Partir un peu avant 14h, avec Iannis, qui effectue un stage en ce moment à Labanque.
C’était trop facile, une belle histoire : au fil de l’eau de la Lacquette jusqu’à à Aire-sur-la-Lys, sa rencontre avec le Mardyck puis, sa division, avant de rejoindre la Lys dans le centre et près des vannes de sortie, avant le canal d’Aire à la Bassée… Ça, c’est déjà de l’histoire ancienne.
Avais entendu, puis lu aussi, qu’un fossé longeait la RD 943 pour gagner la La(c)que, bon, ça, je l’ai finalement vu, tout du moins, au niveau de l’exutoire, façon de confirmer le récit.
Mais depuis ce temps (pourtant pas si loin), j’ai eu un doc en main , extrait du « plan de gestion globale et équilibrée des écoulements et des crues des eaux de la Lacquette » ; m’a incité aller à la source du problème. Juste avant de franchir la RD943, à remonter la petite route qui mène à la ferme de l’Estracelle… Pourtant j’avais déjà vu au moins une fois l’endroit…
Ici la Lacquette est ponctionnée, divisée via un ouvrage ancien, un peu dégradée ; elle est comme aspirée avant d’être rejetée, bouillonnante, de l’autre côté. J’y ai trouvé un jeune garçon pêchant la truite, il en a sortie une au moment où j’arrivais, pas trop bavard, plutôt intimidé… En avait déjà plusieurs. Et pour cause, j’ai appris un peu plus tard par un riverain de la Lacquette, que l’association de pèche venait d’effectuer son lâcher de truites…
Avec Yannis, nous avons entrepris de suivre cette fuite qui longe les « Trois Mousquetaire », un ancien hôtel transformé en siège d’une assurance. Au niveau du domaine, la voilà re-ponctionnée, un courant sur la droite contourne le parc…
Sommes allés vérifier, en faisant le tour par le parc, avant de ressortir par l’entrée principale donnant sur la départementale.
Jeter un œil au bras principal qui se jette dans le fossé descendant vers la Laque, mais bon, en lorgnant vers la traversée de la départementale… La fuite doit passer dessous et suivre parallèlement la Lacquette officielle, celle qui a le droit de pavoiser à l’air libre.
Le bras caché, est masqué, passe derrière les maisons de la rue… Mais nul trace, ni fossé visible, ni saules blancs qui nous indiqueraient son passage…
Têtu, j’ai embarqué Iannis : descendre la rue ; apercevoir un riverain qui, visiblement, avait envie de causer. Il était dans son jardin, sur le bord de la Lacquette… Affable, nous a donné ses informations ; on comprend que ça ne va pas être simple.
Déjà, prendre la première rue à droite et commencer systématiquement les explorations à la recherche d’indices… A force de fureter, plan en main, nous établissons des liens visuels entre les habitats et les jardins, histoire de se repérer, parce que le quartier devient un dédale.
Sommes dans Mississipi, une partie basse des abords d’Aire, les fossés emportent là la Lacquette, la tourne et la détourne en un réseau qui vient lécher les pavillons. Les canards colvert ont adopté les riverains, ils séjournent paisiblement dans les jardins.
Accrochons de temps à autre un riverain qui bricole dans son jardin, faut dire qu’il fait beau… Pas farouche, on placote, apprenant toujours un détail sur le comportement de l’eau, sa présence, mais dans tous les cas, les gens savent qu’ils vivent au bord de la Lacquette.
En bout de quartier, au loin, on aperçoit le merlon de la contournante d’Aire qui mène plus à l’Est, vers Isbergues. Mais, de prime abord, nous nous retrouvons à l’orée des champs, après le dernier fossé du maillage du réseau ; celui-ci semble vouloir retenir les habitations dans son filet. A côté la terre, labourée, a attiré des choucas qui viennent y chercher leur pitance. Le calme règne en ces lieux.
La carte nous signale qu’en face, de l’autre côté de la route, commencent les marais de Lenglet ; là-bas, je devrais y retrouver ce bras de Lacquette, mêlé à d’autres eaux…
Commence à se faire tard et la fatigue se fait sentir, renoncer à continuer le crapahutage au Sud, retourner à la voiture pour aller plus à l’Est, sur la D187 en direction d’Isbergues.
Nous retrouvons ce bras de Lacquette qui a ressemblé les diverses dérivations qui l’ont affectée depuis la RD 943. Impressionnant, mais je n’en maîtrise pas le réseau… La route est fort passante, prudence s’impose avant de passer d’un bord à l’autre et voir couler l’eau sous le pont.
L’eau coule à un bon débit. Un fossé sur la droite remonte non loin de la route, l’eau vient vers la Lacquette. Chercher des yeux où devrait se trouver l’autre pont, celui qui enjambe la Laque.
En fait, était plus près de nous qu’on l’imaginait… pas plus 200 m apparemment.
Surprise, l’endroit est assez moche, pas seulement laid, mais aussi dévalorisé : un carrefour au-dessus duquel passe une ligne à haute tension, une laque dégradée vers l’aval ; les habitations sont traversées par un fossé encastré qui n’a plus rien d’un cours d’eau, y pisse un filet peu attirant… Un voisin me confirme que c’est bien la Laque. Retourner au carrefour et observer plus attentivement le cours d’eau, un lièvre mort gît près d’une berge.
A la maison toute proche, une femme descend de sa voiture, nous regarde, ni avenante, ni hostile ; j’ose, elle répond et finit par nous montrer sur son smartphone les inondations du 30 novembre 2021, l’eau a non seulement débordé, a aussi envahi toute la cour, et aussi l’arrière… Je regarde les lieux, le pylône tout proche, le carrefour, suis attristé par l’endroit. Quelque chose de malsain ici. Traverser la route pour voir l’autre face de la Laque : le fond est envasé, encombré par des branchages qui ralentissent le mouvement de l’eau sous le pont, les berges sont abruptes, palissées, un caneton mort repose au fond…
On comprend bien, avec cette montée des eaux, faut se protéger.
Mais la rivière qui nous arrive tourne sec en fait ! Va vers le fossé qui rejoint la Lacquette un peu plus haut ; ce qui arrive sous le pont n’est qu’une pissette : impression que le cour principale se jette dans le bras de la Lacquette juste un peu plus loin. Arpentons le fossé… Le débit est bien nourri…
En retournant, regard vers l’amont de la Laque, le village semble plus agréable, cette partie doit être plus ancienne, Trézennes sans doute ici… Je m’adresse à un homme qui se tient de l’autre côté de la rivière, dans son jardin… mais visiblement ne sait trop rien, j’en n’en apprendrais pas plus aujourd’hui.
En retournant à la voiture, nous retrouvons le premier habitant sollicité ; me confirme les inondations chez lui aussi, que le cours de la Lacquette passe derrière son terrain…
Je comprends qu’on ne verra rien de la fusion des deux cours d’eau cette fois… Reste à aller en aval, voir la Laque se jeter dans le canal… Mais pas maintenant. Sur le chemin du retour, poursuivre dans la direction du canal et s’arrêter une dernière fois, au niveau d’un pont, à l’entrée d’un village : « La Lacque » !
Fin de l’épisode : retour à la D943 en passant à l’ouest d’Isbergues, il est 18h30.
J’en aurais appris un peu plus, c’est as fin… La Lacquette a été dérivée en plusieurs endroits du bassin de la Lacquette, au sud d’Aire-sur-la-Lys, là où les basses terres favorisent l’entrelacs des cours d’eau, où le jeu des fossés finit par tant les emmêler, qu’à un moment donné, je ne peux plus dire que c’est la Laque ou la Lacquette, elles sont mariées, se séparent, se retrouvent… avant de se perdre définitivement dans le canal.
9h40, je reçois Daniel, me dit qu’il a été prof de SVT, je l’attends avec mes questions sur la géologie du bassin, en lien avec le régime des eaux de la Lacquette…
En quête d’apaisement après la journée du 10 avril… Avant de prendre la route, entamer notre conversation à Labanque, une carte sous les yeux : on pose les bases de la sortie, l’orientation de nos échanges…
« Les moines ont défriché et assaini tout le bas pays », me dit Daniel. Pour ça qu’il y a plein de canaux… C’était fertile, riche en matière organique… Ici, on est conscient que l’eau est une grande caractéristique de ce territoire.
Il avait fait un diaporama pour présenter les enjeux de l’eau au conseil de développement de la CABBALR ; il me l’enverra. Il évoque aussi le programme européen « Water for Tomorow », auquel il participe, un projet pour se prémunir des sécheresses en France et en Angleterre. Je le sens critique sur la méthode, sur la réduction d’une nappe à un réservoir d’eau ; pour lui, faut la penser plus largement, à toute les composantes qui l’accompagnent, la conditionnent et interagissent…
Il évoque ce fonctionnement particulier d’ici, les puits artésiens sont des indicateurs de l’état de la nappe de la craie : « si le débit des puits baisse, c‘est signe que la nappe baisse, et ça entraîne une dégradation de la dénitrification naturelle normalement assurée par les micro organismes. » Ça impacte la qualité des eaux pompées pour alimenter les réseaux d’eau potables…
Joindre les explications au terrain : temps d’y aller !… Direction Aire-sur-la-Lys, au fossé de dérivation de la Lacquette rejoignant la Laque, celui-ci longe la D943… Entrons à gauche dans les Pâtures d’Aire par le premier chemin trouvé. Un peu cabossé, je roule doucement ; observons par la fenêtre, arrêts fréquents… 11h50, arrêt plus long, sommes au croisement de deux fossés, celui qui longe la digue est bien vif, clair ; néanmoins, Calitriche dans l’eau me dit Daniel, « pas bon signe, trop de nitrates », pourtant à part des prés pour les bovins, pas d’activités soutenues ici.
A la perpendiculaire, arrive l’eau de l’autre fossé, enfin, arrive c’est vite dit… Nous devisons un temps sur le mouvement de l’eau ; Daniel finit par envoyer une feuille, semble pas trop bouger, le vent ride l’eau… Le mouvement doit être très lent, toutefois on devine bien qu’à certains moments l’eau doit s’écouler franchement, dépend de la saison et de la pluviométrie. Tout est connecté ici !
De l’autre côté de la digue, un autre fossé coule parallèlement, de vieux saules blancs habitent la berge ; l’eau stagne, couverte d’algues ; pour lui, un signe d’eutrophisation du milieu… Je lui dis avoir déjà pris ce chemin avec Alfred et Michel et, de l’autre côté, doit y avoir un fossé qui sert un élevage d’écrevisse. Il est surpris.
J’évoque des problèmes qu’on a vers chez moi, dans l’Ouest, dans des zones de marais, avec le développement intempestif de cette espèce américaine, une échappée d’élevages… A cette évocation de dysfonctionnement des milieux, nous parlons des espèce invasives, Daniel me rapporte l’histoire du problème issu du développement de l’hippopotame en Colombie, un tristement célèbre narcotrafiquant l’avait introduit pour l’agrément… Connaissais pas. Aujourd’hui, les autorités locales se trouvent confrontées à l’incidence majeure de l’espèce dans le milieu (+ de 500 ?) ; les écologistes se retrouvent devant un dilemme, une double contrainte : devoir éradiquer une espèce introduite avec l’impossibilité de tuer des êtres vivants… En attendant l’hippopotame prolifère et notre espèce en est la cause. C’est le brassage planétaire que Gilles Clément juge inéluctable, un fait dont nous sommes les accélérateurs, à l’échelle planétaire…
En poursuivant jusqu’au bout du chemin, je comprends ma méprise, lorsque j’étais venu ici, c’était à la tombée de la nuit et nous (avec Alfred et Michel) étions passés à travers champ. Pas d’issue. Faudra faire demi-tour.
Mais d’abord, prenons le temps d’examiner l’endroit à 360° : vers le bout du chemin, c’est l’impasse, la prairie, des canaux qui interdisent de traverser ; une petite digue embroussaillée qui semblerait nous autoriser à remonter à pieds ; à gauche, un étang, autour, une prairie non fauchée, avec son allure hivernale, hérissée de tiges d’herbe blanchies par la saison écoulée, des trognes de saules, taillées à ras ; un lièvre circule, pas paniqué mais peut-être empêché par les canaux et les clôtures, il s’éloigne tranquillement mais finit par s’activer à nos mouvements… ; à droite, une cressonnière en activité, aux fossés bâchés, partiellement ou découverts, et puis une autre…, plutôt abandonnée, non…, pas totalement, des abris sommaires de chasse : des caches… 1,2,3, disposées le long d’un grand fossé.
Nous dérangeons des canards. Envols. Des oiseaux nous intriguent, semblent pas bouger… Au loin, un héron passe… « Daniel, au fond, on dirait des leurres ». Une confirmation de l’usage du site. Mais au milieu…, ces formes noires et blanches ne ressemblent décidément pas à des canards… mystère.
Doit être vers 12h45, Daniel finit par se lancer, trop envie de se rendre compte : effectivement, ce sont aussi des leurres, plantés là, au milieu, dans l’herbe, on dirait bien des formes de vanneaux. Un cormoran passe au-dessus. J’aperçois de nouveau notre lièvre ; suis de plus en persuadé qu’il est entravé dans ses déplacements, alors il va et vient…
L’eau coule vivement dans le fossé, les plantes aquatiques ondulent au fond, il y a du débit et une profondeur non négligeable. Daniel n’est pas surpris, moi, toujours ! Me dit de regarder les puits artésiens dans les bassins, et d’imaginer : si tu les additionnes tous, on finit par arriver à un vrai ruisseau… et pareillement avec les résurgences des collines de l’Artois : la Lacquette… Mais pas de pertes d’eau par infiltration ici, impossible d’après lui, les conditions mêmes des résurgences artésiennes l’interdisent… Une couche imperméable met l’eau de la nappe de la craie sous pression.
Pause. Déjeuner à l’entrée d’Aire-sur-la-Lys, enfin, plus précisément au Mardyck, collé à l’ancienne piscine à ciel ouvert, je ne pouvais pas faire moins… Rester dans l’ambiance. J’en profite pour montrer les bassins à Daniel.
Avant de quitter l’endroit, je jette un œil par la fenêtre et joie, un beau point de vue sur les bassins.
Vers 15h, arrivons sur Longhem ; là, il reconnaît le passage d’un chemin de randonnée, la via Francigena, m’explique que c’est une ancienne voie romaine qui part d’Angleterre et va jusqu’en Italie, une voie de pèlerinage, comme celle de Compostelle. Il est déjà venu par là se balader, empruntant le chemin, doit remonter vers Liettres, à moins que ce soit le château de Créminil ?
La Via Francigena, ou « Voie des Français », est un réseau de routes et chemins de pèlerinage empruntés par les « roumieux » : pèlerins venant de France pour se rendre à Rome. La popularité moderne des chemins de Saint–Jacques a contribué à la renaissance de la Via Francigena sur un mode qui mêle, comme pour Saint–Jacques, la foi, la randonnée et le tourisme.
Je lui parle de l’arrivée du Cavin de la Tirmande, le ruisseau qui passe sous le pont du village… Il est à côté, Daniel se laisse embarquer, c’est parti pour un détour à longer la Lacquette.
Descendre au niveau du pont caché de la voie Francigena, suivre le fil de l’eau vers l’amont. Je retrouve le trio de canards de barbarie ; sont toujours au même endroit, ils doivent avoir élu domicile ici, la berge est piétinée, des plumes parsèment le sol… A peine dérangés, juste gardé leur distance, calés au pied de l’autre berge.
Nous voici aux saules blancs : présentations. Noter combien ils sont creux et toujours bien vivants, comme nombre de saules que je vois dans la région.
Daniel se lance à m’expliquer le principe qui les anime, ce qui est vivant et ce qui est mort, où réside ce qui les maintient en vie sous l’écorce… J’ai réveillé le prof : me dessine sur le carnet, pointe l’écorce, la manipule, un fragment tombe, me dit que c’est normal, que la poussée de croissance peut finir par « expulser » des plaques, « tu vois cette ligne, avec sa couleur plus foncée, c’est le cambium », il est le siège de la croissance qui se traduit dans l’augmentation du diamètre de l’arbre, de la circulation de la sève brute d’un côté et de la sève élaborée de l’autre…
A mesure que l’aubier devient duramen, dans le creux de l’arbre, le bois se dégrade progressivement, il reste cette enveloppe… toujours vivante, tant que le cambium n’est pas affecté… l’arbre peut continuer à se développer et vivre longtemps…
Je demande à Daniel s’il accepte que je le prenne en photo dans l’un d’eux, il a pris des allures de cabane… L’arbre est saisissant, jusqu’à son houppier qui est envahi de lierre, nous laisse imaginer une cabane là-haut ; enfant, on se dit qu’on aurait aimé…
Au loin, cri d’un faisan, de autre côté : envol.
Daniel fait un commentaire sur la vallée, elle lui plait visiblement, potentiellement de formation glacière… Me parle de la géologie du lieu, trahie par la couleur des terres en face, de l’autre côté, où la craie pointe…
Doit être vers 16h, après une courte négociation, on poursuit notre cheminement sur la voie Francigena, nous remontons de l’autre côté de la vallée… Déboussolés un temps quant au village sur le côté, quant au château en face… nous finissons par tomber d’accord, c’est bien Liettres ici, Créminil est à gauche. Sont étonnamment proches l’un de l’autre.
La ligne d’habitations s’étend le long de la route. Nous sommes à l’arrière, aux sorties côté jardins. Surprise, marchons maintenant dans une allée d’érables, assez inattendu… Un objet décalé, sans fondement urbain. Daniel me montre un panneau, voilà une explication : la légende explique la raison de cette allée, et une partie de cricket ! Saugrenu, non ? Il est écrit que le cricket serait née ici, à Liettres, en 1478 !… Et pour célébrer cette naissance dans les Flandres, le club de cricket de Lille a organisé le premier Liettres Challenge 1478, en septembre 2015… Une compétition internationale de cricket qui se tient tous les ans à Liettres ! Ce tournoi rassemble deux pays concernés par la naissance du cricket : la France, la Belgique.
La plus ancienne mention du monde connue se rapportant à ce sport date d’octobre 1478, dans une lettre aujourd’hui conservée aux Archives Nationales ! Une lettre de doléances envoyée au roi de France Louis XI, mentionnant une mort accidentelle survenue à Liettres, pendant une partie de « criquet ». Le cricket aurait été effectivement inventé en Flandres, au Moyen-Age (Liettres, dans l’actuel Pas-de-Calais, faisait partie du comté de Flandres). Il aurait traversé la Manche pour s’implanter en Angleterre du Sud.
La marche nous a libéré des humeurs, surtout après la journée d’hier…, elle apaise tout en stimulant l’observation. La pensée qui s’est faite vagabonde, nos échanges n’en sont que plus animés…
Quittons l’habitat plus récent de Liettres en direction d’Estrée-Blanche, le village tend à s’étirer, le vide des champs va-t-il être comblé ? Normalement non, me dit Daniel, les règlements l’interdisent maintenant, on arrête l’extension à tout crin, l’étalement urbain consommateur d’espace, l’imperméabilisation des sols, ce qui oblige les municipalité à toujours plus d’équipements coûteux pour raccorder les nouveaux arrivants aux réseaux d’eau, électriques…
16h30, nous marchons le long de la route, jusqu’à Créminil – poule faisane morte à l’entrée… Descendre l’allée menant au château. Daniel est venue ici, mais n’avait pu entrer dans le château ; prudemment nous empruntons à droite le chemin qui longe le fossé… Le couple aperçu sur la route venant d’Estrée-Blanche est arrivé et s’engouffre sous les arbres séculaires ; derrière eux, la barrière et les moutons de Rémy Ammeux : « on se croirait dans le Devon » me dit Daniel.
Derrière le château, la vue sur la cour, ouverte sur le parc ; une cage attire notre attention, un rat musqué est pris au piège, paniqué à notre approche, il se jette dans notre direction… Je sens Daniel tenté d’ouvrir la cage. La prolifération des rats musqués et des ragondins minent les digues, visiblement une préoccupation du châtelain… Je n’apprécie pas, ça me rappelle le Lac de Grand-Lieu avec le piégeage des ragondins où il est devenu endémique. Battre la campagne rend compte de rapports parfois brutaux avec les espèces qui vivent autour de nous, flore comprise…
Bifurquons vers la Lacquette : bah, raté, c’est pas elle.. juste un fossé qui semble dessiner une boucle : une île ?
Le groupe de platanes qui avait été planté là semble exténué, trop contraint ? Les arbres se sont repoussés les uns les autres au risque de chuter, à moins… qu’ils finissent par marcotter un jour ?
Indéniablement, l’arrière du château évoque un ancien parc, à l’anglaise sans doute, abandonné aujourd’hui, seuls quelques grands sujets et cet îlot en seraient témoins.
La Lacquette, un peu plus loin. Suivre la berge. Nous nous arrêtons sur des plantes, nous interrogeant sur les espèces, en repérons une, à belles fleurs jaunes; nous faisons des suppositions et, après vérification sur le smartphone, le verdict : c’est un tussilage.
Tout aussitôt… une belle surprise ! J’exulte. En face, une forte arrivée d’eau : une source pas loin ?… Un gain pour la rivière.
En scrutant à travers la végétation de l’autre côté de la berge, force est de reconnaitre que oui, et elle doit être juste là, derrière ! Visiblement, je ne pourrais pas y accéder facilement, un grillage sépare le bosquet d’un champ… Doit être à Rémy Ammeux, une piste… Me souviens que l’éleveur m’avait raconté qu’enfant il allait jouer dans une source pas loin de la ferme. C’était resté assez vague, mais je m’étais promis d’aller le voir pour qu’il m’y mène… Je sens qu’il va être temps ! Une sortie à envisager…
Daniel me redit combien la Lacquette doit être nourrie de nombreuses sources tout au long de son cheminement, heu… ruissellement !
Décidément, faut se le répéter, le cours d’eau est bien le fruit de multiples apports. La source, comme lieu de l’origine d’un cours d’eau est une légende… une facilité conceptuelle qui nous rassure peut-être : un début… une fin.
En revenant vers notre chemin d’accès, détour par la population de platanes qui a été bien diminuée ; leur empreinte, encore fraîche, se manifeste par d’énormes souches bien arasées… Daniel me remontre les cernes des arbres qui avaient été… ; me montre sur une de ces souches, l’arbre a enregistré les saisons, bonnes ou mauvaises, et il pointe le cambium qui nourrit la croissance de l’arbre. Saisissant de se redire combien la vie de l’arbre si imposant qu’on voit à côté repose sur pas-grand-chose : cette mince couronne, siège de la circulation de la sève… A ce propos, je lui parle de la technique utilisée par certains jardiniers pour faire mourir un arbre : tu incises cette couronne, ça coupe l’approvisionnement de l’arbre qui finit par mourir… L’intérieur de l’arbre est un lent processus de formation du bois, celui même qu’on utilise pour nos besoins en construction ou en menuiserie. C’est ce duramen qui lui permettre de toujours se tenir debout, aussi haut, continuer à croître et de pouvoir étendre son feuillage en quête de lumière… L’arbre est un géant… mais qui ne doit masquer pour autant la forêt des plantes qui ont développé d’autres modes de vie et de stratégies pour atteindre la lumière nécessaire à leur développement.
Un cerisier a été coupé non loin… Daniel compte les cernes, il n’avait qu’une vingtaine d’année…
Quitter le parc, Daniel est intéressé d’aller à la source de la Lacquette, pas pressé de rentrer, le soleil brille toujours, alors continuons, profitons ! 17h30, regagner la voiture. Le pas se fait plus vif… En retrouvant le véhicule, il se rend compte qu’il a n’a plus son échappe… Surpris, il cherche, fouille, dans sa tête aussi… Rien, peut-être l’a-t-il oubliée au restaurant en sortant de table ? Ou bien… pendant notre sortie ? Bon, pas grave, me dit-il. Continuons.
Se diriger vers Estrée-Blanche, Fléchinelle… remonter le Surgeon. Je me trompe de route, poursuivant vers Cuhem… Un tropisme visiblement, j’aime passer dans ce coin, pas grave… Plus loin, retrouver la direction de Bomy… Groeuppe… et la source.
Daniel descend voir, je le regarde aller. On regarde, on apprécie l’endroit, et hop, je l’embarque pour la fontaine Sainte-Frévisse, bientôt 18h. Je devine l’endroit depuis la route, mais impossible de tourner vers le fond de vallée… Passage obligé par Bomy. Là aussi, je cède le pas et le laisse découvrir.
Il regarde la résurgence, jauge le débit et le lit imperméable qui a permis cette arrivée d’eau, elle s’écoule vivement vers la Lacquette un peu plus bas. Derrière, au loin, les collines : « tu vois, là c’est là que s’alimente la Lacquette, la craie affleure et facilite l’infiltration, ces collines sont la recharge de la nappe. »
Regarder les arbres qui surplombent la fontaine ; là, un frêne ; à côté, un hêtre… Une façon de reconnaître qui sont les voisins… qui habite là. Mais derrière, dans le champ, une plantation nous laisse dans l’expectative, toujours la même espèce, mais on ne sait pas… Pas du fruitier, mais alors quoi ?… On sèche, on sait bien qu’ils n’ont pas été planté là pour le décor, mais pour le rapport…
Cette fois, c’est le chemin du retour… En passant à Longhem, près du pont, une forme au sol, nous fait penser à un animal écrasé… Daniel exulte : « mais, on dirait mon écharpe ! » Un arrêt s’impose, il sort… Revient, écharpe en main !… « Je ne comprends pas comment elle a atterri ici ? » Il a beau faire l’examen mental des possibles, il butte toujours ; semble pas y avoir d‘explication rationnelle… Un peu énigmatique cette affaire : on n’est jamais venu par là, ni avant ni après notre balade sur la voie Francigena… Hmmm
Nous repartons vers Béthune amusé du trouble provoqué par la disparition/réapparition de l’écharpe… un coup de la Lacquette sans doute, nous a joué un tour !
Avant de nous séparer, causer de la rivière, de cette entité qui ne peut se résumer à l’eau, à cette surface qui ruisselle, à une ressource… Quelques considérations sur le vivant : il me semble que nous devons reconsidérer notre approche, notre relation aux cours d’eaux ; évoquer la Loire et le cours du Whanganui en Nouvelle Zélande dont les Maoris ont obtenu un statut juridique en 2017*.
A cette évocation, je dis combien, communément, nous accordons difficilement un statut d’êtres vivants aux végétaux, sauf aux géants que sont les arbres. Daniel rappelle alors que si nous leur accordons cette importance, c’est aussi dans la reconnaissance qu’ils sont au sommet de la hiérarchie évolutive du monde végétal. Encore une forme d’anthropocentrisme… puisque nous les jaugeons à l’aune de notre supériorité évolutive.
Décidément cette sortie dans le bassin de la Lacquette a nourri des considérations parfois inattendues, nous faisant faire des détours par rapport à notre objectif de départ… tout en gardant les pieds sur terre : la marche a décidément du bon !…
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*En Nouvelle-Zélande, le Whanganui , qui avec ses 290 kilomètres est le troisième plus long cours d’eau de l’archipel, a été reconnu fleuve sacré des Maoris, la population originelle des îles des antipodes. En 2017, après un siècle et demi de combat,le fleuve sacré Whanganui a acquis un statutjuridique, validé par le parlement de Nouvelle Zélande, qui lui reconnaît la qualité d’« être vivant unique ».
————- Concernant le texte écrit sur le panneau vu à Liettres, à propos de la voie Francigena : « Parmi les différents itinéraires vers Rome, celui de Sigéric est souvent mis en avant sur la Via Francigena : Sigéric était un évêque de Canterbury qui s’est rendu à Rome en 990 pour recevoir du pape le pallium, insigne de sa charge épiscopale. La liste de ses étapes quotidiennes nous est parvenue, et c’est un des documents les plus anciens attestant un trajet de pèlerinage vers Rome par la Voie des Français. »
Je comprends bien maintenant la différence entre l’amont et l’aval, entre les collines de l’Artois au Sud-ouest et la géologie différente de la plaine des Flandres au Nord-Est. Cette situation conditionne le régime hydraulique de la Lacquette.
Dans une étude sur les écoulements et les crues des eaux de la Lacquette, j’ai relevé la nécessité de faire récit pour donner une compréhension depuis l’analyse factuelle. Comme d’habitude, le point noir : Witternesse…
Dans les années 90 et 2000, des stations de mesures avaient été disposées dans le bassin : Fléchin, Enquin-les-Mines, Serny, Estrée-Blanche, Quernes, Witternesse, Aire-sur-la-Lys.
Pour construire un modèle hydraulique, le document affine ses outils, en déterminant deux grands territoires quant au fonctionnement hydraulique et aux précipitations, la partie Sud-Ouest et la partie Nord-Est ; une division en 4 grandes super-régions hydrologiques… le sous-bassin versant de la Lacquette Amont, le sous-bassin versant du Surgeon, celui du fond de Longhem et de la Lacquette Aval… Et 3 zones d’influences des précipitations sur les mesures.
Finalement, la rivière résiste à la modélisation : pendant des périodes de crues, les mesures ne semblent pas délivrer forcément des résultats attendus, semblerait qu’en amont de Witternesse, une partie des eaux contournerait le matériel de mesure… vers le « France » (je ne trouve pas sur la carte…) et ne rejoindrait la Lacquette que très en aval, au niveau du château Saint-André !
Cela corrobore le fonctionnement en réseau des cours d’eau, des zones d’expansion qui trouvent leur chemin à travers d’autres cours d’eau, nombre de fossés…
En outre, il est constaté que le débit moyen varie très fortement d’une année à l’autre, une explication simple mettrait sur le compte des états de sécheresse du sol et d’une nappe plus basse… qui absorberait une bonne partie des eaux de précipitation ; l’inverse provoquant un débit plus fort issu des écoulement direct dans la rivière. Voilà qui est entendu… on enferme pas la Lacquette comme ça dans un modèle. Tantôt j’avance, ou crois avancer, stagne ou même recule…
Courir après les chiffres ne semble pas m’apporter tant que ça une meilleure représentation de la Lacquette.
La rivière « respire »
Maintenant, il ne me faut pas considérer la rivière que dans sa partie aérienne, elle est autant souterraine qu’aérienne, en lien permanent avec le sol de son lit, ses berges… et échange avec la « nappe d’accompagnement », difficile d’ailleurs à délimiter. On nomme alors « zone hyporhéique » l’interface eaux superficielles et souterraines. Elle a une fonction très dynamique dans ses échanges, ça dépend bien entendu de la perméabilité et des pentes d’écoulements. C’est une zone de mélange entre les eaux de surfaces et les eaux souterraines, donc aussi un lieu d’échange entre le souterrain et la surface !
Il faudrait donc augmenter la rivière de son lit plus ou moins étendu, de la vallée même ! et aussi sur sa longueur, avec des variations de conditions d’échange, en fonction de l’évolution géologique… D’où mon questionnement à savoir repérer des endroits de pertes en lien avec les terrains traversés ! Et vu que le cours d’eau a été parfois détourné, canalisé pour alimenter des moulins, des portions perchées sont peut-être LES lieux de pertes ?… comme ils sont des endroits de débordement lors d’inondations.
S’entendre à étendre la rivière à des réseaux ramifiés latéralement et pas seulement aux berges, à la couche immédiate. Le phénomène d’éponge des abords devrait faire considérer que la rivière étendue se gonfle et se dégonfle en fonction de l’état des précipitations, des saisons… La nappe tend ainsi à remonter ou se vider selon…
La rivière est ainsi un objet bien différent de l’hydrologie apparente du fonctionnement d’un bassin, du phénomène qu’on perçoit de prime abord… Ce n’est qu’une partie émergée de l’iceberg. Beaucoup d’eau passe sous les ponts – c’est comme l’histoire des mycorhizes en forêt – on ne voit que la surface des choses, que ce qui est apparent : une eau de rivière-qui-coule-devant-nous, et nous, on agit d’ailleurs principalement en surface, avec les réseaux de fossés, avec la surface cultivable, sur notre socle de vie de terrestre.
Quoique, bon, d’accord, dessous… les puits, de forages, artésiens, sont d’aveugles piqûres dans la peau de la terre qui pompent l’eau des nappes… Mais ça n’enlève rien au mystère que j’éprouve, comme celui du surgissement des sources, qui sont autant de fontaines naturelles qui s’ouvrent sur le monde d’en bas.
Elysée Reclus écrivait qu’ « … il nous est facile de comprendre pourquoi les Arabes, les Espagnols, les montagnards pyrénéens et tant d’autres hommes de toute race et de tout climat ont vu dans les fontaines des « yeux » par lesquels les êtres enfermés dans les roches ténébreuses viennent un moment contempler l’espace et la verdure. Délivrée de sa prison, la nymphe joyeuse regarde le ciel bleu, les arbres, les brins d’herbes, les roseaux qui se balancent ; elle reflète la grande nature dans le clair saphir de ses eaux, et sous ce regard limpide nous nous sentons pénétrer d’une mystérieuse tendresse. » (« Histoire d’un ruisseau »)
La rivière n’est pas un long fleuve tranquille…
Elle transporte, emporte, prélève, apporte, échange avec son environnement, au fil de l’eau… C’est une zone de mélange, un fluide qui relie tout, un lien interstitiel avec ce qui environne, seulement c’est une partie visible en échange avec le milieu aérien aussi, mais ça reste minime dans le grand cycle de l’eau (de l’ordre de 16 milliards de m³ de précipitations sur le bassin Artois-Picardie*, 20 % partent en infiltration, soit 3,5 milliards de m³ et 5 % seulement en ruissellement, soit 800 millions de m³ d’eau), dans ce lieu d’interface libre, entre l’air et le sol, elle abrite une vie spécifique, aquatique avec une gradation du moins humide l’immergé, ou au temporairement immergé/émergé.
Il est vrai que je n’ai que trop regardé la Lacquette comme liquide, avec un flux, des actions mécaniques et nos interférences humaines…, pas trop la vie qu’elle abritait. Mais bon, nous sommes tellement plus habitués à regarder les petites bêtes, à pêcher les poissons ou à observer les canards… que comprendre la rivière d’un autre point de vue, justifie bien quelques détours, de remonter à la source, y compris de nos emmerdements…
Alors, je vais m’écarter encore une fois de ces chemins et me reconsidérer, moi, vivant, à l’aune de cette eau qui m’habite : je suis un porteur d’eau, je la transporte à l’intérieur de moi, me déplaçant hors de l’eau, dans l’aérien, mais bien collé au sol par la gravité ; mes réserves d’eau sont stockées, enfermées dans mon sac de peau… Je m’aventure sur terre…
Et si je retournais à l’eau ?
Changer d’air
L’idée que je pourrais échanger avec la rivière, en songeant à notre bain quotidien dans l’atmosphère terrestre : respirer, nous mouvoir, être en contact permanent, en dedans, au dehors, comme des poissons dans l’eau…
Ben voilà, « comme des poissons dans l’eau ».
Est-ce qu’entrer en contact avec la Lacquette me ferait quitter mon monde atmosphérique pour celui liquide de la rivière ?
Ma peau esquissera-t-elle une relation par osmose avec l’eau de la Lacquette ?
Déception
Paraît maintenant que, lorsque je constate les rides qui fendent mes doigts et mes orteils – la peau devenant toute fripée – ce ne serait pas l’eau qui s’infiltrerait à travers la couche de ma peau pour en gorger les cellules. Des chercheurs du laboratoire 2ai dans l’Idaho aux États-Unis en 2011 et d’autres scientifiques de l’université de Newcastle en 2013 ont découvert que ce phénomène pourrait être une réaction de notre corps qui s’adapte à un milieu humide.
Tant pis… Changer de monde ne me fera pas interagir de cette manière avec la Lacquette.
L’eau diffuse, partout, autour, dedans, qui me soutient, plus ou moins… et qui m’emporte…
Mais rien qu’en trempant mon doigt dans la rivière, changer de milieu… Hmmm.
C’est un peu changer de monde, non ?
Des vies, dedans… Devenir un peu poisson ?
Bah, quant à la faire couler en moi, la boire…
Hmmm, là, j’hésite.
—————– * Dans le bassin Artois Picardie, est considéré qu’en moyenne, la quantité d’eau efficace (non évaporée ou consommée par les plantes) est de 186 mm / an et par m².
Poster du n° 00 d’En suivant la Lacquette, avril 2022