Vendredi 3 décembre | Avec Fabienne, au pays du Mardyck : 2ème sortie autour du marais de Blessy


Nous partons plus tôt aujourd’hui, il est 10h, fait plus froid aussi. Retourner à Blessy, là où nous nous sommes arrêtés hier. D’abord, aller voir le producteur de cresson, rue des Prés. Parcours sans faute : nous retrouvons facilement notre route, en arrivant une camionnette est là, coup de chance, trouvons le producteur, affairé, alors nous échangeons, vite, il a pas mal à faire et doit se rendre dans le Jura… En apprendre déjà pas mal sur le coin, mais trop rapidement, alors il nous promet de nous revoir à son retour. Se donner nos numéros de téléphone, je devrais le contacter en début de semaine.

En attendant, il nous laisse approcher les bassins de production, nous expliquant l’essentiel : les puits artésiens sont en tête de bassin, l’écoulement se fait en sortie vers le marais, dans un fossé du réseau qui alimente le Mardyck. Avec les inondations, l’eau a envahi ses bassins, nous dit qu’on peut voir des poches qui restent, comme vers l’abbaye de Saint-André. Sont plus fréquentes maintenant, et comme ces zones de marais sont basses, ils prennent les premiers. A Aire-sur-la-Lys, ils se protègent, protègent Saint-Venant, alors forcément, en amont ils sont submergés, dit que les cressiculteurs compte peu.

Fait un froid de canard, d’ailleurs on les entend qui ricanent pas loin… Le vent qui souffle nous gèle… Nous nous dirigeons vers le centre du bourg ; sur la droite, j’aperçois un chemin qui visiblement s’enfonce dans le marais. S’arrêter et s’y engouffrer. Je pressens qu’il peut relier celui d’hier à Ham ; même symptôme : terrain enherbé entretenu et table de pique-nique, on sourit au côté incongru dans un tel lieu, au milieu de cette campagne ; j’ai du mal à imaginer des gens venir ici. Je sais que je suis influencé par l’arrivée de l’hiver, il renforce cette impression. Fabienne me montre un panneau de l’ancienne agglo : « trame verte et bleu », on a investi pour le territoire…

Nous nous enfonçons dans le chemin, il doit remonter dans la direction de Ham : bingo ! Au tournant j’aperçois au loin la ferme que nous avions longée hier. Fabienne ne tarde pas à confirmer, elle a aperçu les jeux. A l’approche, un chien apparaît, sort d’un chemin sur notre gauche, il est bientôt suivi par une femme : se croiser. Je la salue, un bref échange, elle dit avoir l’habitude de venir là en ballade avec son chien ; les poils sont trempés, normal dans cette ambiance, le sol est gavé d’eau, on patouille…

Nous avons eu la confirmation espérée, le chemin aménagé qui traverse cette zone de marais, relie la grande rue de Blessy à celle de Ham. Nous constatons des rigoles pleines d’eau, des champs détrempés ; je revois la passerelle plus loin, avec son passage de bovins, juste de l’autre côté de la clôture, il la longe. Me laisse songeur. La clôture nous accompagne de part et d’autre, le chemin est une trouée au milieu des prés, on se demande qui on enferme finalement, les bovins ou nous ? A la limite, sommes des intrus dans ce milieu agricole.

En retournant, je m’arrête à la plateforme d’observation dans la plantation de peupliers. Me suis avancé sur la passerelle couverte de feuilles… Au bout, j’observe : mon regard balaie l’espace, j’essaie de m’imaginer ; en temps normal je dois avoir affaire à une mare sous les peupliers.

Au fond au gauche, j’aperçois Fabienne qui poursuit, elle s’en retourne à la voiture… Je hâte le pas, remarque le chien vu tout l’heure, il gambade dans le sous-bois. Je remarque la femme, elle s’avance vers le jardin de la maison qui est à l’angle de la rue, le chien lui emboite le pas. Je me fais la réflexion que cette balade est en fait le prolongement de son jardin, une extension de son domaine…

Maintenant, aller à Saint-Quentin, je veux aller voir un pont que je ne connais pas, la carte IGN m’indique un chemin à prendre sur la droite… Raté, sommes déjà dans Saint-Quentin, tant pis, je vais voir un autre pont, je le reconnais, sommes venus là avec Didier Vivien en octobre : le pont du Mardyck, la bâtisse à droite… on s’arrête, Fabienne va examiner l’endroit : panneau à vendre, la végétation a été coupée, tout est mort… Le temps et la saison ont tout gâté.

J’ai repris la carte, veux trouver ce pont au bout du chemin qu’on aurait dû prendre à l’entrée de Saint-Quentin. Demi tour. Repasser dans le bourg, regarder au passage si on peut trouver quelque chose à manger : rien… aucun commerce ; Aire-sur-la-Lys a vidé les lieux, tout drainé, sauf l’eau, c’est l’effet ville sur les villages périphériques.

Scrutant le bord de la route, je m’arrête assez brutalement en exultant : « ce doit être le chemin ! » Je m’attendais à un endroit plus dégagé… sommes dans le péri-urbain, la ville s’est étalée, mangeant la campagne et l’entrée agricole s’en trouve masquée.

S’engager dans la descente vers les zones basses ? Mmm, c’est prendre le risque d’endroits boueux. Avec Fabienne on rit à la pensée de se retrouver bloqués… Finalement ça va, même si dans les champs les nappes d’eau apparaissent ici et là. Chance, en bas, nous trouvons une entrée d’un terrain privé qui nous permet le demi-tour et de stationner, sans risquer de gêner.

Nous découvrons le Mardyck, enfin 2 passerelles et 3 bras d’eau… Sont tous plein, chargés, bien ocre. Le Mardyck coule parallèlement à la route, alors, qu’est ce bras qui arrive perpendiculairement ? Un fossé ? On s’y perd, comme d’habitude… D’après la carte, il relierait le Madi de Blessel… Mmmm, faudra que j’aille voir. En face, de part et d’autre du fossé : à gauche, un autre terrain privé boisé, relié par une passerelle en béton, l’accès est interdit par une barrière ; à droite un pré à vaches… On reste dans les usages des campagnes, juste derrière la ligne des habitations.

Avant de repartir, Fabienne jette un œil sur le terrain privé près duquel nous avons laissé la voiture, fait sa curieuse : on aperçoit des cabanes, on se demande si les gens qui viennent sont des chasseurs, en tout cas des gens qui aiment être dehors, couper leur bois, cabaner…

Cette fois, j’ai pointé sur la carte un accès possible pour approcher le Madi de Blessel. Repartir à Saint-Quentin… Repasser le pont du Mardyck et aller au niveau de l’autre pont, celui qui enjambe la Lacquette. En prenant à droite le Chemin de la Lacquette, nous reconnaissons l’endroit : sommes déjà venus lors de notre excursion d’octobre, avions contourné l’abbaye de Saint-André en longeant la Lacquette… Impossible de stationner, une voiture bloque. Retour au pont. Fabienne préfère m’attendre, elle a pris froid, alors je retourne à pied en cherchant les traces du débordement. Déjà, au niveau du pont, je constate que la rivière est bien sortie de son lit, elle a laissé des traces. En longeant la Lacquette, je vois que les berges sont bien affectées, des débris ont été arrêtées par des cépées de saules et d’aulnes…

A droite, je remarque un champ labouré, a dû être inondé dans sa partie basse, et les maisons, ont-elles été touchées aussi ? Suis au bout du chemin, la voiture rouge vu tout à l’heure ronronne, elle tourne, son propriétaire ne doit pas être loin.

Un homme sort d’une maison, m’aperçoit : « pour les photos de l’inondation, c’est trop tard, fallait venir hier », je le sens plutôt jovial et nous engageons facilement la conversation. Il m’explique ce qui vient d’arriver, que l’eau est passée à certains endroits de la digue, que les maisons ont été protégées… La femme à l’entrée de la maison acquiesce. Je me présente ; il me dit aussitôt qu’il avait remarqué notre voiture il y a environ 3 semaines… Il a l’œil ! Nous avions donc été repérés mais vite jugés inoffensifs : il avait vu qu’elle était marquée du sigle de l’agglo, ‘Béthune Bruay’, ça facilite les choses.

Gérard Brodel qu’il s’appelle, il est né ici, n’a pas bougé ; je lui parle du Madi de Blessel, il me montre une ligne de végétation dans un champ : « il passe là-bas, avant t’ches anciens l’appelait l’Becque, il a été détourné et coule dans l’pré derrière, à se jeter au bout dans l’Mardyck. » J’aimerais bien en savoir un peu plus, pas bien sûr de l’avoir bien suivi… va trop vite, il est à son aise ici, semble connaître les lieux comme sa poche. Il m’indique que je peux y accéder en passant dans le pré, en longeant la Lacquette… et retrouver la passerelle qui sort du chemin de l’abbaye de Saint-André… Je me dis que je ne vais pas m’aventurer maintenant dans cette expédition, surtout sans les bottes, je pense qu’il doit y avoir un autre accès plus facile… Faudra que je cherche sur la carte.

Gérard me parle de la récurrence des inondations, qu’il y en a plus souvent ; il m’énonce des raisons que j’ai déjà entendues, les gens en ont une certaine idée, que ce soit de la gestion par les agglo, ou bien l’état du bassin versant. Ici, c’est un endroit un peu conflictuelle : il étend ses bras, me dit que d’un côté c’est la CAPSO et de l’autre, vers l’amont, c’est la CABBALR… Sous-entend que chacun renvoie à l’autre la responsabilité de la gestion des crues.

Est finalement bavard le Gérard, se quitter, non sans lui avoir demandé à le revoir, poursuivre mon enquête sur cet entrelacs de cours d’eau et de fossés.

Il s’en va rentrer sa voiture dans le garage. Hou là, ça passe hyper juste en hauteur, suis admiratif de la facilité avec laquelle il a manœuvré… Bon, il est temps de retrouver Fabienne à l’entrée du chemin. Content d’avoir fait connaissance avec un personnage riche en couleurs.

Vu l’heure, nous nous décidons à chercher quelque chose à manger à Aire-sur-la-Lys… Pas de chance, la grande place est à nouveau déserte, et nous ne trouvons rien qui nous convienne, doit être vers les 13:30. Finalement, le froid nous dissuade de poursuivre l’aventure au pays du Mardyck, nous retournons finalement sur Lillers où Fabienne va en profiter pour me montrer cette usine à sucre que nous voyons habituellement de la D943, elle est en pleine activité, c’est l’époque des betteraves à sucre… L’usine fume, semble alimenter les nuages.

Nous en profitons pour faire notre pause dans une boulangerie, se mettre au chaud… Ce moment signe la fin de ces deux sorties sur Blessy. La semaine prochaine, je vais retourner voir Bertrand Bouclet, le cressiculteur, et Gérard Brodel à Fort Mardyck, il vont m’en apprendre sur ces terres basses de Blessy.

Jeudi 2 décembre | Avec Fabienne, au pays du Mardyck : 1ère sortie à Blessy et Ham à tourner autour du marais.


Rendez-vous à 13H30 avec Fabienne, nous quittons Béthune en direction Blessy, on veut aller voir des cressonnières, la carte m’indique une forte présence d’eau, des étangs ? Des fossés et le passage du Mardyck ; semblerait qu’il prend sa naissance par là. Passer par Quernes, puis direction Witternesse, aïe, le GPS nous perd, on se retrouve vers la direction de la station d’épuration de la route de Liettres… Nous reprenons la petite route qui même au pont refait, celui que nous avions vu lorsque nous étions venus avec Fabienne en octobre. Revenir sur Quernes par l’ouest. Je reconnais le moulin ; prendre à gauche cette fois… Finalement, nous trouvons un panneau indiquant Blessy, pas si facile quand on ne connaît pas bien.

Fabienne m’indique la route, elle tient la carte IGN, tourner à droite de l’église pour suivre l’indication ‘producteurs de cresson’, c’est longer le marais par le sud, la route est bordée de maisons, puis de pavillons de plus en plus récents, le bourg a dû subir les assauts de ceux qui travaillent à Aire-sur-la-Lys… C’est la rue des Près.

A gauche on remarque des terrains en lanière qui se perdent dans l’espace boisé, c’est là que doit être le marais. Une maison en mauvais état : fait abandonnée ; on n’ose pas s’avancer sur le terrain à côté, il est ouvert, mais quand même marqué privé…

Un peu après, l’annonce d’un producteur de cresson ; s’arrêter près du libre service des produits bios : bottes de cressons, soupe de cresson, mâche, œufs, beurre, fromage… Une voiture s’arrête à la maison à côté, un enfant descend, puis la conductrice, je vais à sa rencontre, demande si elle peut me renseigner sur la production de cresson, à se moment une femme sort de la la maison, a une béquille et boite… C’est la productrice de la cressonnière mais son mari n’est pas là aujourd’hui, serait d’accord pour qu’on revienne demain pour visiter Sera pas valide pour nous accompagner, nous prévient elle…

On poursuit : voir la zone des cressonnières par le Nord, contourner, retrouver la route de Saint-Quentin ; passer sur le Pont de folie, il enjambe le Mardyck, mais rien de particulier à l’endroit, sinon des travaux qui nous stoppent, des tracteurs passent avec leur remorque, bien chargés…

En fait, la route qu’on cherche est juste derrière, nous longeons des champs, et descendons vers la zone boisée : une propriété avec barrière ; une passerelle sur le Mardyck qui coule là, dans un fossé assez large et plutôt profond… Nous nous arrêtons pour voir et jauger l’endroit…

Un peu plus loin une autre propriété, nouvel arrêt. Fabienne pense à des gîtes. A droite, des rigoles et des champs gorgés d’eau…

A gauche, le Mardyck se complique de fossés qui remontent dans le bois, le deuxième, juste avant la patte d’oie est gros, c’est louche… Je m’interroge, ne serait-ce pas plutôt le cours d’eau ? Fait pourtant un angle droit…

Avec Fabienne, on constate que si les bas côtés sont bien humides, nul trace de cours d’eau. Il faut l’admettre, le Mardyck traverse bien ce qui ressemble à un bois. Mais à bien regarder, à travers la végétation, c’est truffé de plans d’eau… D’anciennes cressonnières ? Je me dis que le Mardyck doit provenir de cette zone de marais, d’un réseau de fossés et de rigoles alimenté par des résurgences. Faudra essayer de vérifier, d’en apprendre plus avec les producteurs de la cressonnière.

Avancer jusqu’au carrefour pour vérifier : la rue de Montbus continue, mais le ruisseau quitte la route, il file tout droit dans la campagne, devenu un ruisselet ; à gauche, c’est la rue de Ham… plus de cours d’eau, juste un fossé encombré d’herbes, il s’étoile jusqu’à pratiquement disparaître…

En remontant la rue de Ham, nous arrivons sur un espace ouvert, une étendue assez importante d’herbe bien verte, c’est entretenu, joue le rôle de place ? Table de pique-nique et poubelle. Mais c’est désert ici ! et peu engageant… Des habitations n’ont pas de fenêtres sur leur façade. Avec la lumière du jour baissant, cette impression de village fantôme est renforcée. Avec Fabienne on se regarde, on jauge l’espace…

Dans le prolongement, la rue Marais, elle longe les maisons et mène vers une ferme, une promesse de pouvoir nous approcher de notre objectif : le marais… En arrivant face aux bâtiments agricoles, pas de bruits, pas de mouvements… Ce hameau est-il vraiment abandonné ? Un petit sentier étroit file à gauche : « on y va ? »

C’est reparti pour l’aventure… Où cela va-t-il nous mener ? Au virage suivant, le sentier s’en va vers la zone de marais, une info sur une aire de jeu amuse Fabienne, l’endroit paraît tellement improbable… Rien. Juste quelques éléments pour l’exercice de l’équilibre…

Sommes encadrés par des clôtures, guidés vers… Nous traversons des prairies humides, passons sur passerelle, et bientôt apparaît au loin le toit d’une structure avec son toboggan. Quelque part, cela nous rassure. Mais pourquoi aussi loin du bourg, au milieu de ce qu’on seraient tentés de nommer : nul part ?

Au-delà, à droite le sentier est devenu chemin et semble filer vers l’autre village, Blessy… En face, des maisons, au bout du terrain en friche du marais, sont pas loin en fait. Sur notre gauche, court le chemin, bien droit, en lisière de la friche ; nous l’entreprenons un temps, mais ne sachant pas où celui-ci nous mène, Fabienne renonce, le froid s’est installé et nous préférons remettre cette exploration au lendemain.

Doit être vers 16h, le ciel s’est bien assombri, ça vient de l’Est… Se préparer à rentrer. Premier grain sur la route, brutal. Retrouver la D943, deuxième vague de pluie battante… On rit de la situation qui sent le repli… A un moment le ciel s’embrase à l’ouest, ambiance de fin du monde, et c’est le déluge !… On remarque même qu’il a neigé après Lillers. Une nouvelle nuée s’amasse sur Béthune… Ne semble jamais en finir. En tout cas, pour nous, la journée est bien finie !

Mercredi 1er décembre | La communication souterraine des eaux : retourner au marais de la Besvre


9H, rendez-vous à l’hôtel communautaire pour retrouver Michel Abdellah, écogarde de l’agglo Béthune Bruay, je vais le suivre, il va emprunter la chaussée Brunehaut pour que j’appréhende le partage des bassins versant : à ma gauche les collines de l’Artois, à ma droite, le plat pays des Flandres… Pas de match en vue, juste de l’eau qui s’écoule, glisse, inexorable, vers un point bas : la gravité règne en maître, ordonne le sens des circulations, mais aussi en apprendre sur ce qu’on voit et ce qui reste caché… Michel va donc me dévoiler quelques secrets, propres à ce territoire, à ces basses terres.

Le ciel menace, je croise les doigts pour que ce couvert nuageux reste stationnaire, je crains la pluie. Suivre Michel, c’est finalement tourner à Rely, direction Linghem, puis Estrée Blanche, et là, il prend une route sur la droite, étroite, un peu cabossée. A ma gauche, un champ détrempé, devait y avoir de la betterave sucrière, aujourd’hui de l’eau stagne par nappe, la terre, saturée, apparaît brillante, un film d’eau la recouvre. La veille, j’avais appris qu’il avait beaucoup plu et qu’en de nombreux endroits du territoire des inondations se sont produites. En particulier la Lacquette… On y vient.

Maintenant, c’est notre arrivée à Witternesse, Michel s’arrête au niveau du pont qui franchit la Lacquette, face au moulin, j’ai appris que ses habitants ont souffert. On regarde les traces toutes fraîches de l’inondation : l’eau coule drue, marron, chargée et des laisses sont sur les bords, amalgames de branchages, feuilles et autres fragments végétaux, sans compter sur les habituels plastiques. Sur les berges, les herbes sont couchées dans le sens du courant, parsemées de débris et de limons.

Je délaisse ma voiture, enfin celle de l’agglo qui est dédiée à Labanque, et monte dans celle de Michel : je pourrais ainsi profiter pleinement de ses explications et de la traversée des paysages par la fenêtre.

Nous empruntons une route que je ne connais pas, traversons un pont, des travailleurs non loin s’affairent  : « ils nettoient les embâcles sur la Lacquette », au vu du véhicule que nous croisons, sont d’une association d’insertion, sans doute une de celles qui travaillent pour l’agglo.

Nous longeons la ‘diguette’ (mot de Michel), me dit que les champs et la route étaient couverts d’eau il y a peu : « on est dans la partie la plus basse du secteur, on est dans le marais. » Normal pour lui que les eaux s’accumulent ici, à Witternesse, c’est le lieu du débordement. Me montre à droite une station de joncs, des taches de couleur glauque ponctuent le pré. Ceux-ci attestent que nous sommes dans une zone fortement humide, sont des indicateurs. Assez récemment, j’ai vu les mêmes dans le marais de Brouage en Charente Maritime…

Et puis, de part et d’autre de la route, des fossés gorgés d’eau, à ras bord. Dans cet état, je suis bien incapable de faire la différence entre fossés et ruisseaux, coulent tous vivement. Impression que ça coule de partout et dans tous les sens.. Michel aperçoit un peuplier têtard, me dit que ce n’est pas courant… Il en profite pour me rappeler les usages qu’on faisait ici des saules : ils étaient entretenus et taillés régulièrement, « tous les 7 ans, on taillait des branches, un arbre sur deux, les plus basses – les plus grosses – servaient à faire des sabots et les branchettes, à faire du petit bois pour le feu. » Le fut du saule devient énorme avec le temps, veiné d’une écorce bien marquée, comme ceux que j’ai vu dans le marais de Besvre. Me dit, que le fossé qu’on voit sur notre droite, va alimenter la Lacquette à Witternesse.

Sur notre gauche, m’annonce une cressonnière, on passe, sans pouvoir s’arrêter, une voiture derrière nous colle… Je n’ai rien eu le temps de voir… On se laisse dépasser un peu plus loin, Michel fait un demi-tour pour retourner voir. Traverser la route : Michel s’engouffre le premier dans un passage assez bas dans la haie de thuya, quelques bassins rectangulaires apparaissent, j’en tends un léger gargouillis, de l’eau claire arrive. Il m’explique comment les cressonniers récoltent, équipés de « waters », l’eau jusqu’à la poitrine, « ils se refroidissent vite dans les bassins »… Pour lui, faire une cure de cresson l’hiver, c’est bon pour tout : à faire revenir légèrement dans du beurre, aussi « faire des soupes avec des patates, ça réchauffe ». Il pense que les bassins sont alimentés par une petite source qui arrive sous la route ; l’eau passe de bassin en bassin, un circuit qui me rappelle les salines des marais-salants guérandais, c’est vers chez moi, sur la côte atlantique.

Michel me dit que la culture du cresson, c’est depuis Lillers jusque vers Saint-Omer… et même un peu plus haut.

Rue des bois (Witternesse) : nous nous engageons dans un chemin bordé de vieux saules blancs. Ils sont entretenus dans le secteur, il vient d’y avoir des interventions d’entretien : tailles des branches, abattage de certains, et parfois des renouvellements. Dans ce coin, me dit qu’il y en a environ 600 qui sont suivis et entretenus, c’est un patrimoine, mais ils restent taillés à vide, plus de ces usages qu’avaient les paysans. Le chemin menace d’un embourbement, Michel décide de repartir en marche arrière, je reste fixé sur une scène étrange qui m’absorbe devant, impression de film passé à l‘envers, je revois tout dans un beau travelling arrière, sans bouger d’un iota, prenant bien le temps d’observer ceux dont on vient de parler.

Dans la rue qu’on emprunte, « tout était sous l’eau », sommes rue des Hour (toujours Witternesse), croisons un des ces amis, Édouard Mayeux, « un planteur d’arbres », c’est le propriétaire des chevaux au marais de Besvre. Faudra que Michel me le présente, il pourrait me parler de ces terres humides qu’il possède dans le coin.

Prendre à gauche la route du manoir, tombons sur la Besvre, s’y trouve le marais où j’étais venu lors de la première sortie fin août avec Émilie et Samia. Michel s’affaire pour ouvrir la barrière, on entre dans le marais communal, il y avait ses chevaux (2), mais connaissait bien tous les autres… Quand il était dispo, il passait volontiers du temps ici, pour photographier, lire, boire un coup et observer la vie du marais, vivre la la lumière qui change : « je connais ce champ comme ma poche, l’avifaune, les chouettes chevêches qui y habitent, la hulotte, le hibou des marais qui vient chasser, le busard des roseaux ou le busard Saint-Martin… » Il me raconte des scènes de prédation, des souvenirs de rencontre avec les habitants non humains du lieu. C’est indéniable, Michel est un passionné.

Ici, il y a plein d’ortie, le sol est riche, et comme les chevaux crottent, la plante prolifère. M’explique que les saules ne sont pas entretenus sur le pourtour, ça déséquilibre les futs avec des charpentières qui grandissent et forcissent, cette charge finit par écarteler le tronc, et ceux qu’on voit dans le fossé, sont tombés, pourrissent, enrichissant la biodiversité, « c’est la vie du bois mort »…

Plus loin, un lierre a envahi un tronc, au pied, la rive a été façonnée par les chevaux qui sont venus boire, « ça crée des pentes douces pour les batraciens, grenouilles vertes, grenouille agile, rousse et crapauds communs », ils circulent ainsi plus facilement.

A droite, la nappe affleure, on y arrive tout doucement, Michel m’entraîne dans ce monde des eaux stagnantes et résurgentes.

Me montre un saule, ses branches sont reparties libres, il est magnifique, mais finira par s’ouvrir, il abritera une faune qui profitera de l’aubaine, le gîte ou le couvert, ou les deux, selon.

Au pied, c’est toujours le fossé, c’est plus loin, là où il y a une arrivée d’eau que la Laque commence pour lui…

Tendons l’oreille, de temps en temps un cri d’oiseau ; là, cette fois il pense que c’est un hibou des marais. Sommes arrivés au niveau du chêne des marais, une singularité, le sujet se déploie au-dessus de l’eau, me dit que les hérons sont souvent là, parce qu’à l’ombre, l’été, les alevins s’abritent, les échassiers en profitent pour les chasser. Avancer…

Me fait remarquer qu’il y a peu, les eaux du fossé étaient plus hautes, par capillarité, elles sont remontées dans le marais, gonflées par les eaux des précipitations, et maintenant que l’eau a baissé, c’est l’inverse, les eaux stagnantes redescendent vers le fossé qui est plus bas, un principe de vases communiquant. Je regarde attentivement le filet d’eau s’écouler dans le fossé devenu drainant, le sol se vide lentement, ça sera long… La différence de niveau est sensible. Nous remontons dans le pré, saturé d’eau : marcher dans l’eau, flop, flop, ou même splash… Michel commence à couler, enfin, c’est les vases communiquant à l’œuvre, les trous dans les bottes laisseront remonter l’eau, jusqu’à l’équilibre ; en attendant, c’est froid et désagréable, le marais s’est invité, Michel a moins envie de traîner, ça tombe bien : 12:30, l’heure de la pause déjeuner et Michel va devoir pointer, nous irons à Lillers.

Ainsi, de fil en aiguille, se confirme mon intuition à l’Abbaye de Saint-André (fin octobre) : il y a bien un réseau d’eau dans ces basses terres, l’eau circule latéralement et, de proche en proche, alimente les cours d’eau qui les traversent. Il se joue une temporalité qui nous échappe, les cours d’eau ne sont que la partie visible de l’hydrologie du bassin de la Lacquette.

Entre le moment où il pleut et le moment où ce phénomène se produit, le décalage peut être important, le temps que les sols se gorgent d’eau et que celle-ci gagne, de proche en proche, un point situé plus bas, fossé, ruisseau… C’est le mode lent, mais il dure.

Mais l’eau de la Lacquette a gonflé en quelques heures, le propriétaire du moulin m’avait dit 2 h avant qu’elle arrive là, au niveau du pont à Witternesse, le temps que les eaux ruissellent des parcelles agricoles jusqu’au cours d’eau… Faut imaginer différents paramètres à prendre en compte : cultivé ou non, en peine végétation ou en hiver sur sol nu, l’intensité des pluies, l’état des sols, secs ou déjà gorgés d’eau, ou encore imperméabilisés, et je dois en oublier…

Moment de pause cocasse, sommes allés prendre une pizza et l’avons engloutie dans la voiture, chacun sa boite, posée sur le tableau de bord, avec écran large : le ciné de la rue, les gens qui passent et la devanture de magasins pour décor, ‘Créatiffs coiffure’ et ‘Eliantine’ ; on finit par rire de notre situation, des gouttes de pluie s’écrasent sur le pare-brise, Michel fait bureau, reçoit des appels, en donne : il attend une livraison d’arbres sur Hesdigneul, 1000 plants à installer d’ici le week-end…

14:30, fin de la mi-temps, nous reprenons la route, direction Isbergues, Michel me montre l’installation en cours d’un méthaniseur, argumente sa critique, me dit ensuite qu’on longe le ‘marais pourri’, il est sur notre gauche ; il m’en donne une explication qu’il tient des gens du coin : la plantation de peupliers a fini par pourrir les eaux, s’y sont décomposés les chablis… dégradant le milieu, absorbant l’oxygène de l’eau.

Nous passons à Aire-sur-la-Lys, un détour pour me montrer en même temps le centre de la ville qu’il apprécie beaucoup, évoque les temps héroïques des cafés concert des années 70… On scrute. Repérons des ponts. Me parle de la canalisation savante et nécessaire des cours d’eau dans les temps passés, pour minimiser les risques d’inondation et protéger la ville.

En quittant le centre nous prenons le boulevard de l’Arsenal. Au pont, à côté du jardin public, Michel pense que c’est la Lacquette qui coule ; elle passe visiblement sous la route, mais on la perd, on ne la voit pas de l’autre côté… Un quidam sur le trottoir, Michel demande : raté, c’est la Lys ; sommes au niveau de la poudrière. Nous contournons l’édifice et voyons la rivière arriver à grands flots, s’engouffrer dans les goulets du bâti défensif ; en remontant, le canal est maçonné, ouvrages de briques qui s’érigent en digue de chaque côté… et puis, quelques dizaines de mètres plus loin, la rivière redevient libre.

Retournons sur la route : la Lacquette, je la devine au bout du boulevard, j’aperçois le château d’eau près duquel se trouvait la piscine alimentée par la rivière, juste entrevue par les fentes de la grille. Montrer l’emplacement à Michel, traverser le carrefour, un lieu connu : à droite le Mardyck, à gauche à la Lacquette…

Nous remontons la Lacquette, elle est bordée de deux fossés gorgés d’eau, c’est la route de Witternesse, je reconnais au passage l’Abbaye de Saint-André… Tourner à gauche sur la route de Lambres-les-Aires et retrouver Besvre : retour au marais, par l’entrée communale cette fois ; sommes à côté de chez Bernard…

A ma demande, Michel explique le fonctionnement de l’eau qui s’écoule dans les fossés : « elle arrive de part et d’autre des boxes où sont les chevaux » ; pour Michel, il y a nécessairement des sources vers là-bas car il y a toujours de l’eau dans les fossés, même en été.

M’invite à longer le fossé ; on arrive dans le coin de la chouette chevêche : « elle chasse par là », me dit-il ; « faut ouvrir l’œil si on veut l’apercevoir, elle se tient souvent postée sur une des branches »… Personne… ou pas vue.

Un peu plus loin, c’est le coin à cranson, il m’explique la différence avec le cresson : feuilles oblongues, opposées deux à deux, le goût est le même, mais il n’est pas cultivé… Dans l’endroit où il est le plus développé, les deux espèces sont mêlées. L’eau du fossé déborde, au point que nous contournons la rigole venant du champ, nous pataugeons, le niveau d’eau monte dans les bottes à Michel… Croisons une autre rigole, en fait, un sentier creusé par les chevaux, on le suit des yeux, leurs habitudes de passage sont aujourd’hui matérialisées par l’eau.

Me raconte qu’il a vu un jour une tête animale surgir de la fente d’un des saules qui borde l’extérieur du fossé, me la montre : « juste le temps de saisir l’appareil photo ! C’était une fouine, elle m’a regardé, j’en ai profité pour photographier »… Hélas, j’ai par la suite qu’elle venait de dénicher les œufs d’une chouette.

Nous tournons en direction des dolines, ces vasques creuses que j’avais déjà pu observer en août, l’eau est absolument partout, c’est le marais, où on ne sait plus trop si c’est l’eau ou la terre. Michel coule toujours un peu plus…

Me raconte que les dolines se forment par effondrement, l’eau circule entre les fossés, souterraine, elle finit par former des « boyaux » : c’est la mécanique hydraulique, les filets finissent par user le sol, la matière organique, créant des galeries ; c’est cette usure continue qui finit par emporter suffisamment de matériaux à certains endroits pour que le sol s’affaisse. Les chevaux viennent y boire l’été ; ça me fait penser aux « boires » de la Loire dans le pays d’Angers, ces mares qui se sont formées de l’autre côté de la levée qui protège des débordements du fleuve.

Nous approchons de la fin de notre sortie, plus vraiment le temps d’aller jusqu’aux dolines, c’est trop mouillé du reste – on ne voit plus qu’une étendue d’eau – ni jusqu’à l’autre fossé pour voir l’arrivée d’eau qui marque le début de la Laque. « On ira une autre fois » me dit Michel ; il ajoute que, pour compléter sa description, les deux fossés qui bordent le marais finissent par se fondre dans la Laque…

Le temps s’est assombri, c’est déjà le soir, la situation est aggravée par le couvert nuageux.

« C’est bien de revenir sur le site en ce moment, tu peux voir s’il est en déclin ou dynamique, en regard des autres relevés des taxons floristiques, mais aussi de l’avifaune qui est directement liée à cet habitat ». Le fait que le marais soit protégé de nos activités (prélèvement et conservation confondus) est pour lui bénéfique, le statut de foncier communal donne la possibilité d’agir en ce sens. En retournant près de la voiture, me montre l’arrêté qui a été affiché près de la route. Les chasseurs sont priés de passer leur chemin…