Mercredi 1er décembre | La communication souterraine des eaux : retourner au marais de la Besvre


9H, rendez-vous à l’hôtel communautaire pour retrouver Michel Abdellah, écogarde de l’agglo Béthune Bruay, je vais le suivre, il va emprunter la chaussée Brunehaut pour que j’appréhende le partage des bassins versant : à ma gauche les collines de l’Artois, à ma droite, le plat pays des Flandres… Pas de match en vue, juste de l’eau qui s’écoule, glisse, inexorable, vers un point bas : la gravité règne en maître, ordonne le sens des circulations, mais aussi en apprendre sur ce qu’on voit et ce qui reste caché… Michel va donc me dévoiler quelques secrets, propres à ce territoire, à ces basses terres.

Le ciel menace, je croise les doigts pour que ce couvert nuageux reste stationnaire, je crains la pluie. Suivre Michel, c’est finalement tourner à Rely, direction Linghem, puis Estrée Blanche, et là, il prend une route sur la droite, étroite, un peu cabossée. A ma gauche, un champ détrempé, devait y avoir de la betterave sucrière, aujourd’hui de l’eau stagne par nappe, la terre, saturée, apparaît brillante, un film d’eau la recouvre. La veille, j’avais appris qu’il avait beaucoup plu et qu’en de nombreux endroits du territoire des inondations se sont produites. En particulier la Lacquette… On y vient.

Maintenant, c’est notre arrivée à Witternesse, Michel s’arrête au niveau du pont qui franchit la Lacquette, face au moulin, j’ai appris que ses habitants ont souffert. On regarde les traces toutes fraîches de l’inondation : l’eau coule drue, marron, chargée et des laisses sont sur les bords, amalgames de branchages, feuilles et autres fragments végétaux, sans compter sur les habituels plastiques. Sur les berges, les herbes sont couchées dans le sens du courant, parsemées de débris et de limons.

Je délaisse ma voiture, enfin celle de l’agglo qui est dédiée à Labanque, et monte dans celle de Michel : je pourrais ainsi profiter pleinement de ses explications et de la traversée des paysages par la fenêtre.

Nous empruntons une route que je ne connais pas, traversons un pont, des travailleurs non loin s’affairent  : « ils nettoient les embâcles sur la Lacquette », au vu du véhicule que nous croisons, sont d’une association d’insertion, sans doute une de celles qui travaillent pour l’agglo.

Nous longeons la ‘diguette’ (mot de Michel), me dit que les champs et la route étaient couverts d’eau il y a peu : « on est dans la partie la plus basse du secteur, on est dans le marais. » Normal pour lui que les eaux s’accumulent ici, à Witternesse, c’est le lieu du débordement. Me montre à droite une station de joncs, des taches de couleur glauque ponctuent le pré. Ceux-ci attestent que nous sommes dans une zone fortement humide, sont des indicateurs. Assez récemment, j’ai vu les mêmes dans le marais de Brouage en Charente Maritime…

Et puis, de part et d’autre de la route, des fossés gorgés d’eau, à ras bord. Dans cet état, je suis bien incapable de faire la différence entre fossés et ruisseaux, coulent tous vivement. Impression que ça coule de partout et dans tous les sens.. Michel aperçoit un peuplier têtard, me dit que ce n’est pas courant… Il en profite pour me rappeler les usages qu’on faisait ici des saules : ils étaient entretenus et taillés régulièrement, « tous les 7 ans, on taillait des branches, un arbre sur deux, les plus basses – les plus grosses – servaient à faire des sabots et les branchettes, à faire du petit bois pour le feu. » Le fut du saule devient énorme avec le temps, veiné d’une écorce bien marquée, comme ceux que j’ai vu dans le marais de Besvre. Me dit, que le fossé qu’on voit sur notre droite, va alimenter la Lacquette à Witternesse.

Sur notre gauche, m’annonce une cressonnière, on passe, sans pouvoir s’arrêter, une voiture derrière nous colle… Je n’ai rien eu le temps de voir… On se laisse dépasser un peu plus loin, Michel fait un demi-tour pour retourner voir. Traverser la route : Michel s’engouffre le premier dans un passage assez bas dans la haie de thuya, quelques bassins rectangulaires apparaissent, j’en tends un léger gargouillis, de l’eau claire arrive. Il m’explique comment les cressonniers récoltent, équipés de « waters », l’eau jusqu’à la poitrine, « ils se refroidissent vite dans les bassins »… Pour lui, faire une cure de cresson l’hiver, c’est bon pour tout : à faire revenir légèrement dans du beurre, aussi « faire des soupes avec des patates, ça réchauffe ». Il pense que les bassins sont alimentés par une petite source qui arrive sous la route ; l’eau passe de bassin en bassin, un circuit qui me rappelle les salines des marais-salants guérandais, c’est vers chez moi, sur la côte atlantique.

Michel me dit que la culture du cresson, c’est depuis Lillers jusque vers Saint-Omer… et même un peu plus haut.

Rue des bois (Witternesse) : nous nous engageons dans un chemin bordé de vieux saules blancs. Ils sont entretenus dans le secteur, il vient d’y avoir des interventions d’entretien : tailles des branches, abattage de certains, et parfois des renouvellements. Dans ce coin, me dit qu’il y en a environ 600 qui sont suivis et entretenus, c’est un patrimoine, mais ils restent taillés à vide, plus de ces usages qu’avaient les paysans. Le chemin menace d’un embourbement, Michel décide de repartir en marche arrière, je reste fixé sur une scène étrange qui m’absorbe devant, impression de film passé à l‘envers, je revois tout dans un beau travelling arrière, sans bouger d’un iota, prenant bien le temps d’observer ceux dont on vient de parler.

Dans la rue qu’on emprunte, « tout était sous l’eau », sommes rue des Hour (toujours Witternesse), croisons un des ces amis, Édouard Mayeux, « un planteur d’arbres », c’est le propriétaire des chevaux au marais de Besvre. Faudra que Michel me le présente, il pourrait me parler de ces terres humides qu’il possède dans le coin.

Prendre à gauche la route du manoir, tombons sur la Besvre, s’y trouve le marais où j’étais venu lors de la première sortie fin août avec Émilie et Samia. Michel s’affaire pour ouvrir la barrière, on entre dans le marais communal, il y avait ses chevaux (2), mais connaissait bien tous les autres… Quand il était dispo, il passait volontiers du temps ici, pour photographier, lire, boire un coup et observer la vie du marais, vivre la la lumière qui change : « je connais ce champ comme ma poche, l’avifaune, les chouettes chevêches qui y habitent, la hulotte, le hibou des marais qui vient chasser, le busard des roseaux ou le busard Saint-Martin… » Il me raconte des scènes de prédation, des souvenirs de rencontre avec les habitants non humains du lieu. C’est indéniable, Michel est un passionné.

Ici, il y a plein d’ortie, le sol est riche, et comme les chevaux crottent, la plante prolifère. M’explique que les saules ne sont pas entretenus sur le pourtour, ça déséquilibre les futs avec des charpentières qui grandissent et forcissent, cette charge finit par écarteler le tronc, et ceux qu’on voit dans le fossé, sont tombés, pourrissent, enrichissant la biodiversité, « c’est la vie du bois mort »…

Plus loin, un lierre a envahi un tronc, au pied, la rive a été façonnée par les chevaux qui sont venus boire, « ça crée des pentes douces pour les batraciens, grenouilles vertes, grenouille agile, rousse et crapauds communs », ils circulent ainsi plus facilement.

A droite, la nappe affleure, on y arrive tout doucement, Michel m’entraîne dans ce monde des eaux stagnantes et résurgentes.

Me montre un saule, ses branches sont reparties libres, il est magnifique, mais finira par s’ouvrir, il abritera une faune qui profitera de l’aubaine, le gîte ou le couvert, ou les deux, selon.

Au pied, c’est toujours le fossé, c’est plus loin, là où il y a une arrivée d’eau que la Laque commence pour lui…

Tendons l’oreille, de temps en temps un cri d’oiseau ; là, cette fois il pense que c’est un hibou des marais. Sommes arrivés au niveau du chêne des marais, une singularité, le sujet se déploie au-dessus de l’eau, me dit que les hérons sont souvent là, parce qu’à l’ombre, l’été, les alevins s’abritent, les échassiers en profitent pour les chasser. Avancer…

Me fait remarquer qu’il y a peu, les eaux du fossé étaient plus hautes, par capillarité, elles sont remontées dans le marais, gonflées par les eaux des précipitations, et maintenant que l’eau a baissé, c’est l’inverse, les eaux stagnantes redescendent vers le fossé qui est plus bas, un principe de vases communiquant. Je regarde attentivement le filet d’eau s’écouler dans le fossé devenu drainant, le sol se vide lentement, ça sera long… La différence de niveau est sensible. Nous remontons dans le pré, saturé d’eau : marcher dans l’eau, flop, flop, ou même splash… Michel commence à couler, enfin, c’est les vases communiquant à l’œuvre, les trous dans les bottes laisseront remonter l’eau, jusqu’à l’équilibre ; en attendant, c’est froid et désagréable, le marais s’est invité, Michel a moins envie de traîner, ça tombe bien : 12:30, l’heure de la pause déjeuner et Michel va devoir pointer, nous irons à Lillers.

Ainsi, de fil en aiguille, se confirme mon intuition à l’Abbaye de Saint-André (fin octobre) : il y a bien un réseau d’eau dans ces basses terres, l’eau circule latéralement et, de proche en proche, alimente les cours d’eau qui les traversent. Il se joue une temporalité qui nous échappe, les cours d’eau ne sont que la partie visible de l’hydrologie du bassin de la Lacquette.

Entre le moment où il pleut et le moment où ce phénomène se produit, le décalage peut être important, le temps que les sols se gorgent d’eau et que celle-ci gagne, de proche en proche, un point situé plus bas, fossé, ruisseau… C’est le mode lent, mais il dure.

Mais l’eau de la Lacquette a gonflé en quelques heures, le propriétaire du moulin m’avait dit 2 h avant qu’elle arrive là, au niveau du pont à Witternesse, le temps que les eaux ruissellent des parcelles agricoles jusqu’au cours d’eau… Faut imaginer différents paramètres à prendre en compte : cultivé ou non, en peine végétation ou en hiver sur sol nu, l’intensité des pluies, l’état des sols, secs ou déjà gorgés d’eau, ou encore imperméabilisés, et je dois en oublier…

Moment de pause cocasse, sommes allés prendre une pizza et l’avons engloutie dans la voiture, chacun sa boite, posée sur le tableau de bord, avec écran large : le ciné de la rue, les gens qui passent et la devanture de magasins pour décor, ‘Créatiffs coiffure’ et ‘Eliantine’ ; on finit par rire de notre situation, des gouttes de pluie s’écrasent sur le pare-brise, Michel fait bureau, reçoit des appels, en donne : il attend une livraison d’arbres sur Hesdigneul, 1000 plants à installer d’ici le week-end…

14:30, fin de la mi-temps, nous reprenons la route, direction Isbergues, Michel me montre l’installation en cours d’un méthaniseur, argumente sa critique, me dit ensuite qu’on longe le ‘marais pourri’, il est sur notre gauche ; il m’en donne une explication qu’il tient des gens du coin : la plantation de peupliers a fini par pourrir les eaux, s’y sont décomposés les chablis… dégradant le milieu, absorbant l’oxygène de l’eau.

Nous passons à Aire-sur-la-Lys, un détour pour me montrer en même temps le centre de la ville qu’il apprécie beaucoup, évoque les temps héroïques des cafés concert des années 70… On scrute. Repérons des ponts. Me parle de la canalisation savante et nécessaire des cours d’eau dans les temps passés, pour minimiser les risques d’inondation et protéger la ville.

En quittant le centre nous prenons le boulevard de l’Arsenal. Au pont, à côté du jardin public, Michel pense que c’est la Lacquette qui coule ; elle passe visiblement sous la route, mais on la perd, on ne la voit pas de l’autre côté… Un quidam sur le trottoir, Michel demande : raté, c’est la Lys ; sommes au niveau de la poudrière. Nous contournons l’édifice et voyons la rivière arriver à grands flots, s’engouffrer dans les goulets du bâti défensif ; en remontant, le canal est maçonné, ouvrages de briques qui s’érigent en digue de chaque côté… et puis, quelques dizaines de mètres plus loin, la rivière redevient libre.

Retournons sur la route : la Lacquette, je la devine au bout du boulevard, j’aperçois le château d’eau près duquel se trouvait la piscine alimentée par la rivière, juste entrevue par les fentes de la grille. Montrer l’emplacement à Michel, traverser le carrefour, un lieu connu : à droite le Mardyck, à gauche à la Lacquette…

Nous remontons la Lacquette, elle est bordée de deux fossés gorgés d’eau, c’est la route de Witternesse, je reconnais au passage l’Abbaye de Saint-André… Tourner à gauche sur la route de Lambres-les-Aires et retrouver Besvre : retour au marais, par l’entrée communale cette fois ; sommes à côté de chez Bernard…

A ma demande, Michel explique le fonctionnement de l’eau qui s’écoule dans les fossés : « elle arrive de part et d’autre des boxes où sont les chevaux » ; pour Michel, il y a nécessairement des sources vers là-bas car il y a toujours de l’eau dans les fossés, même en été.

M’invite à longer le fossé ; on arrive dans le coin de la chouette chevêche : « elle chasse par là », me dit-il ; « faut ouvrir l’œil si on veut l’apercevoir, elle se tient souvent postée sur une des branches »… Personne… ou pas vue.

Un peu plus loin, c’est le coin à cranson, il m’explique la différence avec le cresson : feuilles oblongues, opposées deux à deux, le goût est le même, mais il n’est pas cultivé… Dans l’endroit où il est le plus développé, les deux espèces sont mêlées. L’eau du fossé déborde, au point que nous contournons la rigole venant du champ, nous pataugeons, le niveau d’eau monte dans les bottes à Michel… Croisons une autre rigole, en fait, un sentier creusé par les chevaux, on le suit des yeux, leurs habitudes de passage sont aujourd’hui matérialisées par l’eau.

Me raconte qu’il a vu un jour une tête animale surgir de la fente d’un des saules qui borde l’extérieur du fossé, me la montre : « juste le temps de saisir l’appareil photo ! C’était une fouine, elle m’a regardé, j’en ai profité pour photographier »… Hélas, j’ai par la suite qu’elle venait de dénicher les œufs d’une chouette.

Nous tournons en direction des dolines, ces vasques creuses que j’avais déjà pu observer en août, l’eau est absolument partout, c’est le marais, où on ne sait plus trop si c’est l’eau ou la terre. Michel coule toujours un peu plus…

Me raconte que les dolines se forment par effondrement, l’eau circule entre les fossés, souterraine, elle finit par former des « boyaux » : c’est la mécanique hydraulique, les filets finissent par user le sol, la matière organique, créant des galeries ; c’est cette usure continue qui finit par emporter suffisamment de matériaux à certains endroits pour que le sol s’affaisse. Les chevaux viennent y boire l’été ; ça me fait penser aux « boires » de la Loire dans le pays d’Angers, ces mares qui se sont formées de l’autre côté de la levée qui protège des débordements du fleuve.

Nous approchons de la fin de notre sortie, plus vraiment le temps d’aller jusqu’aux dolines, c’est trop mouillé du reste – on ne voit plus qu’une étendue d’eau – ni jusqu’à l’autre fossé pour voir l’arrivée d’eau qui marque le début de la Laque. « On ira une autre fois » me dit Michel ; il ajoute que, pour compléter sa description, les deux fossés qui bordent le marais finissent par se fondre dans la Laque…

Le temps s’est assombri, c’est déjà le soir, la situation est aggravée par le couvert nuageux.

« C’est bien de revenir sur le site en ce moment, tu peux voir s’il est en déclin ou dynamique, en regard des autres relevés des taxons floristiques, mais aussi de l’avifaune qui est directement liée à cet habitat ». Le fait que le marais soit protégé de nos activités (prélèvement et conservation confondus) est pour lui bénéfique, le statut de foncier communal donne la possibilité d’agir en ce sens. En retournant près de la voiture, me montre l’arrêté qui a été affiché près de la route. Les chasseurs sont priés de passer leur chemin…

Jeudi 28 octobre | Retrouver Isabelle : à la source de l’enfance


Commencer par retrouver Christopher Manceau, archéologue de l’agglo, sur un site à Ruitz : 9h30, soleil radieux, en bout de zone industrielle, une fouille d’urgence, récupérer des informations avant de le restituer à l’entreprise qui doit faire des travaux…

J’aurais dû le retrouver à Estrée-Blanche, sur un site destiné à faire une ZEC (zone d’expansion de crue), mais l’endroit ne sera finalement pas sondé…

Christopher m’emmène voir ce qui est en cours, l’équipe au travail et la pelleteuse qui décape un peu plus loin sous la conduite de sa collaboratrice. Elle fait les tracés à frais, avant que les nuances de couleur du sol s’estompent : essentiel pour interpréter et fouiller .

Sont sur du mésolithique en ce moment ; à un endroit, c’est l’assise d’une fondation de villa gallo-romaine… Ici, les informations s’additionnent, au fur et à mesure des avancées : des trous, des tracés oranges, des chiffres… Certains s’affairent à gratter, à relever, ou à mettre en sachets quelques artefacts…

«  C’est Verdun ici », lance Christopher, la fouille bouleverse le site, même si les terres sont biens tirées, rangées… Moi, j’y vois avec délice le Sahel, avec ses couleurs chaudes, sont excitées par le soleil d’automne.

Christopher me montre des tranchées, des zones aux couleurs plus sombres signalent des traces de fossés qui sillonnaient l’endroit, le structuraient même : c’était marécageux ici, les occupants devaient déjà drainer… Où j’apprends que la gestion du marais ne date pas d’hier, passionnant de l’entendre évoquer un passé aux indices ténus.

Retour, 11h30, ça va être la pause déjeuner avant le rendez-vous de l’après-midi, avec Isabelle.

Partons la rejoindre avec Fabienne, à Saint-Venant, doit être pratiquement 13h30, Isabelle va nous conduire, plus facile. Elle commente : la plaine de la Lys, direction Isbergues , on passe le canal d’Aire à la Bassée. Au temps de ses études, habitait Lille, puis est venue s’installer dans le coin. Son village d’origine, c’est Bomy… Quand j’évoque ces cours d’eau qui sillonnent les routes, aux allures de fossés, me dit que la valeur vivant s’est dégradée, sont parfois devenus des fossés à déchets, des milieux naturels déséquilibrés ; avant, on buvait l’eau des cours d’eau. Pour elle, ça dénote le changement radicale d’attitude à leur à l’égard : il y a 40 ans, j’ai joué dans la Lacquette…

M’explique que, dans l’agglo, l’eau potable vient exclusivement de stations de pompages qui puisent dans la nappe phréatique, la nappe de la Craie. Isabelle a fait des études de biologie puis de géologie de l’environnement, elle est dans son élément.

13h50, Lambres, on s’approche de la Lacquette, puis nous remontons vers Witternesse. Un fossé à droite : plein d’eau… Filer vers Enquin-les-Mines ; ça monte… Fléchinelle…, puis Erny-Saint-Julien : premier arrêt à la sortie du village, la Lacquette y coule. L’eau est limpide, j’aperçois un abreuvoir fraîchement construit, exactement comme ceux décrits par Jérémie Duval, m’avait qu’il doit en faire installer à Estrée-Blanche.

Le paysage a radicalement changé, nous avons quitté le territoire des mines, sommes conquis. Des collines, parfois boisées, une vallée resserrée, des hameaux et, rajoute Isabelle, des petits châteaux, des fermes : « ici, c’est agricole. »

Sur le plateau d’Enguinegate, une ligne d’éolienne s’étire sous un soleil franc. Nous prenons maintenant la D130, direction Bomy ; à gauche, sur la colline, le bois de Bomy, et ça reprend à tourner, descendre, monter… Pétigny : j’aperçois un site de captage d’eau potable en passant, me dit que ça a été boisé autour pour le protéger des risques de pollution, c’est la règle.

Ça y est, arrivons à Bomy, retrouver la place du village que j’avais vu avec Didier… Sur la route à gauche, on passe la rivière, Groeuppe : retour à la source de la Lacquette, mis est ce la même source ? Après un cours instant, Isabelle nous surprend, elle nous dit tout simplement qu’elle vient d’ici, c’est son hameau, sa source, son territoire d’enfance. Je lui expose ce que j’avais interprété la semaine dernière, « c’est bien une résurgence ? »

Pour elle, oui, sûr ; elle s’approche, jauge, vérifie cette source dans laquelle elle a joué. Dit que le bassin pouvait être rempli… « on avait un peu peur de tomber dedans ». Isabelle descend, s’approche doucement de cette source de l’enfance, doit être précieuse, elle se penche, paraît s’assurer qu’elle la retrouve bien. « C’était plus creux, ça s’est rempli de sables, de cailloux…  »

Me dit qu’autrefois, les gens venaient y puiser l’eau. Comme pour me convaincre de ses vertus, elle ajoute : « dans les années 70, je me souviens d’une ferme où ils utilisaient l’eau de la source pour laver leur beurre parce qu’elle était plus fraîche que celle du château d’eau. »

Et à côté ? le lit du ruisseau est à sec… « C’est un ruisseau des champs, ne coule pas tout le temps. » S’en va suivre le cours d’eau : « enfant on jouait dedans, avec des cailloux, à faire des barrages, aujourd’hui, il y a moins d’eau, je sais qu’elle peut être polluée par le ruisseau des champs. »

On quitte, on s’éloigne de la berge pour suivre le chemin qui tourne à droite et monte, il nous emmène ailleurs, traverse un verger, passe à côté d’une ferme et semble aller butter sur une barrière…

Le chemin qui montait là derrière a été empêché, elle l’a pratiqué… Alors on poursuit sur notre droite, Isabelle s’arrête en pointant le Mont Groeuppe, il élève la prairie, nous grimpons ; en me retournant, j’ai déjà une vue sur les toits du village.

Nous prenons de la hauteur, entrons dans une deuxième pâture… Se retourner pour observer : on ne s’en lasse pas de la vue. Isabelle nous dit qu’avec d’autres enfants ils aimaient à monter ici et vernir observer, au loin… Sommes à la haie, Isabelle s’affaire dans la haie et boulote des mûres, en propose en Fabienne. J’y retrouve là un nouveau plaisir enfantin : le grapillage !

15h20: après avoir goûté aux plaisirs de l’ascension, sous un soleil radieux, nous entreprenons la descente, tranquillement ; je regarde s’éloigner ce couple qui rapetisse à vue d’oeil. Regardant le village, j’entrevois la place où se trouve la source… elle au cœur de ce lieu.

En repartant, Isabelle nous propose d’aller voir une fontaine, un petit affluent de la Lacquette, c’est pas loin : la fontaine Sainte-Frévisse. Je ne l’avais pas repérée, me semble que Didier ne m’en a pas parlé…

De la route, sur la notre droite, nous empruntons un chemin tout en descente, la voiture est un peu ballotée, au bout, nous débouchons sur une petite route, sommes dans le fond de vallée, prendre à droite, tarde pas une ferme, c’est ici même… que se trouve cet affluent de la Lacquette : finir à pied et s’engager dans un sous-bois.

Surprise : une petite chapelle, une table de pique-nique, une rambarde qui donne sur le cours d’eau. L’endroit est aménagé et visiblement fréquenté. Sommes pourtant un peu au milieu part… Poursuivre, nouvelle surprise : un trou, des marches, elles ont été creusées dans la terre jusqu’à l’eau ; avec Fabienne on comprend que nous sommes à la fontaine. Rien à voir avec l’édicule auquel la dénomination m’a habitué.

Les racines de l’arbre participe grandement à contribuer au charme de l’endroit : une fontaine païenne. L’eau sort de terre, remontant des profondeurs souterraines puis s’en va courir, pressée, un fond calcaire affleure par endroit.

Quitter ce lieu : en passant, le château de Bomy, s’arrêter, le temps de l’approcher, de voir la Lacquette qui coule au niveau du virage ; l’eau arrive en ligne droite, traverse la route, sous un pont, et vire à angle droit… Au-dessus, une boulangerie improbable. Du pont, à travers les frondaisons, nous remarquons un plan d’eau, l’étang du château. Devait être d’agrément, une île, ou peut-être une presqu’île disproportionnée au centre, le tout paraissant à l’abandon… Nous trouvons une grille sur notre passage, sans ambiguïté elle annonce l’usage : point d’aspiration pompier.

Nous n’en restons pas là, au niveau de la grille du château nous traversons la route pour retrouver la Lacquette, celle-ci coule masquée par la végétation, Isabelle, furette, la traque, nous la retrouvons à bifurquer, visiblement contrainte par l’allée du château. Pas très naturel tout ça, elle pratique les angles droits… Au bout de l’allée, nous apercevons une voiture en mouvement Isabelle dit que la route la prolonge. L’impression est curieuse.

Troisième round. Isabelle poursuit le périple en suivant la vallée, nous retraversons Erny-Saint-Julien pour rejoindre Enquin-les-Mines, au moulin dit espagnol, dans la partie basse du village. Loin de l’ambiance minière de la partie haute, nous nous lovons dans un creux où la Lacquette est reine. Arrivons près d’un gué, praticable en voiture lorsque la rivière doit être assez basse, se garer, à côté de la passerelle afin de prendre un temps pour observer cette scène pittoresque qui se déploie.

S’avancer sur l’autre rive pour s’approcher de la berge : un point pour regarder ce moulin d’allure ancienne qui se donne en spectacle. Nous nous rendons compte qu’il est le fruit de remaniements, le pignon agré, menté d’une tour a été ajouté…

16h20, temps pour retourner, repasser par Lambres et Isbergues… et déposer Isabelle.

Mon appréciation de la Lacquette s’est fort enrichi pendant cette nouvelle session, grâce à de belles rencontres. J’ai de nouvelles pistes, d’autres rencontres à faire ou à reprendre… début décembre.

Mardi 26 octobre, après-midi | Retour à l’Abbaye de Saint-André. Faire le tour du site à la recherche d’un double contour de fossés

Sommes repartis pour une expédition avec Fabienne, cette fois nous reprenons la route d’Aire mais nous tournons à Witternesse pour atteindre le site de l’Abbaye Saint-André… Se tromper de route, pas grave, ça permet de montrer le moulin à Witternesse. Arrêt près du pont. Descendre, s’avancer jusqu’au moulin, un battant du portail est ouvert : tenter ? Courte hésitation : j’entre, passe le porche, une cour dévoile de longs bâtiment de part et d’autre, en face, je devine la rivière toute proche… Sonner à la porte. Rien. près un instant, Fabienne me signale du mouvement. Un homme, jeune, ouvre, bientôt suivi d’une femme : exposer la requête, l’envie d’en savoir plus, sur l’eau, ce moulin…

Dorothée et Sébastien en sont les propriétaires, la jeune femme nous dit que son arrière grand-père en était le meunier, c’est un bien de famille. Et puis ses grand-parents étaient agriculteurs ici même, les bâtiments de la cour servaient à la ferme, pour les bêtes entre autre. Le grand-père utilisait encore le moulin pour la mouture du blé pour ses bêtes, avait un moteur à l’extérieur pour entrainer la meule. Dorothée parle vite, passionnée, elle connait son affaire. Sébastien me confirme que sur le site internet, c’est bien eux, l’appel à des fonds participatifs pour la remise en état du moulin… C’était en 2015. Avait très bien marché. Mais il reste tant à faire…

Ils évoquent avec force détails les inondations qu’ils subissent de façon récurrente, la rue a pu être inondée. L’eau menace le site plusieurs fois par an, aussi réclament-il qu’on fasse évoluer la situation. Il y a bien un clapet un niveau du pont qui avait été mis en place, mais cela ne semble pas suffisant, ça demande une surveillance constante lorsque la situation devient préoccupante…

Je leur demande si nous pouvons accéder à la partie rivière, de l’autre côté… Une anecdote : je raconte à Dorothée comment j’ai vu, lors d’un précédent passage, un enfant pêcher par une fenêtre, celle qui donne sur la rivière, la situation était drôle. Me dit que c’était leur fils de 11 ans, mais il ne pêche rien de là… Rires. C’est de là qu’est née mon envie de venir au moulin…

Maintenant, nous empruntons le passage qui mène à la passerelle, celle-ci passe au-dessus de la chute : impressionnant ! Suis ravis de découvrir le site de ce point de vue après la vue du pont en août : contrechamp. Je suis Dorothée sur les planches qui descendent du côté du déversoir, me dit qu’il a été refait avec les élèves d’une école. L’eau passe là lorsque la rivière est très grosse… Elle pointe du doigt le pont, montre la charge de matériaux qui s’accumulent à sa gauche, « c’est un phénomène normal ici, il faudra enlever, sinon ça contribue à faire monter le niveau au pont. » De son côté, Fabienne est restée sur la passerelle avec Sébastien, l’échange a l’air animé.

La rencontre touche à sa fin, nous nous retrouvons un temps sur la passerelle avant de retourner sur la cour. Nous échangeons nos contacts, je reviendrais…

Avant de remonter dans la voiture, je montre à Fabienne l’endroit où se trouve le clapet que nous avons évoqué… Puis, nous rebroussons chemin, en retournant à la patte d’oie, là où j’eus la bonne idée, au final, de tourner du mauvais côté.

Bon, s’agit maintenant de ne pas rater l’endroit pour accéder à l’Abbaye de Saint-André. Carte en main, Fabienne me donne ses indications, je tourne trop tôt, je reconnais un pont que j’avais emprunté avec Didier, hop, demi-tour… L’Abbaye, c’est juste un peu plus loin, il y a même un arrêt de bus du même nom. C’est bien l’endroit, mais au bout de la voie, circulant entre des bâtiments de taille respectable, nous sommes arrêtés par une clôture !… Pas grave, demi-tour. Reprendre la carte. Soyons stratégique ! Aller un plus loin et prendre à gauche cette route prise avec Didier, mène à Saint-Quentin ; il me souvient qu’on peut prendre à gauche après le pont et remonter un peu la Lacquette.

On va contourner le problème. Et c’est reparti… Avançons lentement au bout de la route, jusqu’au cul de sac : une prairie ! là même où Didier m’avait parlé de sa pêche dans la Lacquette. Je descends en premier, observe le cours d’eau et apprécie son courant, sa largeur… Rien à voir avec ce qu’on a vu la veille à Aire-sur-la-Lys. Ça reste un mystère.

De là, j’entreprends de franchir une clôture électrique, savoir si je peux avancer facilement ; Fabienne m’attend dans la voiture, prudente. Des génisses dans le pré. Sont curieuses, commencent à venir, par petites touches, comme si de rien n’était, à la Jacques-à-dit… La clôture lèche la berge. Je resterai donc dans la pâture ; les trognes de saules m’attirent, formes tordues, évidées, fendues, massives… Je n’y résiste pas, les contourne : sont impressionnantes. J’adore. A retenir.

Tout en avançant, je scrute à gauche, espérant voir ces fossés singuliers que j’ai repérés sur la carte. Rien. Toujours rien. Devant une passerelle. La base de l’ouvrage fait ancien, débouche en face un petit canal souterrain, ça m’intrigue… On dirait qu’il relie un fossé de l’autre côté… Je remarque Fabienne qui arrive au loin ; je l’attends pour poursuivre cette aventure champêtre. Après Aire-sur-la-Lys, quel contraste !…

Cette campagne est bien plate, nous n’apercevons rien qui fasse canaux quadrangulaires, sinon une haie en bout de champ, et en prenant le chemin on va vers une ferme… On hésite, la carte m’indique bien quelque chose d’assez important mais toujours rien de particulier. En tout cas, on remarque bien à gauche à droite des fossés dans les prés, mais de petit calibre… Certains sont plus ou moins à sec, d’autres avec de l’eau qui semble s’écouler doucement.

C’est décidé : se diriger vers la ferme ! En arrivant au premier bâtiment, un fossé qui longe, rempli d’eau… Fabienne fait des remarques sur la construction, les murs sont anciens, le toit est en mauvais état, couvert d’une tôle d’un état douteux… On aperçoit d’autres bâtiments d’importance, poursuivant le chemin nous arrivons sur une clôture qui nous barre le passage. Sommes arrêtés, silencieux, un doute nous envahi. Quelque chose cloche : « Mais… mais, nous sommes à la clôture où nous étions tout à l’heure à l’Abbaye ! » Rires… Tout absorbés par notre quête, avons fait un tour complet, la carte confirme.

Retournons, à l’entrée, au premier pré, on y entre, suivant le bâti, longeant le fossé pour atteindre la haie que j’avais aperçu, n’est pas trop loin ; je veux aller voir, vérifier s’il pouvait y avoir ces canaux. Ça ne peut être que là… L’eau du fossé que nous suivons est claire et s’écoule… Arrivons à une petite clôture, un jardin ? Un homme âgé arrive là, du fond, tranquillement, avec son chien. Sommes prudents, ne pas être trop intrusif, ne sommes-nous pas entrés dans des terrains privés ? Je m’avance et le sollicite, lui pose quelques questions, savoir s’il sait quelque chose : bingo !

Nous raconte que les canaux sont derrière le rideau d’arbres, des fossés en fait, ont fait jusqu’à 7 m de large ; cela a appartenu à un comte – ça coïncide avec l’histoire de la pêche racontée par Didier -, probable que c’était des viviers du temps de l’Abbaye… Reste que cette forme quadrangulaire m’intrigue, rappelle de l’aménagement défensif.

Il a été fermier, s’appelle Hammeux, comme celui d’Estrée- Blanche ? Je lui parle de Remy, c’est de sa famille !… Causer des fossés aperçus dans les prés ; Daniel dit connaitre leur principe : ce sont des fossés de drainage, les champs sont très humides, l’un d’eux relie la Lacquette au niveau du pont, une écluse dessous (ou une vanne ? un clapet ?), celle qu’on a vue, et que ça régule l’eau entre la Lacquette et les prés… Voilà qui corrobore mon intuition que tout est lié dans ces terres basses.

Se séparer, poursuivre pour aller voir ces canaux à travers les frondaisons… Nous remontons un fossé… il bifurque à droite, va dessiner sa forme. Suis satisfait d’avoir trouvé.

Sur la carte, j’ai vu qu’il doit relier, à quelques kilomètres, un autre cours d’eau : la Laque ; nous l’avions rencontré au niveau du marais de Besvres, en août, avec Émilie et Samia. Tout est lié. Les marais communiquent, se lient à des rivières éloignées les unes des autres, c’est plat et les eaux abondent…

En remontant un fossé de séparation de prairie, on se rend compte qu’on arrive à la Lacquette : pas possible de traverser là. Rebroussons chemin, à travers le pré. L’herbe est bien mouillée… Et hop, le chemin, le pont, c’est le film à l’envers : regarder à nouveau cette écluse dont on aimerait bien en savoir plus et repasser la clôture… longer les saules… Mais nous introduisons une variante, l’arrêt pour aller admirer les trognes et faire quelques photos : un jeu de sarcophages, se lover dans des troncs…

Temps de retourner en passant par Liettres, Quernes… et puis, s’égarer un peu, faut bien…. mais jusqu’à Marles ! la circulation s’est faite pénible, déviations, ralentissements…, l’espace urbanisé est traversé laborieusement.