Samedi 9 avril 2022 | Impression de tourner en rond… comme un poisson rouge dans son bocal

Des tours et des détours

Je comprends bien maintenant la différence entre l’amont et l’aval, entre les collines de l’Artois au Sud-ouest et la géologie différente de la plaine des Flandres au Nord-Est. Cette situation conditionne le régime hydraulique de la Lacquette.

Dans une étude sur les écoulements et les crues des eaux de la Lacquette, j’ai relevé la nécessité de faire récit pour donner une compréhension depuis l’analyse factuelle. Comme d’habitude, le point noir : Witternesse…

Dans les années 90 et 2000, des stations de mesures avaient été disposées dans le bassin : Fléchin, Enquin-les-Mines, Serny, Estrée-Blanche, Quernes, Witternesse, Aire-sur-la-Lys.

Pour construire un modèle hydraulique, le document affine ses outils, en déterminant deux grands territoires quant au fonctionnement hydraulique et aux précipitations, la partie Sud-Ouest et la partie Nord-Est ; une division en 4 grandes super-régions hydrologiques… le sous-bassin versant de la Lacquette Amont, le sous-bassin versant du Surgeon, celui du fond de Longhem et de la Lacquette Aval… Et 3 zones d’influences des précipitations sur les mesures.

Finalement, la rivière résiste à la modélisation : pendant des périodes de crues, les mesures ne semblent pas délivrer forcément des résultats attendus, semblerait qu’en amont de Witternesse, une partie des eaux contournerait le matériel de mesure… vers le « France » (je ne trouve pas sur la carte…) et ne rejoindrait la Lacquette que très en aval, au niveau du château Saint-André !

Cela corrobore le fonctionnement en réseau des cours d’eau, des zones d’expansion qui trouvent leur chemin à travers d’autres cours d’eau, nombre de fossés…

En outre, il est constaté que le débit moyen varie très fortement d’une année à l’autre, une explication simple mettrait sur le compte des états de sécheresse du sol et d’une nappe plus basse… qui absorberait une bonne partie des eaux de précipitation ; l’inverse provoquant un débit plus fort issu des écoulement direct dans la rivière. Voilà qui est entendu… on enferme pas la Lacquette comme ça dans un modèle. Tantôt j’avance, ou crois avancer, stagne ou même recule…

Courir après les chiffres ne semble pas m’apporter tant que ça une meilleure représentation de la Lacquette.

La rivière « respire »

Maintenant, il ne me faut pas considérer la rivière que dans sa partie aérienne, elle est autant souterraine qu’aérienne, en lien permanent avec le sol de son lit, ses berges… et échange avec la « nappe d’accompagnement », difficile d’ailleurs à délimiter. On nomme alors « zone hyporhéique » l’interface eaux superficielles et souterraines. Elle a une fonction très dynamique dans ses échanges, ça dépend bien entendu de la perméabilité et des pentes d’écoulements. C’est une zone de mélange entre les eaux de surfaces et les eaux souterraines, donc aussi un lieu d’échange entre le souterrain et la surface !

Il faudrait donc augmenter la rivière de son lit plus ou moins étendu, de la vallée même ! et aussi sur sa longueur, avec des variations de conditions d’échange, en fonction de l’évolution géologique… D’où mon questionnement à savoir repérer des endroits de pertes en lien avec les terrains traversés ! Et vu que le cours d’eau a été parfois détourné, canalisé pour alimenter des moulins, des portions perchées sont peut-être LES lieux de pertes ?… comme ils sont des endroits de débordement lors d’inondations.

S’entendre à étendre la rivière à des réseaux ramifiés latéralement et pas seulement aux berges, à la couche immédiate. Le phénomène d’éponge des abords devrait faire considérer que la rivière étendue se gonfle et se dégonfle en fonction de l’état des précipitations, des saisons… La nappe tend ainsi à remonter ou se vider selon…

La rivière est ainsi un objet bien différent de l’hydrologie apparente du fonctionnement d’un bassin, du phénomène qu’on perçoit de prime abord… Ce n’est qu’une partie émergée de l’iceberg. Beaucoup d’eau passe sous les ponts – c’est comme l’histoire des mycorhizes en forêt – on ne voit que la surface des choses, que ce qui est apparent : une eau de rivière-qui-coule-devant-nous, et nous, on agit d’ailleurs principalement en surface, avec les réseaux de fossés, avec la surface cultivable, sur notre socle de vie de terrestre.

Quoique, bon, d’accord, dessous… les puits, de forages, artésiens, sont d’aveugles piqûres dans la peau de la terre qui pompent l’eau des nappes… Mais ça n’enlève rien au mystère que j’éprouve, comme celui du surgissement des sources, qui sont autant de fontaines naturelles qui s’ouvrent sur le monde d’en bas.

Elysée Reclus écrivait qu’ « … il nous est facile de comprendre pourquoi les Arabes, les Espagnols, les montagnards pyrénéens et tant d’autres hommes de toute race et de tout climat ont vu dans les fontaines des « yeux » par lesquels les êtres enfermés dans les roches ténébreuses viennent un moment contempler l’espace et la verdure. Délivrée de sa prison, la nymphe joyeuse regarde le ciel bleu, les arbres, les brins d’herbes, les roseaux qui se balancent ; elle reflète la grande nature dans le clair saphir de ses eaux, et sous ce regard limpide nous nous sentons pénétrer d’une mystérieuse tendresse. » (« Histoire d’un ruisseau »)


La rivière n’est pas un long fleuve tranquille…

Elle transporte, emporte, prélève, apporte, échange avec son environnement, au fil de l’eau… C’est une zone de mélange, un fluide qui relie tout, un lien interstitiel avec ce qui environne, seulement c’est une partie visible en échange avec le milieu aérien aussi, mais ça reste minime dans le grand cycle de l’eau (de l’ordre de 16 milliards de m³ de précipitations sur le bassin Artois-Picardie*, 20 % partent en infiltration, soit 3,5 milliards de m³ et 5 % seulement en ruissellement, soit 800 millions de m³ d’eau), dans ce lieu d’interface libre, entre l’air et le sol, elle abrite une vie spécifique, aquatique avec une gradation du moins humide l’immergé, ou au temporairement immergé/émergé.

Il est vrai que je n’ai que trop regardé la Lacquette comme liquide, avec un flux, des actions mécaniques et nos interférences humaines…, pas trop la vie qu’elle abritait. Mais bon, nous sommes tellement plus habitués à regarder les petites bêtes, à pêcher les poissons ou à observer les canards… que comprendre la rivière d’un autre point de vue, justifie bien quelques détours, de remonter à la source, y compris de nos emmerdements…

Alors, je vais m’écarter encore une fois de ces chemins et me reconsidérer, moi, vivant, à l’aune de cette eau qui m’habite : je suis un porteur d’eau, je la transporte à l’intérieur de moi, me déplaçant hors de l’eau, dans l’aérien, mais bien collé au sol par la gravité ; mes réserves d’eau sont stockées, enfermées dans mon sac de peau… Je m’aventure sur terre…

Et si je retournais à l’eau ?

Changer d’air

L’idée que je pourrais échanger avec la rivière, en songeant à notre bain quotidien dans l’atmosphère terrestre : respirer, nous mouvoir, être en contact permanent, en dedans, au dehors, comme des poissons dans l’eau…

Ben voilà, « comme des poissons dans l’eau ».

Est-ce qu’entrer en contact avec la Lacquette me ferait quitter mon monde atmosphérique pour celui liquide de la rivière ?

Ma peau esquissera-t-elle une relation par osmose avec l’eau de la Lacquette ?

Déception

Paraît maintenant que, lorsque je constate les rides qui fendent mes doigts et mes orteils – la peau devenant toute fripée – ce ne serait pas l’eau qui s’infiltrerait à travers la couche de ma peau pour en gorger les cellules. Des chercheurs du laboratoire 2ai dans l’Idaho aux États-Unis en 2011 et d’autres scientifiques de l’université de Newcastle en 2013 ont découvert que ce phénomène pourrait être une réaction de notre corps qui s’adapte à un milieu humide.

Tant pis… Changer de monde ne me fera pas interagir de cette manière avec la Lacquette.

L’eau diffuse, partout, autour, dedans, qui me soutient, plus ou moins… et qui m’emporte…

Mais rien qu’en trempant mon doigt dans la rivière, changer de milieu… Hmmm.

C’est un peu changer de monde, non ?

Des vies, dedans… Devenir un peu poisson ?

Bah, quant à la faire couler en moi, la boire…

Hmmm, là, j’hésite.

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* Dans le bassin Artois Picardie, est considéré qu’en moyenne, la quantité d’eau efficace (non évaporée ou consommée par les plantes) est de 186 mm / an et par m².

Poster du n° 00 d’En suivant la Lacquette, avril 2022

Jeudi 17 mars 2022 | Dessiner le bassin de la Lacquette avec Flora : entre creuses et bosses…

Ce matin, retrouver Flora Tivelet, à l’hôtel communautaire sis à Béthune, elle est responsable du service de prévention des inondations. Je l’ai déjà vu le mois dernier. Nous avions dégrossi le sujet en prévision de cette rencontre.

Mes préoccupations cartographiques, m’apprendre des rudiments d’hydrologie et repartir avec une liasse de documents à lire…


Aujourd’hui, je ne peux m’empêcher d’ouvrir cette rencontre avec des questions qui me pressent ; après avoir lu, je suis resté sur ma faim : « comment peut-il y avoir autant d’eau à couler toute l’année dans la rivière ? »

… Toujours la même considération qui me taraude…

34 sous-bassins, soit 11.600,7 ha… un réseau hydrographique de 39 rivières et ruisseaux… soit environ 109,5 km. Je n’en connais pas la moitié, la déprime me guetterait-elle ? Bon, c’est vrai que je lis des noms dont je n’ai jamais entendu parler, ou même lu sur la carte : Vallée de Verseaux, le Fief, le Sart, le Fond Truvet, la Barette, la Raiderie, sans compter de nombreux fossés : le Fossé au Nord de la Laque, les Fossés des Marais de Lambres Sud, le Fossé Rumeux…

Vouloir cerner ce bassin m’apparaît aujourd’hui comme une ambition qui est au-dessus de mes forces. La Lacquette, a elle seule, parcourt 21,5 km et lorsque je la longe, j’en ressens le double… La Lacquette des routes n’est pas celle des chemins, et encore moins celle des champs, et celle des villes ou villages n’en parlons pas, où, si elle ne comptabilise pas tant de distance, se dérobe en permanence, joue à cache-cache : faut aller la traquer derrière des maisons, dans des fonds de jardins, si « on » ne l’a pas « enterrée » vive…

Bon… évoquer ce que j’ai vu hier à Bomy, à l’approche de la fontaine Sainte-Frévisse : l’eau de la source ne parcourt qu’un centaine de mètres avant d’alimenter l’eau arrivant de Groeuppe. La carte la nomme comme étant « la rivière de Groeuppe »… Mmm, pour moi, avec ce que j’en ai appris, c’est la Lacquette, et sa source est là-bas, pas si loin ! moins de 2 km à vol d’oiseau… Alors comment se fait-il qu’il y a déjà autant d’eau à ce niveau ?…

Jérémy passe dans le couloir, salutations… Nous l’invitons à se joindre à nous, étendre la discussion à 3.

Flora part chercher les nouveaux documents qu’elle a imprimé : pause café.

Elle revient avec des plans : sous-bassins de la Lacquette, listes avec les superficies, la longueur des cours d’eau ; géologie ; altitude ; pentes ; coefficients de ruissellement… Roboratif, de quoi m’occuper un moment !

Flora nous commente les cartes, les échangent reprennent ; à 3, on avance plus vite… Jérémy se plonge dans celle de la morphologie des pentes et la confronte à celle des coefficients de ruissellement- en été… puis celle de sols. La conversation entre Flora et Jérémy commence à m’échapper, sont plus habitués à cette gymnastique. Me faut traduire dans des représentations imagées, les confronter à mes connaissances des lieux ; l’abstraction de la carte m’éloigne de la Terre, comprendre n’est pas (res)sentir.

J’aime néanmoins la beauté de ce voyage cartographique, au voyage du trait et des champs colorés, à ce qu’ils convoquent en moi des lieux. Je lis des mots écrits, des chiffres, ils sont du voyage eux aussi… l’exotisme du Cénomanien à Fléchin me laisse rêveur, un monde naît qui me plonge dans l’axe profond des temps géologiques… Ça me rappelle cette histoire de pierre au centre du Brocken Circle de Smithson, un des artistes vedette du Land Art historique. Il affectionnait d’ancrer son travail dans les profondeurs de la terre pour mieux le relier au cosmos.

Jérémy doit nous quitter ; commence alors le temps du voyage au crayon à papier n°6B, se remettre au contour du bassin de la Lacquette… C’était l’objet premier de cette rencontre que j’ai détourné pour mes obsessions aqueuses.

Sortir la carte et et retrouver notre entame du mois dernier : après un moment de remise en route, Flora avance, vite, le crayon pointe et marque un point avant de glisser sur la feuille ; s’arrête, hésitant, se perd un temps à gauche, revient et part à droite…

C’est la litanie des chiffres des points hauts, en suivant le dessin des courbes de niveau, évitant les creuses et pour aller chevaucher les bosses : parcourir le territoire n’a jamais été aussi rapide, nous survolons un 111 m après Westrehem, passons sur les Hayettes de Ligny et rattrapons un 102 m pour amorcer un virage en passant sur un plateau et longer un temps la D341 qui remonte vers Rely…

Flora peine sur Aire-sur-la-Lys, tout devient flou, pas pour rien qu’on l’a nommé le « Nœud d’Aire », plus de reliefs à suivre… Tout est désespérément plat et la ville brouille tout : la logique des écoulements urbains prend le pas sur les ruissellements des champs.

Flora m’avait déjà expliqué l’incidence de nos ouvrages humains sur la circulation de l’eau, ceux-ci perturbent les écoulements naturels pour suivre une route, des fossés qui interfèrent dans la répartition du rôles que les cours d’eau doivent jouer ; la ville crée ses propres circuits, qui à contredire la logique des pentes…

Va bientôt être midi, et Flora est allée imprimer un bout de carte pour compléter la mienne, manque côté Redinghem, à l’Ouest du bassin ; les lignes se poursuivent hors champ, faut encore contourner Beaumetz-lèz-Aire… Trouver notre chemin…

12:30, la boucle est bouclée. Flora dépose les armes… La faim commence à se faire sentir, la fatigue du voyage aussi… Nous apprécions le chemin parcouru. Nous nous revoyons mardi prochain, reprendre notre quête des informations, trouver les moyens de me rendre palpable ce bassin.

Et voilà que je me prends à rêver d’organiser un « tour opérateur » :
Le grand tour du bassin de la Lacquette
Ai eu l’impression d’en préparer le circuit avec Flora.
… Prendre route, grandes et petites, se tromper, errer, un peu, passionnément, pas du tout… ; descendre les champs pour approcher un cours d’eau, une source…
Mmm, faudrait que je calcule des distances… imaginer des arrêts, remplacer les commentaires sur les monuments par ceux de la géographie, les mystères de l’eau… ; les restaurants et les hôtels par des pique-niques… des bivouacs…
Bref, un grand road trip, celui de la Lacquette, comme une longue performance collective.
D’y songer, me réjouit…

Jeudi 9 décembre | A la confluence de la Lacquette et du Surgeon, le souvenir d’un moulin


Etre à l’heure… J’ai rendez-vous avec Bernard Delétré, le maire d’Estrée Blanche, il doit m’emmener chez madame Fovet, sur la route de Fléchinelle. Il m’a prévenu qu’elle aura sa fille pour nous accueillir, Marie-Thérèse est âgée, a fêté il n’y a pas longtemps ses 90 ans.

Avec monsieur Delétré, nous parlons du site que je viens voir, il connaît bien le coin, il est d’ici, il a travaillé à côté dans sa jeunesse ; au ‘Gamm Vert’, nous entrons dans la cour et me montre, étendant ses bras en l’air, l’emplacement du moulin, j’ai une image avec moi. Me dit qu’il a été démonté il n’y pas si longtemps… M’invite à m’avancer à la clôture et jeter un œil sur la Lacquette, je me rends compte que je suis tout près de la route : l’axe Thérouanne – Rely, mieux connu ici sous l’appellation de chaussée Brunehaut. En face, légèrement sur ma gauche, une passerelle et face à moi, un parement de pierre. Ce serait un vestige des aménagements du moulin.

Nous ressortons de la cour et prenons de suite à gauche la maison, celle de Marie-Thérèse. Une dame nous ouvre : sa fille, Christine. Après les salutations d’usage, nous gagnons la porte d’en bas, celle qui nous permet d’accéder directement au jardin ; je jubile : une avancée sur l’eau, comme un ponton couvert d’une toiture… J’y accède prudemment en passant par-dessus un grillage, est devenu fragile, Christine me dit que c’était l’endroit où son père, le mari de Marie-Thérèse aimait à venir s’asseoir, regarder et écouter la rivière ; il l’avait construit à cet intention, son plaisir. Avec délectation, je regarde les éléments bouillonner depuis mon poste d’observation : la Lacquette et le Surgeon se mêlent ici même…

Au-dessus, sur la pointe, un chien, une clôture ; en face de moi, j’aperçois une construction à travers le rideau d’arbres et, sur ma droite, une autre construction ; enfin, la passerelle… Tout cela paraît en friche mais, visiblement, c’était occupé.

Besoin d’explications, je sollicite mes hôtes tout en ressortant du promontoire ; suis invité à les suivre dans la maison, plus facile de causer au chaud… Bernard nous annonce qu’il va prendre congé de nous, il a un rendez-vous ; au passage je fais quelques photos…

Christine me fait avancer dans le salon. Marie-Thérèse s’est installée dans un fauteuil près la fenêtre, Christine s’assied en face de moi ; la table me sert à étaler la carte et quelques documents : une image de l’ancien moulin et des fragments du cadastre napoléonien.

Je leur fait part de ce que j’ai appris sur le coin, de ce que j’ai déjà vu du Surgeon en remontant la route de Fléchinelle… qu’il aurait été détourné… Me racontent alors un épisode d’inondation, l’église, en 99 ; Marie-Thérèse se lève, tire le rideau et me montre le terrain en face, de l’autre côté de la route. Le Surgeon y avait repris son cours à cette occasion… Je reconnais la ligne de saules que j’étais allé voir avec Johann Lefèvre. Quelqu’un d’Estrée Blanche avait loué la salle omnisports pour une fête, celle-ci avait été bien inondée, de l’eau boueuse avait tout envahi… S’en souviennent encore ici. Heureusement, ils ne sont pas trop sujets aux inondations.

Christine se joint à notre échange et elle m’explique qu’en face, la ligne de saule correspond au lit naturel du Surgeon. Je raconte que je m’étais interrogé au sujet de ce fossé en partie effacé lorsque j’étais allé là-bas en octobre avec Johann Lefèvre. Aujourd’hui, ce vestige se retrouve entre un chantier en devenir et la friche que nous voyons…

Quand j’évoque le cours d’eau qui se jette dans la Lacquette à côté du château de Créminil, celui que je vois sur la carte, j’évoque Rémy Hammeux qui m’avait dit avoir joué enfant dans un affluent, non loin du château, était-ce celui-ci ? La mère et la fille se regardent, jaugent leurs connaissances des lieux, cherchent dans leurs souvenirs : Christine penche pour le Vaudas ou les Vaudas… On voit que ça correspond au nom d’un lieudit sur la carte, mais pas de nom de cours d’eau… Parler du château ravive des souvenirs, une tante de Marie-Thérèse qui travaillait au château ; c’était à l’époque de l’ancien propriétaire, la famille Lhéritier. Les enfants de Marie-Thérèse venaient jouer là à l’occasion ; Christine se souvient bien, faisait de la barque dans les douves…

Sur le plan, nous cherchons des indices et comparons avec le cadastre napoléonien. Marie-Thérèse nous rejoint et, avec force de souvenirs, à l’examen des documents, nous parvenons à refaire une histoire possible du lieu :

Dans le jardin, nous avons bien vu d’une part, la pointe du terrain qui est à la confluence, elle semble ne pas avoir changé.

D’autre part, à droite, la passerelle et la paroi de pierre blanches qui signent bien l’emplacement du moulin ; nous devons tourner l’ancien cadastre, il n’est pas orienté au Nord, on s’y perd…

Par contre, le fossé en face, de l’autre côté de la route, correspondrait bien à l’ancien lit du Surgeon, ce qui explique qu’à l’occasion, il puisse y revenir…

Sur les anciennes cartes, on se rend bien compte qu’il y a des bras, des bras de décharges peut-être ? Côté Lacquette, sûr, pour soulager le moulin s’il y avait trop de débit. Le Surgeon a été détourné, pensent-elles, pour renforcer la Lacquette et apporter plus de puissance au moulin.

On peine à trouver un sens à tous ces bras, ont disparu, on n’a plus la mémoire… Ce qui nous semble aussi plausible : le détournement le Surgeon a pu lieu pour l’usage de la mine de Fléchinelle, un peu plus haut sur la route… Marie-Thérèse nous dit se souvenir que, quand elle était jeune, avoir vu couler noir le ruisseau de Vaudas. « Les mines lavaient le charbon, avaient besoin d’eau ». Faudra que je redemande aux habitants rencontrés en octobre, près du puits de Fléchinelle, Christian vu avec Didier Vivien et Michel Deneuféglise, lorsque je m’étais arrêté pour voir le détour du Surgeon…

Marie-Thérèse garde vif le souvenir du moulin, l’avait vu déjà il y a 80 ans, « il par la suite bien été modernisé… il faisait de la farine » ; Christine a pu le connaître encore ; puis tout s’est arrêté et la mairie a pu le démolir il y a une dizaine d’années…

Lorsque j’évoque le train qui venait de la mine, avec ce pont – un vestige sur lequel Bernard a eu un poulailler – que j’ai vu avec Johann Lefèvre, Elle me raconte que le chemin de fer passait effectivement de l’autre côté, derrière une bande de terrain, en fait derrière la cabane que j’ai aperçue en face, celle de M. et Mme Delvard, et à la pointe où j’ai vu le chien, c’était le terrain de M. Fievet. Mais elle rajoute que ce sont ses repères, aujourd’hui, ce ne sont plus les mêmes propriétaires aujourd’hui…

Maintenant, la confluence des deux cours d’eau a pris corps : le tissage des récits entendus avec les documents accumulés ont fait naître des images toujours plus précises de la circulation de Lacquette et du Surgeon à travers le village. C’est en même temps une histoire des lieux qui remonte, une histoire pas si lointaine… avec des transformations parfois récentes, une mémoire encore vive…

Christine m’indique où je vais pouvoir trouver le Vaudas, il passe d’après elle sous un pont à la sortie de Longhem, sur la route qui va à Liettres ; pour elle, c’est là que je le trouver avant qu’il ne se jette dans la Lacquette : «  le Vauda passe dans Longhem ; presqu’à la sortie, on voit le pont ». « Il passe aussi au Transvaal », rajoute Marie-Thérèse. Elle connait. Elle a habité là, son père était mineur. A la fermeture ses parents sont partis à Valencienne, c’était dans les années 50 ; pas elle, est restée là… Dit aussi que Christine est née ici, dans cette maison d’Estrée Blanche.

En repartant, j’ai la ferme intention d’aller voir ce pont. Mais avant, je contourne la rivière, je marche et remonte la route de Thérouanne, tourne à gauche dans la rue de la Lacquette, puis une impasse qui longe l’autre rive, je reconnais là où je suis allée, j’ai conscience que je teste mes nouveaux repères… Plus avant, je reconnais l’étang et le champ que je voyais de puis l’autre rive, lors de ma sortie avec Johann. Rassasié, je retourne à la voiture.

Obstinément, je suis en train de chercher, je veux trouver ce cours d’eau qui se délivre dans la Lacquette à la sortie de Longhem. A la vue du château de Liettres, je m’arrête, on le voit bien maintenant que les feuilles sont tombées ; j’ai aperçu de l’eau derrière la haie qui longe la route… Cela impose un nouvel arrêt, près d’une maison cette fois, le long de la route, pas d’autres possibilités… Traverser la route et observer par dessus la haie, en contrebas, bah, l’eau qui arrive sous la route n’est un filet, des eaux de ruissellement, une bouche d’égouts de part et d’autre de la route renforce mon appréciation. Par contre, j’aperçois un autre fossé, je ne sais pas trop quel est son statut… Pas un cours d’eau en tout cas.

En revenant à la voiture, je croise un quidam, lui demande s’il sait quelque chose : rien… n’est pas d’ici.

Me rendre un peu plus loin et là, un pont, LE pont !… je me gare où je peux. Aller examiner : c’est mon premier repérage dudit Vaudas, à trainer près du pont, à causer du ruisseau à une jeune femme qui est sortie d’une maison sise à côté, mais rien, ne connait pas, ne semble pas s’y intéresser non plus. Les gens que je croise, plutôt jeunes, ne connaissent pas, sans doute pas d’ici, pas de racines, n’ont peut-être pas tissé d’histoires avec leur lieu de vie ?

En regardant autour, je remarque un chemin entre deux maisons , je finis par m’engouffrer, c’est devenu un chemin de randonnée, bien taillé, le GR 145 Via Francigena ; à droite au bout d’un pré, le château de Liettres s’exhibe orgueilleusement, me remémorant les enluminures des très riches heures du Duc de Berry. J’arrive sur un pont, enfin je le devine plus que je ne le vois, l’ouvrage m’apparaît d’importance, il est masqué par une végétation de sous-bois, l’accumulation de litière forestière a gommé ses formes…

Une femme avec un chien se tient pas loin, je lui demande le nom du cours d’eau qui coule dessous : « ça doit être la Lacquette, faudrait descendre, il doit y avoir une pancarte près du pont. »

Rien !… Par contre, des traces bien visibles du débordement récent : une clôture semi immergée, avec des laisses de crue, pendantes. Je déplie ma carte, j’en conclus que ce ne peut être que la Lacquette.

Je suis sous le charme de l’endroit, c’était inattendu ; je me rends compte que je peux poursuivre mon exploration : longer, une clôture ouverte, trouver en autre un plus loin, elle a été piétinée… Des pêcheurs ?

Joie : j’arrive à la confluence du ruisseau et de la rivière… J’aperçois des maisons, les jardins vont jusqu’à la rivière ; celles-ci doivent être le long de la route… Derrière moi, la plaine, le fond de vallée de la Lacquette, des saules bordent les prés… Tout près, des saules spectaculaires, creux, semblent bien vieux. Je vais les saluer : les approcher, tourner autour ; je suis rester un moment à jauger l’endroit, à apprécier… Au loin à gauche, on devine le château de Créminil. Tout doucement, j’augmente mon parcours des rives de la Lacquette et la connaissance de ses affluents, toujours plus nombreux…

A mon prochain séjour, je chercherai en apprendre plus sur ce ruisseau : remonter le Vaudas. Si Christine l’a nommé ainsi, d’autres l’appelle-t-il pareillement ? Sur la carte IGN, rien… Le statut des cours d’eau n’est jamais évident ; s’arrêter aux ruisseaux et à la rivière ne me suffit pas, de nombreux bras alimentent la Lacquette ; qu’il soient irréguliers ou temporaires, de simples fossés ou des ruisselets, peu m’importe, c’est la bassin tout entier qui fait ce cours d’eau.

Temps de poursuivre ma route, je dois rentrer à Béthune, doit être 16:30, le jour a bien baissé. C’est ma dernière sortie d’exploration de l’année, je reviendrais début janvier 2020…