Jeudi 21 octobre | rencontre avec le technicien rivière de la communauté d’agglomération

Partir vers 9h, rendez-vous à Estrée-Blanche avec Jérémie Duval, technicien rivière de la communauté d’agglomération. Émilie m’accompagne. Nous le retrouvons non loin de la mairie. L’homme est affable, la parole rapide, l’information dense. Va falloir suivre sans trop s’égarer… il travaille sur la restauration hydraulique des cours d’eau traversant le territoire de la communauté d’agglomération.

Avec Jérémie, nous scrutons le clocher pour essayer de comprendre, rien n’annonçait l’échec… 10h10, tant pis, on fait le tour de l’église, écoutons sagement les explications du technicien qui nous expose la situation de la rivière dans le village, masquée, canalisée comme nous l’avions vu fin août. Sommes bloqués devant un bâtiment qui sert de cantine aux écoliers, nous explique que la Lacquette est derrière, pas accessible, et juste visible sur une courte distance.

Lui parle de ce coude que fait la rivière au niveau du passage de la basse-cour pédagogique que nous avions traversée avec le maire. L’état de la berge avait été un sujet de discussion. Jérémie m’explique qu’auparavant, on déviait les cours d’eau pour voir une chute d’eau pour les moulins. Mais ce n’est pas le cas ici. C’est la dégradation, l’érosion naturelle des berges qu’on observe. Sommes dans une zone de collines. Les pentes sont assez importantes et dans les plaines ça s’épanche, ça déborde…

Alors nous ressortons en longeant le presbytère sur la place et reprenons les voitures pour nous diriger, pas loin, au niveau d’une ferme à la cour spacieuse. Cette fois, on chausse les bottes, l’affaire devient sérieuse ; sur le pont je découvre enfin la rivière, enchâssée dans un lit bordé d’une végétation dense, suis rassuré. C’est le moment choisi pour le ciel de nous bénir généreusement, nous nous réfugions sous un hangar où nous accueillent des moutons bêlant de joie, enfin… de voir arriver des bipèdes s’intéresser à leur sort. Effectivement, dehors, face à nous, s’étend une prairie parsemée de taches blanches… Le troupeau m’apparaît important. Jérémie explique la situation, son rôle dans cet endroit : il a pour mission de remettre en état écologique la Lacquette et ici, il devra intervenir, faire de la pose de clôture et mettre en place des abreuvoirs, pour que les animaux ne marchent pas et ne souillent pas la rivière. Mais Jérémie me fait remarquer qu’ici ce n’est pas très abîmé, pas comme avec des bovins. Ce sera une entreprise qui fera les travaux.

Monsieur Hammeux est donc propriétaire riverain. La majeure partie des cours d’eau traverse des propriétés privées et les propriétaires le sont jusqu’à la moité de la rivière.

Sommes interrompus par l’arrivée d’un tracteur, l’éleveur nous accueille d’un franc sourire de bienvenue, nous nous présentons, s’appelle Rémy Hammeux ; il nous expose la situation de l’exploitation, son histoire même, familiale : l’achat progressif de la ferme, et des terres, une à une par le grand-père à l’ancien propriétaire du château. Je n’avais pas réalisé en arrivant que le fond de la prairie, c’est l’allée arborée du château de Créminil, celui même que nous avions arpentée avec Émilie et Samia fin août. Je ressens un certain plaisir, pouvoir assembler les pièces d’un puzzle : réaliser la continuité de la rivière.

Il élève des moutons depuis 2019, mais auparavant il faisait de la vache laitière, mais ça ne rapportait plus et les conditions liées à la production laitière ne cessent de se dégrader. Il vend ses bêtes en boucherie locale, sont un groupe d’éleveur et se débrouille très bien.

J’expose à Rémy des usages de l’eau dont nous avait parlé le nouveau propriétaire du château, monsieur Duru, Rémy connaît bien le coin, il a passé là son enfance, couru les pairies et champs. Dans cette vallée, l’eau ressurgit, alimente les douves du château, mais au-delà, il y a cette histoire de vannes qui me taraude…

On m’explique qu’il y a bien « les prés flottis », servaient au débordement, il y avait une écluse, un fossé, mais ici, c’est rare que ça déborde. Ici, serait un peu inondé. Jérémie utilise un terme, celui de ZEC, zone d’expansion de crue (lié au compétences de l’agglo). Je ne suis pas sûr qu’on parle de la même chose, tant pis.

Et concernant les sources, dont j’avais en tendu parlé par le châtelain, Rémy raconte y avoir joué enfant, je suis tout ouïe, et lui demande s’il serait d’accord de m’y emmener un jour prochain. J’escompte entendre des histoires, entrevoir des usages, apprendre à voir les lieux à travers d’autres yeux…

Quittant Rémy, nous nous engageons d’abord dans la prairie, longeant le cours d’eau, les moutons accourent, à la grande joie d’Émilie qui ne tarde pas à se faire des copines. Le sol est assez gadouilleux, le piétinement des bêtes a malaxé déjections et terre. Retourner. Prendre la passerelle qui franchit la rivière pour emprunter un passage vers la prairie qui se trouve de l’autre coté de la Lacquette. Le passage est indéniablement utilisé par les ovins, me frappe le pied des arbres, il est sans végétation. Jérémy me signale une fosse à droite, elle borde un champ, une canalisation est visible, traverse sous nos pieds et débouche au-dessus du cours d’eau. Il interprète ça comme un jeu d’accumulation d’eau au pied du champ et souligne le rôle de déversoir aux fortes pluies…

Nous nous avançons dans la parcelle, jusqu’au niveau du château, changement de point de vu : en face, je reconnais les endroits où nous sommes passés en août…

Nous repartons, c’est l’heure de la pause déjeuner, rendez-vous pris à Gauchin-Légal, au sud de la communauté d’agglomération. En chemin, nous nous arrêtons au niveau d’un moulin que nous avions déjà vu avec Émilie, Jérémie veut nous montrer là un exemple de restauration de berge. Effectivement celle-ci a changé, a été réalisé une amélioration de l’état physique des berges par clayonnage, avec des tiges de saule, restera à installer des plantes hélophytes qui vont coloniser… Nous dit que pour ce type d’aménagements, le génie végétal est assuré par la régie de la communauté d’agglomération.

13h30, avant de rentrer : Beugin, haute vallée de la Lawe, une entité avec un bassin versant dont le territoire est très petit, des collines de l’Artois à la plaine. Nous emmène voir le lac de Beugin, c’était une carrière de schiste rouge qui servait à faire de la brique. Nous raconte que du temps de l’exploitation, un jour, ils ont percé le fond, la couche imperméable, et sont tombés sur une nappe captive, l’eau est montée comme du pétrole, ce fut la fin, la carrière est devenue lac.

Jérémie nous entraîne voir le parcours dans cet espace naturel. L’endroit est très prisé, après avoir contourné l’endroit, nous arrivons sur un cours d’eau, un chemin de platelage suit le mouvement de la rivière, rapide, chantante. Je me croirais en Bretagne, elle est encaissée et ombragée. Nous jouons les montagnes russes, descendant, tournant à gauche, à droite et finissons par remonter sur notre droite, quittant la rivière pour une ligne droite, ancien passage d’une voie de chemin de fer… qui nous ramène au point de départ, fin de la boucle :retour à Béthune, il est 16h30.

Lundi 23 août | dernier arrêt, la sortie de Rebreuve-Ranchicourt : l’étang aux hérons


Quitter Barafles, passer par Rebreuve-Ranchicourt, j’aperçois un plan d’eau, des pêcheurs postés autour : des hérons à l’affût… Cela m’intrigue, impose l’arrêt !

Nous voyons un panneau un peu plus loin : « la Brette », aller à pieds jusqu’au pont : prudence, la circulation est plus importante, la route s’est faite passante.

Au pied du pont, un barrage bricolé de panneaux récupérés, Émilie rit, voit même un « friterie » à travers l’eau, elle me montre. La Brette est dirigée vers une grille, d’évidence une prise d’eau ; derrière, un hangar, de l’eau pisse du plafond, et par-delà, un étang : des gens qui pèchent au loin. Cela m’interpelle, me donne l’envie d’aller voir.

En retournant, nous passons devant une grille ouverte, un garçon pêche. Poursuivre. Sur notre droite, un food truck déserté, proche de la route, nous voyons la pancarte : « Le Domaine du Pont Prieur », et d’autres panneaux qui déclinent le lieu…

Chercher une porte d’entrée, est grande ouverte, avec le règlement de pêche qui annonce la couleur ; nous entrons dans l’antre des pêcheurs : au fond à droite, un bar. Je sollicite l’homme, pour prendre deux cafés ; il est jeune, plutôt sans entrain, comme blasé ; au-dessus du bar, des infos et des images : un placard de pêcheurs avec leur prise, posant fièrement pour la photo…

Je me fais un film américain, ambiance bayou, où un personnage se retrouve dans un endroit paumé, atmosphère nonchalante, rurale ; on se sent à peine accueilli, entre indifférence et résignation : l’endroit est désert, un ‘local’ traîne près du bar, passablement éméché ; on pourrait croire qu’on attend le client, mais en fait, il ne se passe jamais rien…

Bon, sortir du film, Émilie a entamé un échange avec le barman, il a travaillé pour l’Agglo… Je lui parle de ma curiosité pour l’endroit, j’apprends qu’ici on pêche la truite, rien que la truite, en face, de l’autre côté de la route, c’est la carpe, rien que la carpe… mais ne sont pas ouvert en ce moment… Je tente d’intéresser l’homme plus âgé qui est assis à côté du bar, penché sur un registre, occupé sans doute par les affaires du lieu. J’amorce, il lève le nez ; j’embraie sur la vue par la fenêtre et aussitôt je ferre avec ce-que-j’ai vu qui-coule-dans-le-hangar : j’ai fait mouche, le patron va nous emmener voir !

L’homme est affable, explique, c’est un passionné, il a repris cette affaire avec sa femme ; leur activité prend.

Au hangar, il nous explique le fonctionnement : la prise d’eau ; l’eau qui oxygène les bassins dans le hangar, d’ailleurs, il vient de recevoir de nouvelles truites, elles ont quelques jours pour s’acclimater avant qu’il ne les relâche dans les bassins selon des quotas définis. L’eau sort ensuite dans un bassin attenant et circule dans les autres étangs avant de s’écouler en aval dans la rivière : c’est la règle. L’agence de l’eau suit ça. Nous montre son épuisette, le fumoir à côté, s’en sert à la demande des clients qui veulent faire fumer leurs truites, ça prend 3 jours, il utilise de la sciure de hêtre.

Nous raconte ses soucis quant aux fluctuations des niveaux d’eau, en ce moment, le débit du cours d’eau baisse et puis, le développement des algues : ça vient des nitrates, et pour peu qu’il fasse chaud… A bien mis des carpes « Amour », ça limite.

Nous parle aussi des gens qui viennent et laissent leurs déchets en partant, ou trichent sur la capture des truites. On se rend compte de l’impact des comportements sur son morale, des règles qu’il doit faire évoluer, pas de tout repos son affaire, mais on sent bien qu’il aime cette activité, mais elle reste fragile.

A côté, le jeune, que j’avais vu au départ par la grille, exulte, il vient de capturer une truite, le père (enfin, je suppose) arrive à la rescousse. Le garçon passe près de nous, rayonnant.

Nous échanges se poursuivent… au loin, nous voyons un pêcheur qui se dirige vers nous, une belle truite pendant à sa main. En arrivant, il échange avec le responsable : il a trouvé l’animal remontant à la surface ; notre hôte l’observe, manipule, pas de trace de coups de bec, la mort n’est pas due à un héron. Il nous explique que les asticots ont été interdits pour la pêche, ça fait mourir les truites quand elles les avalent : « ça les bouffent de l’intérieur ». Je sens que notre homme en aurait encore à nous raconter… Mais c’est le moment opportun pour prendre congé ; l’échange m’en a appris, plus que j’en espérais, une belle rencontre : un détour inattendu de la Brette.