Lundi 11 avril 2022 | Le géologue, l’artiste et la rivière : une promenade animée

9h40, je reçois Daniel, me dit qu’il a été prof de SVT, je l’attends avec mes questions sur la géologie du bassin, en lien avec le régime des eaux de la Lacquette…

En quête d’apaisement après la journée du 10 avril… Avant de prendre la route, entamer notre conversation à Labanque, une carte sous les yeux : on pose les bases de la sortie, l’orientation de nos échanges…

« Les moines ont défriché et assaini tout le bas pays », me dit Daniel. Pour ça qu’il y a plein de canaux… C’était fertile, riche en matière organique… Ici, on est conscient que l’eau est une grande caractéristique de ce territoire.

Il avait fait un diaporama pour présenter les enjeux de l’eau au conseil de développement de la CABBALR ; il me l’enverra. Il évoque aussi le programme européen « Water for Tomorow », auquel il participe, un projet pour se prémunir des sécheresses en France et en Angleterre. Je le sens critique sur la méthode, sur la réduction d’une nappe à un réservoir d’eau ; pour lui, faut la penser plus largement, à toute les composantes qui l’accompagnent, la conditionnent et interagissent…

Il évoque ce fonctionnement particulier d’ici, les puits artésiens sont des indicateurs de l’état de la nappe de la craie : « si le débit des puits baisse, c‘est signe que la nappe baisse, et ça entraîne une dégradation de la dénitrification naturelle normalement assurée par les micro organismes. » Ça impacte la qualité des eaux pompées pour alimenter les réseaux d’eau potables…

Joindre les explications au terrain : temps d’y aller !…
Direction Aire-sur-la-Lys, au fossé de dérivation de la Lacquette rejoignant la Laque, celui-ci longe la D943…
Entrons à gauche dans les Pâtures d’Aire par le premier chemin trouvé. Un peu cabossé, je roule doucement ; observons par la fenêtre, arrêts fréquents… 11h50, arrêt plus long, sommes au croisement de deux fossés, celui qui longe la digue est bien vif, clair ; néanmoins, Calitriche dans l’eau me dit Daniel, « pas bon signe, trop de nitrates », pourtant à part des prés pour les bovins, pas d’activités soutenues ici.

A la perpendiculaire, arrive l’eau de l’autre fossé, enfin, arrive c’est vite dit… Nous devisons un temps sur le mouvement de l’eau ; Daniel finit par envoyer une feuille, semble pas trop bouger, le vent ride l’eau… Le mouvement doit être très lent, toutefois on devine bien qu’à certains moments l’eau doit s’écouler franchement, dépend de la saison et de la pluviométrie.
Tout est connecté ici !

De l’autre côté de la digue, un autre fossé coule parallèlement, de vieux saules blancs habitent la berge ; l’eau stagne, couverte d’algues ; pour lui, un signe d’eutrophisation du milieu…
Je lui dis avoir déjà pris ce chemin avec Alfred et Michel et, de l’autre côté, doit y avoir un fossé qui sert un élevage d’écrevisse. Il est surpris.

J’évoque des problèmes qu’on a vers chez moi, dans l’Ouest, dans des zones de marais, avec le développement intempestif de cette espèce américaine, une échappée d’élevages… A cette évocation de dysfonctionnement des milieux, nous parlons des espèce invasives, Daniel me rapporte l’histoire du problème issu du développement de l’hippopotame en Colombie, un tristement célèbre narcotrafiquant l’avait introduit pour l’agrément… Connaissais pas.
Aujourd’hui, les autorités locales se trouvent confrontées à l’incidence majeure de l’espèce dans le milieu (+ de 500 ?) ; les écologistes se retrouvent devant un dilemme, une double contrainte : devoir éradiquer une espèce introduite avec l’impossibilité de tuer des êtres vivants… En attendant l’hippopotame prolifère et notre espèce en est la cause. C’est le brassage planétaire que Gilles Clément juge inéluctable, un fait dont nous sommes les accélérateurs, à l’échelle planétaire…

En poursuivant jusqu’au bout du chemin, je comprends ma méprise, lorsque j’étais venu ici, c’était à la tombée de la nuit et nous (avec Alfred et Michel) étions passés à travers champ. Pas d’issue. Faudra faire demi-tour.

Mais d’abord, prenons le temps d’examiner l’endroit à 360° : vers le bout du chemin, c’est l’impasse, la prairie, des canaux qui interdisent de traverser ; une petite digue embroussaillée qui semblerait nous autoriser à remonter à pieds ; à gauche, un étang, autour, une prairie non fauchée, avec son allure hivernale, hérissée de tiges d’herbe blanchies par la saison écoulée, des trognes de saules, taillées à ras ; un lièvre circule, pas paniqué mais peut-être empêché par les canaux et les clôtures, il s’éloigne tranquillement mais finit par s’activer à nos mouvements… ; à droite, une cressonnière en activité, aux fossés bâchés, partiellement ou découverts, et puis une autre…, plutôt abandonnée, non…, pas totalement, des abris sommaires de chasse : des caches… 1,2,3, disposées le long d’un grand fossé.

Nous dérangeons des canards. Envols.
Des oiseaux nous intriguent, semblent pas bouger…
Au loin, un héron passe…
« Daniel, au fond, on dirait des leurres ».
Une confirmation de l’usage du site.
Mais au milieu…, ces formes noires et blanches ne ressemblent décidément pas à des canards… mystère.

Doit être vers 12h45, Daniel finit par se lancer, trop envie de se rendre compte : effectivement, ce sont aussi des leurres, plantés là, au milieu, dans l’herbe, on dirait bien des formes de vanneaux.
Un cormoran passe au-dessus.
J’aperçois de nouveau notre lièvre ; suis de plus en persuadé qu’il est entravé dans ses déplacements, alors il va et vient…

L’eau coule vivement dans le fossé, les plantes aquatiques ondulent au fond, il y a du débit et une profondeur non négligeable. Daniel n’est pas surpris, moi, toujours !
Me dit de regarder les puits artésiens dans les bassins, et d’imaginer : si tu les additionnes tous, on finit par arriver à un vrai ruisseau… et pareillement avec les résurgences des collines de l’Artois : la Lacquette…
Mais pas de pertes d’eau par infiltration ici, impossible d’après lui, les conditions mêmes des résurgences artésiennes l’interdisent… Une couche imperméable met l’eau de la nappe de la craie sous pression.

Pause. Déjeuner à l’entrée d’Aire-sur-la-Lys, enfin, plus précisément au Mardyck, collé à l’ancienne piscine à ciel ouvert, je ne pouvais pas faire moins… Rester dans l’ambiance. J’en profite pour montrer les bassins à Daniel.

Avant de quitter l’endroit, je jette un œil par la fenêtre et joie, un beau point de vue sur les bassins.

Vers 15h, arrivons sur Longhem ; là, il reconnaît le passage d’un chemin de randonnée, la via Francigena, m’explique que c’est une ancienne voie romaine qui part d’Angleterre et va jusqu’en Italie, une voie de pèlerinage, comme celle de Compostelle. Il est déjà venu par là se balader, empruntant le chemin, doit remonter vers Liettres, à moins que ce soit le château de Créminil ?

La Via Francigena, ou « Voie des Français », est un réseau de routes et chemins de pèlerinage empruntés par les « roumieux » : pèlerins venant de France pour se rendre à Rome. La popularité moderne des chemins de Saint–Jacques a contribué à la renaissance de la Via Francigena sur un mode qui mêle, comme pour Saint–Jacques, la foi, la randonnée et le tourisme.

Je lui parle de l’arrivée du Cavin de la Tirmande, le ruisseau qui passe sous le pont du village… Il est à côté, Daniel se laisse embarquer, c’est parti pour un détour à longer la Lacquette.

Descendre au niveau du pont caché de la voie Francigena, suivre le fil de l’eau vers l’amont.
Je retrouve le trio de canards de barbarie ; sont toujours au même endroit, ils doivent avoir élu domicile ici, la berge est piétinée, des plumes parsèment le sol… A peine dérangés, juste gardé leur distance, calés au pied de l’autre berge.

Nous voici aux saules blancs : présentations.
Noter combien ils sont creux et toujours bien vivants, comme nombre de saules que je vois dans la région.

Daniel se lance à m’expliquer le principe qui les anime, ce qui est vivant et ce qui est mort, où réside ce qui les maintient en vie sous l’écorce… J’ai réveillé le prof : me dessine sur le carnet, pointe l’écorce, la manipule, un fragment tombe, me dit que c’est normal, que la poussée de croissance peut finir par « expulser » des plaques, « tu vois cette ligne, avec sa couleur plus foncée, c’est le cambium », il est le siège de la croissance qui se traduit dans l’augmentation du diamètre de l’arbre, de la circulation de la sève brute d’un côté et de la sève élaborée de l’autre…

A mesure que l’aubier devient duramen, dans le creux de l’arbre, le bois se dégrade progressivement, il reste cette enveloppe… toujours vivante, tant que le cambium n’est pas affecté… l’arbre peut continuer à se développer et vivre longtemps…

Je demande à Daniel s’il accepte que je le prenne en photo dans l’un d’eux, il a pris des allures de cabane…
L’arbre est saisissant, jusqu’à son houppier qui est envahi de lierre, nous laisse imaginer une cabane là-haut ; enfant, on se dit qu’on aurait aimé…

Au loin, cri d’un faisan, de autre côté : envol.

Daniel fait un commentaire sur la vallée, elle lui plait visiblement, potentiellement de formation glacière… Me parle de la géologie du lieu, trahie par la couleur des terres en face, de l’autre côté, où la craie pointe…

Doit être vers 16h, après une courte négociation, on poursuit notre cheminement sur la voie Francigena, nous remontons de l’autre côté de la vallée…
Déboussolés un temps quant au village sur le côté, quant au château en face… nous finissons par tomber d’accord, c’est bien Liettres ici, Créminil est à gauche. Sont étonnamment proches l’un de l’autre.

La ligne d’habitations s’étend le long de la route.
Nous sommes à l’arrière, aux sorties côté jardins.
Surprise, marchons maintenant dans une allée d’érables, assez inattendu…
Un objet décalé, sans fondement urbain.
Daniel me montre un panneau, voilà une explication : la légende explique la raison de cette allée, et une partie de cricket ! Saugrenu, non ?
Il est écrit que le cricket serait née ici, à Liettres, en 1478 !… Et pour célébrer cette naissance dans les Flandres, le club de cricket de Lille a organisé le premier Liettres Challenge 1478, en septembre 2015… Une compétition internationale de cricket qui se tient tous les ans à Liettres ! Ce tournoi rassemble deux pays concernés par la naissance du cricket : la France, la Belgique. 

La plus ancienne mention du monde connue se rapportant à ce sport date d’octobre 1478, dans une lettre aujourd’hui conservée aux Archives Nationales ! Une lettre de doléances envoyée au roi de France Louis XI, mentionnant une mort accidentelle survenue à Liettres, pendant une partie de « criquet ». Le cricket aurait été effectivement inventé en Flandres, au Moyen-Age (Liettres, dans l’actuel Pas-de-Calais, faisait partie du comté de Flandres). Il aurait traversé la Manche pour s’implanter en Angleterre du Sud.

La marche nous a libéré des humeurs, surtout après la journée d’hier…, elle apaise tout en stimulant l’observation. La pensée qui s’est faite vagabonde, nos échanges n’en sont que plus animés…

Quittons l’habitat plus récent de Liettres en direction d’Estrée-Blanche, le village tend à s’étirer, le vide des champs va-t-il être comblé ? Normalement non, me dit Daniel, les règlements l’interdisent maintenant, on arrête l’extension à tout crin, l’étalement urbain consommateur d’espace, l’imperméabilisation des sols, ce qui oblige les municipalité à toujours plus d’équipements coûteux pour raccorder les nouveaux arrivants aux réseaux d’eau, électriques…

16h30, nous marchons le long de la route, jusqu’à Créminil – poule faisane morte à l’entrée…
Descendre l’allée menant au château.
Daniel est venue ici, mais n’avait pu entrer dans le château ; prudemment nous empruntons à droite le chemin qui longe le fossé…
Le couple aperçu sur la route venant d’Estrée-Blanche est arrivé et s’engouffre sous les arbres séculaires ; derrière eux, la barrière et les moutons de Rémy Ammeux : « on se croirait dans le Devon » me dit Daniel.

Derrière le château, la vue sur la cour, ouverte sur le parc ; une cage attire notre attention, un rat musqué est pris au piège, paniqué à notre approche, il se jette dans notre direction… Je sens Daniel tenté d’ouvrir la cage. La prolifération des rats musqués et des ragondins minent les digues, visiblement une préoccupation du châtelain… Je n’apprécie pas, ça me rappelle le Lac de Grand-Lieu avec le piégeage des ragondins où il est devenu endémique.
Battre la campagne rend compte de rapports parfois brutaux avec les espèces qui vivent autour de nous, flore comprise…

Bifurquons vers la Lacquette : bah, raté, c’est pas elle.. juste un fossé qui semble dessiner une boucle : une île ?

Le groupe de platanes qui avait été planté là semble exténué, trop contraint ? Les arbres se sont repoussés les uns les autres au risque de chuter, à moins… qu’ils finissent par marcotter un jour ?

Indéniablement, l’arrière du château évoque un ancien parc, à l’anglaise sans doute, abandonné aujourd’hui, seuls quelques grands sujets et cet îlot en seraient témoins.

La Lacquette, un peu plus loin. Suivre la berge. Nous nous arrêtons sur des plantes, nous interrogeant sur les espèces, en repérons une, à belles fleurs jaunes; nous faisons des suppositions et, après vérification sur le smartphone, le verdict : c’est un tussilage.

Tout aussitôt… une belle surprise ! J’exulte. En face, une forte arrivée d’eau : une source pas loin ?… Un gain pour la rivière.

En scrutant à travers la végétation de l’autre côté de la berge, force est de reconnaitre que oui, et elle doit être juste là, derrière !
Visiblement, je ne pourrais pas y accéder facilement, un grillage sépare le bosquet d’un champ… Doit être à Rémy Ammeux, une piste…
Me souviens que l’éleveur m’avait raconté qu’enfant il allait jouer dans une source pas loin de la ferme. C’était resté assez vague, mais je m’étais promis d’aller le voir pour qu’il m’y mène… Je sens qu’il va être temps ! Une sortie à envisager…

Daniel me redit combien la Lacquette doit être nourrie de nombreuses sources tout au long de son cheminement, heu… ruissellement !

Décidément, faut se le répéter, le cours d’eau est bien le fruit de multiples apports. La source, comme lieu de l’origine d’un cours d’eau est une légende… une facilité conceptuelle qui nous rassure peut-être : un début… une fin.

En revenant vers notre chemin d’accès, détour par la population de platanes qui a été bien diminuée ; leur empreinte, encore fraîche, se manifeste par d’énormes souches bien arasées…
Daniel me remontre les cernes des arbres qui avaient été… ; me montre sur une de ces souches, l’arbre a enregistré les saisons, bonnes ou mauvaises, et il pointe le cambium qui nourrit la croissance de l’arbre.
Saisissant de se redire combien la vie de l’arbre si imposant qu’on voit à côté repose sur pas-grand-chose : cette mince couronne, siège de la circulation de la sève…
A ce propos, je lui parle de la technique utilisée par certains jardiniers pour faire mourir un arbre : tu incises cette couronne, ça coupe l’approvisionnement de l’arbre qui finit par mourir…
L’intérieur de l’arbre est un lent processus de formation du bois, celui même qu’on utilise pour nos besoins en construction ou en menuiserie. C’est ce duramen qui lui permettre de toujours se tenir debout, aussi haut, continuer à croître et de pouvoir étendre son feuillage en quête de lumière… L’arbre est un géant… mais qui ne doit masquer pour autant la forêt des plantes qui ont développé d’autres modes de vie et de stratégies pour atteindre la lumière nécessaire à leur développement.

Un cerisier a été coupé non loin… Daniel compte les cernes, il n’avait qu’une vingtaine d’année…

Quitter le parc, Daniel est intéressé d’aller à la source de la Lacquette, pas pressé de rentrer, le soleil brille toujours, alors continuons, profitons !
17h30, regagner la voiture. Le pas se fait plus vif… En retrouvant le véhicule, il se rend compte qu’il a n’a plus son échappe…
Surpris, il cherche, fouille, dans sa tête aussi… Rien, peut-être l’a-t-il oubliée au restaurant en sortant de table ? Ou bien… pendant notre sortie ?
Bon, pas grave, me dit-il. Continuons.

Se diriger vers Estrée-Blanche, Fléchinelle… remonter le Surgeon. Je me trompe de route, poursuivant vers Cuhem… Un tropisme visiblement, j’aime passer dans ce coin, pas grave…
Plus loin, retrouver la direction de Bomy… Groeuppe… et la source.

Daniel descend voir, je le regarde aller. On regarde, on apprécie l’endroit, et hop, je l’embarque pour la fontaine Sainte-Frévisse, bientôt 18h.
Je devine l’endroit depuis la route, mais impossible de tourner vers le fond de vallée…
Passage obligé par Bomy.
Là aussi, je cède le pas et le laisse découvrir.

Il regarde la résurgence, jauge le débit et le lit imperméable qui a permis cette arrivée d’eau, elle s’écoule vivement vers la Lacquette un peu plus bas.
Derrière, au loin, les collines : « tu vois, là c’est là que s’alimente la Lacquette, la craie affleure et facilite l’infiltration, ces collines sont la recharge de la nappe. »

Regarder les arbres qui surplombent la fontaine ; là, un frêne ; à côté, un hêtre… Une façon de reconnaître qui sont les voisins… qui habite là.
Mais derrière, dans le champ, une plantation nous laisse dans l’expectative, toujours la même espèce, mais on ne sait pas… Pas du fruitier, mais alors quoi ?… On sèche, on sait bien qu’ils n’ont pas été planté là pour le décor, mais pour le rapport…

Cette fois, c’est le chemin du retour…
En passant à Longhem, près du pont, une forme au sol, nous fait penser à un animal écrasé…
Daniel exulte : « mais, on dirait mon écharpe ! »
Un arrêt s’impose, il sort…
Revient, écharpe en main !…
« Je ne comprends pas comment elle a atterri ici ? »
Il a beau faire l’examen mental des possibles, il butte toujours ; semble pas y avoir d‘explication rationnelle…
Un peu énigmatique cette affaire : on n’est jamais venu par là, ni avant ni après notre balade sur la voie Francigena… Hmmm

Nous repartons vers Béthune amusé du trouble provoqué par la disparition/réapparition de l’écharpe… un coup de la Lacquette sans doute, nous a joué un tour !

Avant de nous séparer, causer de la rivière, de cette entité qui ne peut se résumer à l’eau, à cette surface qui ruisselle, à une ressource…
Quelques considérations sur le vivant : il me semble que nous devons reconsidérer notre approche, notre relation aux cours d’eaux ; évoquer la Loire et le cours du Whanganui en Nouvelle Zélande dont les Maoris ont obtenu un statut juridique en 2017*.

A cette évocation, je dis combien, communément, nous accordons difficilement un statut d’êtres vivants aux végétaux, sauf aux géants que sont les arbres. Daniel rappelle alors que si nous leur accordons cette importance, c’est aussi dans la reconnaissance qu’ils sont au sommet de la hiérarchie évolutive du monde végétal. Encore une forme d’anthropocentrisme… puisque nous les jaugeons à l’aune de notre supériorité évolutive.

Décidément cette sortie dans le bassin de la Lacquette a nourri des considérations parfois inattendues, nous faisant faire des détours par rapport à notre objectif de départ… tout en gardant les pieds sur terre :
la marche a décidément du bon !…

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*En Nouvelle-Zélande, le Whanganui , qui avec ses 290 kilomètres est le troisième plus long cours d’eau de l’archipel, a été reconnu fleuve sacré des Maoris, la population originelle des îles des antipodes. En 2017, après un siècle et demi de combat, le fleuve sacré Whanganui a acquis un statut juridique, validé par le parlement de Nouvelle Zélande, qui lui reconnaît la qualité d’« être vivant unique ».

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Concernant le texte écrit sur le panneau vu à Liettres, à propos de la voie Francigena : « Parmi les différents itinéraires vers Rome, celui de Sigéric est souvent mis en avant sur la Via Francigena : Sigéric était un évêque de Canterbury qui s’est rendu à Rome en 990 pour recevoir du pape le pallium, insigne de sa charge épiscopale. La liste de ses étapes quotidiennes nous est parvenue, et c’est un des documents les plus anciens attestant un trajet de pèlerinage vers Rome par la Voie des Français. »

Mercredi 23 février 2022 | 2ème partie : au Sud des Pâtures d’Aire, le chemin des cressonnières, à la rencontre de l’Echeux


Arrêt près du marais de la Besvre ; en attendant l’heure, je prends des notes avant d’oublier notre après-midi… 18h00, il est temps, retrouver Michel, il est près de la maison avec l’homme que je viens rencontrer : Alfred. L’accueil est direct, il me teste, cherche à savoir ce que je fais et à comprendre ce que je veux connaître d’ici.

Les échanges sont soutenus, je suis vigilant, je sens que la conversation pourrait tomber si je rate l’examen ; visiblement, il me teste. Sommes bien installés maintenant, nous jouons carte sur table ; l’échange se poursuit à 3 ; par moment, Michel vient à mon secours ; je les écoute : répit. J’en profite alors pour prendre quelques notes, préparer des questions…

Visiblement, le sujet demeure sensible. J’en reviens à mon projet, à mon désir de mieux saisir les circuits de l’eau, à rechercher ce qui peut nous attacher à ces cours d’eau qui font la Lacquette. Ma quête est aussi sensible, affective.

Alfred commence à mieux cerner mes demandes : il pointe du doigt le cheminement de l’eau au nord du marais de la Besvre. Pour lui écrire la Laque à cet endroit de la carte est faux. C’est l’Echeux (suis pas bien sûr de l’orthographe), il insiste et se lance dans une explication du réseau hydrographique des parages, me signale le sens d’un courant, nomme des endroits, et finit par nous lancer : le mieux, c’est d’y aller ! La nuit tombe, il faut se hâter.

Partons avec le véhicule d’Alfred, il nous emmène vers le manoir, explique l’eau, depuis ce qu’on voit – on a contourné par le marais – parle de la connexion de l’étang avec l’Echeux qui coule juste au-dessus. Je reconnecte avec le circuit que nous avions fait avec Émilie et Samia tout au début des sorties… Où nous avions déjà appris à interpréter les eaux que nous voyions couler : lire les fossés et trouver le cours d’eau, que nous croyions être la Laque… Exit la Laque !

Alfred dit que nous allons faire le tour de cette zone de marais, en retrouvant la D943 – bref arrêt pour voir la Laque passer sous un pont – puis en empruntant le chemin des cressonnières. A fallu descendre sur le bas côté et nous engouffrer au jour finissant dans le passage. Le long coule un fossé…

Avec Michel nous commençons à nous situer en reconnaissant des éléments vu depuis le chemin que nous avons pris l’après-midi : là, sur un côté, les trognes de saules aperçues au loin, ce qui fait haie devant, et pour confirmer ces repères, nous reconnaissons derrière nous des cressonnières, les thuyas, des abris, et au loin je devine le clocher de Saint-Quentin…

Prendre des photos est devenu hasardeux ; maintenant, la lumière des phares éclaire des scènes improbables m’évoquant la brousse, mais sur les côtés, ça reste fort sombre. Aussi Alfred s’arrête pour que je sorte de temps en temps, pour m’approcher du cours sinueux de l’Echeux ; je veux voir et regarder autour, enregistrer ce moment singulier.

Cette équipée – presque – nocturne est assez surréaliste. Impression d’Afrique. Nous traçons notre chemin en longeant l’Echeux, au rythme des commentaires d’Alfred qui nous raconte l’histoire d’un projet de creusement de fossé et d’un étang qui n’ont heureusement pas vu le jour.

Nous finissons par franchir une passerelle et retrouver le chemin de l’après-midi, et tourner presque aussitôt à gauche pour aller retrouver la D186E1 qui nous fait longer l’Abbaye de Saint-André. Je raconte les arbres brûlés, nous dit que ce sont des promeneurs qui ont mis le feu, gratuit et stupide. Me dit que de l’eau passe sous la route au niveau de l’Abbaye, et finit par rejoindre l’Echeux. Mais je n’ai rien sur la carte.

Une fois de plus, Alfred tord les informations pour redessiner un autre cheminement. Même si je ne comprends pas toujours très bien le fonctionnement des parcours et des raccordements, comme je l’avais déjà pressenti lors de mes précédentes sorties, de l’eau de la Lacquette transpire ici et paraît se connecter au réseau de la Laque.

M’enfin, comme tout ça se joue dans le bassin de la Lacquette, tout finit dans la Lacquette et au bout du bout, dans l’exutoire, à Aire-sur-la-Lys. Trop facile ! Faudra que je revienne, car depuis le début, j’ai bien choisi d’explorer le chemin que prenait l’eau ; c’est l’entrelacs du réseau qui fait le bassin, surtout ici, dans les basses terres, où les fossés maillent l’espace.

Au retour, la soirée se poursuit chez Alfred, dans une bonne humeur communicative, façon de conclure cette rencontre déconcertante. Maintenant, je sais que je pourrais revenir, entrer plus avant dans le détail de ces Pâtures d’Aires.

Vendredi 7 janvier 2022 | Boncourt, à l’angle de la rue Jean-Marie Defrance et de la rue du Marais : le Trou sans Fond


Le départ est programmé à 13:30 avec Samia, elle m’accompagne aujourd’hui dans ma quête, arrêt carburant puis nous sortons de la D943, après Lillers, pour tourner sur Bourecq et Saint-Hilaire-Cottes. Au loin le ciel s’est passablement assombri. Je fais remarquer que ça tombe vers là où nous rendons… En prenant la D94, nous passons sous l’auto-route des Anglais pour rejoindre la chaussée Brunehaut. Je reconnais le carrefour où nous avions fait une pause déjeuner avec Didier Vivien. Maintenant nous approchons de Fléchin, nous sommes impressionnés, les alentours sont tout blanc, on dirait qu’il a neigé ! Arrêt à Westrehem pour montrer la chapelle près de bâtiment agricole, le sol est jonché de grêle en fait… L’averse a dû être importante. La route est couverte d’une couche qui m’impose la prudence. Passage obligé à Flebvin-Lès-Aire, décidément… ce lieu est têtu. J’y retrouve la D77 qui va nous permettre de reprendre l’enquête où nous nous étions arrêtés hier avec Émilie.

J’en profite pour m’arrêter à la sortie de Flebvin pour observer l’eau qui va rejoindre le ruisseau du Puits sans Fond derrière le château…

Un peu plus loin, en traversant un hameau de la commune, suis attiré par l’eau qui coule dans le fossé à gauche, elle est drue, chargé, ocre jaune. On s’arrête le long des maisons et je file vers le fossé, regarde pisser l’eau d’une gouttière, remonter le long de la route, et suis le flux jaunasse. Indéniablement, l’averse de grêle a chargé les alentours et l’eau s’écoule vivement maintenant. Je dis à Samia qu’on a l’occasion de vivre en direct l’arrivée des eaux des champs…

Une homme sort, intrigué par nos manœuvres, il a remarqué qu’on photographiait, on comprend vite qu’il nous prend pour d’autres… Daniel qu’il s’appelle, il nous parle de cette situation avec les fossés qui débordent. Nous dit qu’on est ici sur le territoire de la CAPSO, qu’avec le remembrement et les aménagements qui ont opéré ces tracés, les eaux ont été déviés et vont rejoindre plus bas le ruisseau à travers champs ; les « creuses » (chemins creux) ont été supprimés et maintenant l’eau s’écoule de l’autre côté de la route ; comme pour appuyer ses explications, il pointe la doigt derrière sur sa gauche et nous évoque le plan d’eau qu’il y avait là.

En le quittant, je veux aller voir les fossés dont il a parlé, nous nous rendons un peu plus loin, à une sortie de champs boueuse, l’eau descend vivement vers le fossé. Avec Samia, nous nous rendons compte que ces eaux chargées viennent de directions opposées et s’assemblent pour passer sous la route, vers le fond de vallée. A droite derrière la haie, un grand fossé a été creusé dans une parcelle humide, colonisée par les joncs.

Je prolonge ma marche dans l’autre direction, prudence, les voitures roulent vite ici… L’eau dévale de la colline, est bloquée par des planches, sans doute pour éviter qu’elle se répande dans le fossé et finisse par déborder sur la route. L’eau traverse sous la route et rejoint le fossé qui descend vers le ruisseau en bas de Pippemont.

Nous nous y rendons en voiture, lorgnant vers l’eau du fossé. A la sortie du pont nous trouvons à nous garer : l’eau est bruyante, ça vient de l’autre côté, une chute au niveau de l’arrivée d’eau d’un fossé qui a bien creusé son lit. De l’autre côté, j’aperçois un bras qui arrive d’un pré ; je retourne sur la route pour gagner l’entrée du pré et essayer de voir cette arrivée d’eau, impossible ; après une courte hésitation, j’ouvre la barrière et pénètre.

A droite, à une centaine de mètres, une pelleteuse, elle a élargi un fossé pour faciliter le drainage de la prairie ; à gauche, je m’approche du ruisseau, la berge demeure inaccessible, embroussaillée, mais j’y gagne, le contrechamp me permet d’établir une liaison : le fossé traverse le pré à l’oblique, vient indéniablement de la route, là même où nous avons constaté le mélange des eaux tout à l’heure. Ça doit faire dans les 700 m d’après la carte.

Cette situation me permet de voir les eaux des champs dévaler vers un cours d’eau qui les rassemble, une vraie leçon de terrain d’hydraulique… La configuration des lieux me facilite le changement de point de vue et d’envisager le site sous différents angles ; c’est finalement saisir l’endroit dans une globalité : un préalable au geste cartographique.

Après cet épisode, je peux envisager de poursuivre sur Fléchin et rechercher la source nommée « Trou sans Fond » sur la carte IGN. Dans le village, l’appel des ponts imposent le rythme et les sorties exploratoires : un tour à droite, on a repéré un passage qui longe le cours d’eau : cul de sac, après, c’est privé…

Retour et remonter le cours de l’eau, le flot est puissant, nous nous sommes arrêtés près d’un muret qui le longe, j’imagine à la fois pour protéger la rue des débordements et des chutes…

Un peu plus loin, au détour d’un virage, le bruit puissant d’une chute d’eau nous intrigue, Samia me montre qu’on la devine derrière la végétation, ça semble tourner brutalement à gauche ; en redescendant, aucune vue par-dessus la clôture, l’eau contourne l’habitation ; peut-être y avait-il là un moulin ?

Nous poursuivons, tantôt à pieds, tantôt en voiture pour coller au plus près de l’eau ; de fil en aiguille, nous approchons de notre but : cette source tant convoitée du Trou sans Fond. Le fossé est toujours large et plein, traversé de passerelles qui mènent à des maisons ou des terrains.

Sommes sortis de Fléchin, Boncourt : nous approchons…, le cours d’eau devient plus libre, il traverse un vallon qui se révèle à terrain découvert, une maison isolée gît au fond, donne l’impression d’être traversée par le cours d’eau.

Sommes enfin à la fourche, à l’angle de la rue Jean-Marie Defrance et de la rue du Marais, une arbre majestueux trône, équipée d’une chapelle, il marque l’endroit, nous y sommes : y’a plus qu’à…

Descendre et entreprendre l’exploration, d’abord ensemble, puis chacun de son côté… Finalement, nous remarquons qu’à l’abrupte de la route, des gabions de graves bordent un bassin assorti de deux buses. Un peu plus bas, un autre bassin, naturel cette fois, l’eau bouillonne bruyamment à la sortie d’une buse éventrée : c’est là ! Le sol enherbé est détrempé, couvert de feuilles mortes parsemée de grêle, la situation nous rappelle qu’il ne fait pas chaud ; Samia finit par aller se réfugier dans la voiture. Je fouine encore un peu…

Lâcher l’affaire, va être temps de retourner, 16:20 déjà. Sur le retour je propose à Samia d’aller jeter un œil au pont de l’autre côté de Fléchin, il va enjamber le ruisseau le Puits sans Fond… Une occasion de s’arrêter pour satisfaire une dernière fois ma curiosité.

On aperçoit un groupe : trois hommes, se laisser tenter, l’occasion est trop belle… Je leur pose des questions, le plus grand, pas farouche, me répond d’un ton enjoué qu’ici c’est le Surgeon… Aïe, lui dit, en tenant fermement ma carte IGN, que c’est le Puits sans Fond… Il connaît pas ce nom… Avec ses compères ils échangent, puis il rend son verdict : « y’a qu’à aller voir à la mairie le cadastre, pour moi ça a toujours été le Surgeon ici… », mais j’insiste, un peu têtu, gonflé de certitudes… le doigt sur la carte. Il persiste. Je commence à désespérer… Pendant ce temps, l’ancien retourne armé de sa fourche à ses occupations derrière le tracteur et le jeune descend, entre sous un porche et disparaît de la scène.

Et la source du « Trou sans Fond » ? Pareil, connaît pas ce nom… Il connaît l’endroit, bien sûr, les deux buses, la maison là-bas : c’était un élevage de truites, l’eau est claire. L’eau passe à Fléchin, dans le Pré Boncourt et va se jeter dans le Surgeon. Alors je lui fait part de ma quête, le bassin de la Lacquette, sa source à Groeppe ; le Surgeon à Cuhem et la source que je suis allé chercher là-bas… « Mais la source du Surgeon est à Honnighem ! » s’insurge-t-il. Argl !… Visiblement, nous ne parlons pas de la même chose, j’ai l’impression d’être entré dans un monde parallèle où les choses ne sont pas tout à fait pareil, suis troublé… « Je peux vous emmener voir, vous avez des bottes ? », je lui réponds que si c’était possible, demain, je serais disposé à venir… On doit rentrer à Béthune, il est déjà tard pour nous. « Bah, ça m’arrange pas demain, suis en retraite mais c’est le week-end. »

Il s’appelle Watelle, il accepte de me donner son numéro de téléphone, je tenterai à un autre moment. Pour conclure, il me dit « y’a de l’eau partout ici », j’en conviens, pas si facile de s’y retrouver, un cours d’eau se nourrit de sources multiples…

Le jour baisse vite maintenant, on a un peu froid, les pieds pour Samia, les mains pour moi… Nous rentrons par le même chemin, le temps a vite passé, difficile de faire plus, faudra que je revienne pour essayer de trancher, Surgeon ou Puits sans Fond ?à moins que ce soit les deux ?