Chercher à avoir une vue d’ensemble et me dé-poser en des points précis : c’est encore jouer au jeu des allers et retours entre carte et sites… on n’en finit pas !
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Depuis le mois dernier, je me projette à l’année prochaine… Tout ce que j’ai accumulé depuis août 2021 trouve à s’emboîter, s’articule pour définir mon projet : répondre aux envies de déposer mon expérience de la Lacquette, pour la transmettre à un public. Mes sorties, mes histoires, les ballades, les ateliers… ne seraient-elles/ils que des prétextes à nourrir le projet à venir ? C’est long, c’est lent, il me faut éprouver ce temps qui s’écoule, le passage des saisons, laisser advenir des événements et des rencontres qui me nourrissent. Tout cela ne finit-il pas par laisser émerger des façons de proposer des formes à mes rapports à la Lacquette : collection d’éléments propres à faire ouvrage, des matières à voir, à tripoter, des gestes à effectuer…
C’est un peu ma cuisine tout ça, mais c’est justement ce qui me motive : le processus, le cheminement, comme toutes mes ballades le long du cours d’eau ; c’est aussi ça que je veux transmettre, une expérience insistante de la Lacquette pour s’en imprégner, mais faut aussi savoir la courtiser, trouver des ruses pour qu’elle laisse entrevoir son intimité, c’est lui concéder quelques efforts et notre inconfort sans doute. Certains résumeraient cela en disant « faut sortir de sa zone de confort ».
Le côté disparate de ce que j’entreprends est maintenant dicté par mes besoins de compléter et d’articuler mes connaissances des lieux. Comme on me dit à Labanque, faut pouvoir entrer dans mon dessein pour savoir comment m’accompagner et donner les conditions d’accueil de publics. Pas si simple, passer d’un lieu unique comme un musée, un lieu d’exposition à des terrains éclatés géographiquement, en plein air, ça change la logistique à mettre en œuvre.
Mardi 15 novembre, je commence par passer à la communauté d’agglomération allait dans ce sens, faire une copie de ma carte de travail pour l’équipe de Labanque qui me suit. Quand je ne suis pas là, faut bien laisser des outils, que d’autres puissent s’en emparer pour avancer sans moi.J’en profite pour rendre des visites, retrouver dans les bureaux Jérémie et Michel pour donner des nouvelles, échanger sur le terrain des opérations… En causant apparaissent des besoins et je glane quelques infos.
Le mercredi est consacré à une sortie de terrain avec Émilie, nous allons voir ensemble ce circuit éprouvé le mois dernier de Witternesse à l’abbaye de Saint-André, la pluie et l’humidité récurrente de ces derniers jours ont détrempé les sols et trempe nos pieds… Émilie rit de mes erreurs d’interprétation des lieux au fur et à mesure de notre avancée. Je reformule déjà mon rapport au terrain à l’aune de faux souvenirs !… Là, une clôture que je pensais avoir franchie, trouvant les (fausses) preuves ; ailleurs, un coude de rivière que ma mémoire a inversé… Haaa ! Je me rends compte combien ma mémoire n’est pas fiable ; malgré les transcriptions du mois dernier et mes enregistrements photographiques, j’ai inventé une autre histoire, un monde parallèle, proche du nôtre, mais pas tout à fait le même… Troublant, une version alternative de la Lacquette. Hum, ça me rappelle autre chose…
Avec Émilie nous nous penchons sur mon idée de ballade avec un public. Faudrait-il imaginer faire ça dans le cadre de ma restitution à la fin du printemps ou garder l’idée de poursuivre ce que j’ai déjà fait à Estrée-Blanche et Quernes ? La question reste ouverte… Nous ne trancherons pas aujourd’hui.
Tout en cheminant, nous nous avançons jusqu’au chemin de la Lacquette, cette impasse sur la commune de Saint-Quentin… A l’orée, Émilie s’en va saluer les animaux de basse cour, sont dans un pré non loin d’une habitation ; elle veut revoir la chèvre que nous avions vue lors de notre visite à Gérard Botrel.
Nous en convenons, pour cette balade à venir, faudrait s’arrêter juste avant, à la clôture, et puis s’en retourner par le même chemin, mais en coupant à travers les prés pour rejoindre le chemin qui donne sur la rue de Blessel au sortir de Witternesse. Fin de cette séquence.
Jeudi, aller jusqu’à la Tirmande : voir un lieu potentiel pour me poser lors de mes restitutions. Mauvais temps, des travaux m’entravent, la route est coupée, je dois contourner, repasser par Estrée-Blanche pour accéder au site pressenti… Là aussi mes souvenirs sont défaillants, je peine à retrouver la bonne route pour circuler.
Deuxième entrave, après avoir réussi à garer le véhicule, le pont que je voulais atteindre est fermé pour travaux de réfection. Personne sur le chantier, je finis par passer outre les grilles et me faufiler jusqu’au chemin qui descend dans les champs.
Je déniche le ruisseau de la Cavée de la Tirmande tout au bout, bien maigre, c’est la diète, l’étiage se poursuit au-delà de la saison estivale. Sur l’autre versant, un champ détrempé garde trace de son ancienne culture, des patates n’attendent qu’à être glanées, enfin, ce que je crois, le sol trop mou ne résiste pas, je fais marche arrière…
En repartant, je regarde le champ à côté, le ruisseau le borde au fond, m’intéresse bien l’endroit, faudra que j’aille voir si l’endroit est intéressant, en tout cas j’apprécie la vue sur l’autre versant du ruisseau, bien pentu, je mémorise et noterai sur ma carte !
L’après-midi, en prévision d’une prochaine sortie concernant un point de chute potentiel, je rends visite à Michel, l’écogarde, pour lui demander des précisions afin d’accéder avec un public au marais de la Besvres. Et puis, je lui expose mon projet de récolter de bois de saule blanc pour mes restitutions ; je le sollicite, il accepte. Nous nous accordons, il note sur son agenda, nous effectuerons ces récoltes en février 2023… Cela peut sembler lointain, mais avec nos disponibilités respectives, c’est parfait, je pourrais mettre le bois de côté pour le printemps…
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Un rappel brutal : la situation dans le bassin Nord-Picardie, sur les états de l’eau depuis cet été ; la presse régionale nous met devant des réalités que nombre d’habitants peinent à réaliser. Ce territoire est fragile alors qu’on le pensait à l’abri des risques de pénurie… La préciosité de l’eau est mise en évidence : qualitativement et quantitativement, l’eaun’est pas une évidence.
« Jusqu’à il y a quelques années, on pensait qu’il n’y avait pas de problème de quantité dans le bassin Artois-Picardie : c’était l’image d’Épinal de la pluie dans le nord… Il se trouve que depuis 2017 , on est face à des épisodes de sécheresse récurrents, qui se confirment : cette année, nous avons été l’un des territoires les plus touchés. C’est nouveau, cela s’invite dans notre paysage hydraulique depuis peu. La plupart des gens s’imaginent que la ressource en eau est illimitée, que la sécheresse est un épiphénomène : pas du tout, c’est destiné à durer, à se reproduire. Du coup, depuis cinq ans, on a un problème majeur : nous n’avons pas de rechargement des nappes, c’est à dire de notre capital. » – Tiré de l’interview de Thierry Vatin, directeur de l’Agence de l’eau.
A mon arrivée sur Béthune, prévu de rencontrer Sébastien Gallego, du Pôle gestion patrimoniale eau potable.
Mercredi 5 octobre, rendez-vous à 10h. Dans le bureau, une géologue : Florine Decofourt est assise au bureau qui fait face à Sébastien ; lui, entreprend de me présenter leur rôle et la situation de l’eau potable sur la CABBALR.
J’expose mes questions, un peu décalées en regard des enjeux de l’eau potable. Hum… innocemment : « l’eau de la Lacquette alimente-t-elle d’une manière ou d’une autre la nappe de la craie ? »
La déception est immédiate : « non, impossible ! » La nappe de la craie est une nappe captive, profonde, et se trouve séparée de la Lacquette par une couche d’argile imperméable.
Sébastien entreprend de m’expliquer, me montre des poches devant lui : l’argile en question et de la craie… Bon, elle a été rendue liquide lors du forage, mais normalement c’est une pierre poreuse où s’accumule l’eau, si j’ai bien compris…
Car pour comprendre, faut que je m’accroche, entre les explications et des visuels à l’écran de l’ordinateur provenant de relevés réalisés par géo-radar avec l’emplacement de trous : des forages. « Une vraie banque du sous-sol » me disent-ils. Ils travaillent avec le BRGM et, au besoin, Florine complète les relevés existants en faisant faire des trous là où c’est nécessaire…
Décidément, je perds pieds, ça va trop vite, mes compétences en géologie sont plus que limitées et là, j’ai deux spécialistes qui alignent des mots et présentent des opérations de terrain qui m’échappent vite.
La nappe alluviale est au-dessus, et elle va être affectée par le cours d’eau. C’est cette relation (horizontale) que j’avais évoquée (avec Flora Tivelet le 17 mars 2022 et surtout sur la page sur le bassin de la Lacquette) : c’est le jeu des vases communicants entre périodes sèches et périodes humides.
Où j’apprends qu’on est sur une nappe de sables du Landénien, du tertiaire *…. « Faut s’imaginer qu’en sous-sol, c’est un millefeuille. » Je pense au gâteau… mais bon, ce n’est pas le moment.
« Ici, c’est la bassin de Paris. »
* Ce sont des sables glauconieux marins, des tuffeaux ou des sables blancs continentaux, reposant généralement sur des formations plus argileuses. Partie méridionale du vaste bassin éocène franco-belge, cet aquifère s’étend sur environ 3 000 km2 en Flandres et dans le Bassin d’Orchies, contenant une nappe libre dans les affleurements périphériques méridionaux, puis captive sous les argiles yprésiennes. Malgré leur réserve considérable, ces sables n’offrent qu’une faible productivité, mise surtout à profit pour l’agriculture et l’élevage. (Extrait de l’atlas des Aquifères & Eaux souterraines en France). Un forage produit entre 5 et7 m3 / h.
Avec Flora Tivelet, j’avais déjà eu une présentation, mais ici, c’est clairement orienté eau potable, c’est à dire la gestion des prélèvements qui sont effectués, alors évoquer des relations de la nappe avec la rivière n’est pas une bonne idée, ça rendrait l’eau impropre à la consommation humaine : des éléments toxiques, des métaux, des germes, etc. contamineraient l’eau du sous-sol.
Faut s’imaginer que le parcours (vertical) d’une goutte d’eau met des lustres à rejoindre une nappe profonde. C’est bien pour cela qu’une surconsommation met en péril les nappes d’approvisionnement. Notre été de sécheresse nous l’a rappelé…
« La nappe de la craie est approvisionnée au Sud-Ouest, au-delà du bassin de la Lacquette, dans les collines de l’Artois. L’eau s’infiltre lentement, est purifiée et arrive en milieu anaérobie. C’est la garantie d’une eau potable. » (Les formations crayeuses sont présentes dans la majeure partie (90 %) de la région Nord-Pas de Calais)
La craie devient aquifère grâce au développement de la fissuration avec des ouvertures et une connectivité suffisantes pour permettre un écoulement gravitaire, mais aussi à la faveur de joints de stratification plus ou moins ouverts. Il en résulte une variabilité très importante de la perméabilité tant verticalement qu’horizontalement (selon des directions souvent combinées de la fracturation) : le milieu crayeux est en réalité hydrauliquement hétérogène.
Florine m’explique le transfert horizontal de l’eau qui s’effectue, en période sèche et humide, la vitesse d’écoulement change, logique (du Sud-Ouest au Nord-Est, des collines de l’Artois au Bas Pays). Faut s’imaginer que les couches ne sont pas droites, mais penchées. Alors, si en plus dans le sous-sol, les couches géologiques ne sont pas gentiment planes, ça complique l’image du millefeuille, ça doit créer des pentes, des axes d’écoulement ? Mais je me dis que le régime de circulation des eaux ne doit pas correspondre à ce qui se passe en surface…
Je comprends qu’ici on pompe des quantités d’eau qui donnent le tournis (pas noté les chiffres…), et ça, tous les jours, pour alimenter nos réseaux d’eau potable, une eau qui arrive à nos robinets, sans compter… Ça laisse pensif quant à nos consommations effarantes d’un bien qui risque de devenir de plus en plus précieux et dont le coût de production est en perpétuel évolution. Nous sommes toujours plus nombreux et les villes exigent des quantités faramineuses d’eau potable. Une fuite en avant. Et question fuites, y’en a dans les réseaux d’eau potable ! (en France on considère qu’il y a un milliard de mètres cubes de fuites d’eau par an dans les réseaux d’eau potable, soit 20 % de l’eau traitée et mise en distribution qui est perdue)
Revenant à la charge avec ma question lancinante, je suis quand venu pour ça : « Et l’eau de la Lacquette ? » Sébastien lâche, un peu mystérieux : « y’a pas de relation, mais y’en a quand même ; là, y’a une faille. » Et c’est le cas de le dire : « parfois on détecte de l’oxygène dans nos prélèvements sur certains forages. »
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Je me prends à rêver que de l’eau de la Lacquette puisse malgré tout passer ! Mais comment en être sûr ? Se contenter d’imaginer que c’est possible ? C’est déjà ça pour moi !
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En tout cas, ces fuites semblent provoquer un certain désarroi chez mes interlocuteurs : des infiltrations pourraient arriver à travers la couche d’argile ! Où, comment ? Des défaillances dans des forages finissant par ne plus être étanches ? des pompages excessifs créant des dépressions telles que de l’eau de nappes superficielles passeraient ? ou encore, des forages mal faits qui laisseraient passer de l’air, de l’eau contaminée ?… Bien sûr, tout cela se passe sur des temps longs… Et si je ne saisis pas toujours tout, je capte néanmoins les enjeux en matière d’approvisionnement des populations ; pas de tout repos… compliqué à gérer tout à ça !
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Hum, maintenant, j’y repense, lorsque je me rends à la mairie de Quernes (comme ces derniers temps) et que me prend l’envie d’alleraux toilettes, au moment où je tire la chasse d’eau, le liquide s’emporte et dévale dans le réseau des eaux usées, jusqu’à la station de traitement qui le restitue, apaisé, purifié, à la Lacquette – je suis mentalement son chemin… Et je gamberge :
Hum hum, et si de l’eau de la Lacquette passait malgré tout dans la nappe de la craie, alors pourquoi ne finirait-elle pas dans un réseau d’eau potable et, potentiellement, dans le verre d’eau que je remplis au robinet ?… La boucle serait bouclée ; j’entrerais ainsi dans un circuit court à Quernes, façon d’éprouver le cycle de l’eau: le robinet <=> les toilettes… et sans quitter la mairie … des journées entières à entretenir le cycle.
Me donnerait bien des idées tout ça. Mais bon…, arrêtons de rêvasser !
Et oui, avec des si, c’est bien connu, on pourrait mettre Paris en bouteille, mais moi… je me contenterais bien d’y mettre la Lacquette !
Rendez-vous avec monsieur Verwaerde, maire de Quernes. Il est 15h10, nous prenons la direction des pâtures à Bernard Labitte, au nord du village… nous tournons rue du Nocquet jusqu’à la barrière à l’entrée du pré. Le temps est couvert, plutôt à la pluie, dommage.
Nous nous replongeons dans les échanges que nous avons eu mardi. J’évoque un fossé que nous avons vu avec Fabienne, près d’une ancienne ferme ; c’était en arrivant au village par le haut, un chemin depuis les bassins autoroutiers…
« Le bosquet, en haut du chemin communal, correspond à une ancienne voie de chemin de fer ; le fossé que vous avez vu en faisait partie. Si c’est encaissé à cet endroit, c’est pour rester de niveau… »
Tout s’explique : progressivement, je reconsidère des endroits que je ne savais pas trop interpréter… ou que j’interprétais mal.
« Des endroits, c’était perché, d’autres encaissés… »
Ben voilà, c’est simple !
Le paysage se dévoile sous un nouveau jour. C’est un peu la raison de notre rencontre : j’attends d’en apprendre, de confronter avec ce que nous avons pu voir la veille…
Me raconte qu’il a connu des fossés qui alimentaient généreusement la Lacquette, me reparle de sources, comme celle de Saint-Angadrême, en lien avec l’église… Et la source au bout de la rue du Nocquet, s’il n’y a pas d’eau en ce moment, en hiver ça coule bien, même ça peut déborder. Il l’a déjà vu sortir au travers de la route, il avait une vidéo, mais ne la retrouve plus, « ça passait à travers la route, ça bouillonnait. »
Me montre l’endroit…
En continuant d’avancer, sur la gauche, le cimetière et la vue sur le clocher de Witternesse… L’autre village, paraît bien proche… En face, la barrière, est cadenassée ; Patrick Verwaerde l’enjambe et je le suis : hop, dans les champs !…
Il pointe le talus bordé d’une haie, le sol est trempé, ponctué de bouses de vaches. D’ailleurs, sont pas loin les vaches : nous en voyons à gauche, surtout au-delà de la clôture… Font maigres : sont des laitières.
Le talus est en fait celui de l’ancien chemin de fer qui se prolonge droit sur la ligne d’arbres, celle-là même qui borde la Lacquette. Ce talus est dans l’axe du bosquet en haut du chemin communal que j’avais pris avec Fabienne. Ça me rappelle Estrée-Blanche où monsieur Délétré m’avait révélé le passage de l’ancienne ligne de chemin de fer provenant de Fléchinelle. Sommes sur la même voie !
Si les traces deviennent ténues, des fragments déterminent encore la forme des lieux traversés à Quernes : ici un bosquet tout en long ; là, un passage creux ; la talus d’une haie ou bien l’axe d’un chemin… On peine à les associer, faut être patient pour reconstituer la ligne, avoir des explications sur site, mettre en lien avec la carte IGN, celle au 1/25000e.
Patrick évoque le pont à double arche : « vous l’avez vu ? » « Oui, nous l’avons aperçu la veille (avec Fabienne), lorsque nous avons pris la rue du Marais, elle mène à Witternesse. On s’est avancés dans la peupleraie, mais impossible de l’approcher vraiment, la friche nous a entravés… »
Devant nous : la ripisylve. Elle est constituée de vieux saules blancs, ceux que j’aime tant voir : creux, parfois fendus, divisés, tous en têtard.
La Lacquette est totalement accessible, sans encombres… et le pont, bien visible d’ici.
Parfait, on va pouvoir longer…
Patrick m’explique qu’on l’appelle le pont de l’aiguille à cause de l’aiguillage, il est derrière nous en fait, enfin, la trace au sol des voies de chemin de fer : un sol légèrement taluté, d’une largeur double, divisé en deux parties qui s’écartent, dont une remonte vers la ferme actuelle…
Effectivement, on lit bien la trace au sol de la bifurcation : celle qui file à gauche est devenue un couloir de circulation des bovins qui accèdent par là à la stabulation, à la salle de traite. Au bout, j’aperçois une petite construction de briques… « c’était une bascule à betteraves. »
Il s’avance, me montre : « le sol fait des vagues, les vaches ont beau piétiner, le sol résiste ». L’empreinte des anciennes traverses est encore bien visible…
Bon, retour à la Lacquette : il m’entraîne par la gauche, nous nous dirigeons (enfin) vers ces saules blancs qui m’impressionnent tant !…
Mais les vaches nous ont repérés et, discrètement, s’approchent, curieuses.
Un accès à l’eau attire mon attention, et c’est un « Jacques-a-dit » qui commence dans mon dos : deux en ont profité pour me coller. Ça m’amuse… Elles m’observent en intrus, façon de me faire savoir que je suis chez elles ? Ne me suis-je pas invité dans leur assiette ?
Pourraient vite s’effaroucher…, pas de gestes brusques.
Mais, finalement, l’attraction du moment perd vite de son intérêt, les paisibles bovins se dispersent lentement, retournant à leur broutage.
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Je pose des questions sur l’état avancé de ces saules, creux, magnifiques. Me répond que par ici, ils restent entretenus, les fermiers coupent les branches tous les deux trois ans, pour le feu…
Un peu plus loin, je remarque de jeunes sujets, Patrick me parle d’un programme de plantation d’arbres têtards de différentes espèces suivant les lieux. Ils entrent dans le Plan Climat de l’État. Il m’explique qu’il a été initié par les écogardes de la CABBALR afin de valoriser les différentes techniques de culture du bois, mais aussi pour la biodiversité de l’habitat de la faune. Ici, à Quernes, des aulnes, peupliers trembles, saules marsault, au nombre de 19, seront plantés cet automne le long des berges de la Lacquette, dans la rue de la Chapelle, sur une distance de 150 mètres.
Poursuivre, commenter… Ici, un nid de poules d’eau ; là, des palplanches protégeant la berge, et puis, tout au bout, une haie qui arrête la pâture : « derrière, c’est le moulin de Witternesse ». Suis tout surpris d’être arrivé là, sommes encore si proche de Quernes !… Hum, bon, en y réfléchissant bien, c’est sûr, à travers champs, les distances sont raccourcies. Suivre la voie du cours d’eau, de moulin à moulin… change la donne.
Je m’approche, trop content, me colle à la clôture, scrute, et j’aperçois, où plutôt devine le moulin… Mais pas de passage. Un instant, j’avais caressé l’espoir de pouvoir traverser. Dommage. J’aurais bien entraîné un groupe avec moi en octobre.
Patrick me dit que le pré où nous sommes appartient au moulin, qu’il est loué au fermier. Le moulin étant aussi auparavant une petite exploitation comme beaucoup d’autres à l’époque.
La bruine s’installe, doucement. Je protège au mieux l’appareil photo.
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Demi-tour donc, et suivre la berge vers l’amont ; se refaire le film à l’envers, et nous arrêter un temps au passage qui traverse l’aiguillage. Patrick se souvient bien qu’il y avait là-dessous une passerelle, a été en partie défaite par l’aménagement de la pâture par l’agriculteur. Étant enfant, il en voyait les vestiges, ce n’était pas englouti comme aujourd’hui par la végétation. Il s’avance et je le vois s’affairer, me donne l’impression de vouloir plonger dans la broussaille, mais bon, moins facile que lorsqu’on était gamin, nous passions partout, de vrais furets… A se demander si l’échelle du monde ne nous était pas plus adaptée ! Il insiste, et finit par trouver : m’invite à voir des preuves devenues ténues. Il a quelque chose d’émouvant dans ce geste.
Poursuivre au-delà… voir les événements qui ponctuent la berge de la rivière.
Jusqu’à une clôture qui nous barre le passage. Patrick m’invite à remonter vers la ferme…
Les bêtes aussi sont remontées… Sont pressées de passer à la traite, le lait leur pèse sans aucun doute : c’est l’heure !
Prendre le passage entre la clôture et le saule blanc : la boue, un malaxé de terre et de bouses, les bêtes ont l’habitude d’attendre là.
Hum, ça m’interroge pour passer avec un groupe…
Ça vire à la pluie… L’eau poursuit son travail d’humidification du mélange qui, consciencieusement piétiné, m’enrobe bien les brodequins… Mouais, indéniablement, les bottes eurent été préférable !
Nous traversons la cour et passons la barrière qui ouvre sur la rue du Nocquet. Nous avons fait une boucle qui m’a permis de profiter de la Lacquette jusqu’à l’orée de Witternesse, super !
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Patrick entreprend de me montrer cette source cachée : me présente la scène, où l’eau était montée ; se fait expressif ; embrasse l’étendue du débordement – ou plutôt la résurgence – car il m’entraîne au tampon : elle passe là-dessous…
Il l’ouvre, et me dit qu’en temps normal, elle se mêle aux eaux pluviales, là, elle est à sec…
A la maison en face, « faudrait voir Jean-Pierre Godart, il est juste en face de la source, il pourrait en parler, l’eau était montée chez lui. » Quand la source se met à « donner », il n’est pas rare que de l’eau suinte au pied de son escalier à l’intérieur de sa maison.
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En remontant la rue du Nocquet, Patrick espère me faire rencontrer l’éleveur, Bernard Labitte, l’exploitant des pâtures, savoir s’il m’autoriserait à passer avec un groupe de promeneur…
Chance, il est sous un hangar, avec sa femme… On s’avance. Le maire me présente. Hum, Bernard dit d’emblée mettre un visage sur celui qui écrit le blog… Son fils arrive : Guillaume le suivait depuis un moment si j’ai bien saisi. Argh, suis démasqué !
Passé ce moment de surprise, Bernard ne dit pas s’opposer à notre passage le 8 octobre, il ouvrira le cadenas le jour J, demande juste à Patrick de lui rappeler la veille… Voilà qui est encourageant, et les bêtes ne seront pas au pré.
Avec Patrick, ils se mettent à parler de la source dans la rue… Bernard ajoute : « on a eu un printemps humide, près de 80 cm d’eau chez nous ». C’est presque à chaque printemps, c’est récurrent.
A entendre parler du circuit que nous venons d’effectuer, de l’ancienne voie ferrée et de la bascule, Bernard précise : « la ferme était une sucrerie, dans la cour de la ferme, y’avait une cheminée. »
Ils évoquent les inondations du 28 novembre 2021. Pour appuyer ces dires, Patrick me montre des photos qu’il avait sur son smartphone : « la Lacquette passait de la Grand Rue à la rue du Marais pour rejoindre la rivière à Witternesse. » Quand la rivière déborde, Patrick suppose qu’elle retrouve retrouve son tracé initial, celui d’avant la construction du moulin. Il a remarqué que, quand elle entre en crue, on voit se dessiner des passages, ça pourrait bien évoquer son ancien lit…
photo 1 – Sûrement l’ancien lit de la rivière avant construction de notre moulin qui vient remplir la grand rue – photo 2 – pour retourner à la rivière, et – photo 3 – la sur-verse dans la rue du marais, vers ce terrain en limite de commune avec Witternesse – crédit photo et texte : Patrick Verwaerde.
Voilà qui est intéressant, j’entends là que la rivière reprend son cours, qu’elle retrouverait son lit, empruntant des zones basses qu’elle occupait, avant les remaniements qui l’ont canalisée, détournée au profit de nos activités humaines.
Et Patrick de continuer : une entrave à l’écoulement entraînerait des complications, l’eau baisserait difficilement. Il évoque un terrain en vente se trouvant en limite de commune, pour moitié sur Quernes et l’autre, sur Witternesse. Le fossé passe en milieu de parcelle, il est la limite des communes, seul exutoire permettant de faire partir les eaux accumulées en cas d’inondation, comme celle de novembre 2021.
Je repense à mon parcours à la lumière de ces considérations, et je regarde différemment la Lacquette, avec ce qu’on lui a « infligé ».
La parcelle étudiée comme future ZEC (zone d’expansion de crue) n’exprime-t-elle pas un « droit » de passage que la rivière reprendrait lors des crues les plus importantes ? N’est-elle pas perchée à cet endroit ?… plus haute que la zone la plus basse où elle serait sensée couler.
Et la résurgence de la source qui remonte dans des caves ou des habitations, ne dit pas autrement l’expression d’une eau qui trouve son chemin à travers nos installations qui l’entravent, aussi marque-t-elle les esprits, elle monte, inonde, se répand, occupe les lieux… avant de décroître lentement…ens’écoulant vers la Lacquette.
Ces « phénomènes » s’expriment « naturellement » : un cours d’eau déborde, occupe des espaces : prairie, terres basses humides, qualifiées d’inondables. Habiter ou intervenir dans ces espaces comporte des risques.Les aléas climatiques nous le rappellent.
Quelle attitude adopter face à ces phénomènes récurrents ? Il me semble qu’encore récemment, la réponse consistait souvent à artificialiser toujours un peu plus : détourner, monter des digues, recreuser un lit, canaliser en montant des palplanches, voire même buser, enterrer…Maintenant on tend plus à redonner de la place aux cours d’eau, en laissant libres des étendues ou en créant des ZEC, mais aussi en les laissant circuler, abreuver des sols, recharger les nappes. C’est le rôle du SAGE (schéma d’aménagement et de gestion des eaux), et les ZEC sont un des rôles du SAGE.
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Dernier volet de la journée, mon rendez-vous avec Eric Carpentier, il habite le moulin de Quernes. Je lui annoncé que j’avais un léger retard. Patrick m’accompagne malgré l’heure, doit être vers 17:15 quand nous quittons la famille Labitte.
Eric nous reçoit dans la cour et commence par me parler du moulin, de l’extérieur : en haut d’un pignon, le rappel que le moulin a produit de l’électricité au début du 20e siècle ; les marques lisible d’un rehaussement du bâtiment avec l’évolution du processus de production de la farine ; la scie qui permettait de faire des planches avec des troncs d’arbres, pour l’entretien du moulin…
Là, je comprends que l’histoire familiale imprègne ce lieu, Eric nous entraîne dans un voyage dans le temps du moulin, du rez-de-chaussée au dernier étage. Avec son père, ils l’ont mis en marche à l’occasion lors d’une ouverture au public, en association avec la commune à l’occasion de la Ducasse, c’était le 16 aout 1997. « Il en était fier ! Puis il est mort l’année suivante et ma mère n’a plus souhaité faire de visites. » Les deux frères ont continué de l’entretenir, à garder dans leurs souvenirs ce qu’ils avaient appris du fonctionnement. Qui sait ? les machines pourraient un jour tourner de nouveau !…
Eric nous explique, pas à pas, étage après étage, les pièces de fonctionnement de cet impression intérieur : tout en bas, la mise en route de la turbine ; le début du cycle du grain qui va monter et redescendre plusieurs fois, au fil des broyages, les tris : du petit son et du gros son, des farines qui, au passage auront subi des tamisages déterminant sa finesse… jusqu’à la mise en sac.
Des colonnes, tubes ou « ascenseurs » dessinent des circuits, selon une organisation qui m’échappe, donnant le tournis tellement on croise d’éléments au fonctionnement et aux usages précis. Ces mécanismes ont été renouvelés et améliorés à plusieurs moments de la vie du moulin ; en dernier instance, la machine vue au 2ème étage, le « planchister » ou tamiseur, de la marque suisse Buhler, qui a été importée en 1932.
L’ascension me fait penser à ces gravures du Piranèse*, enfilade d’escaliers, de formes traversant l’espace… un peu inquiétant tout ça…
Eric présente chaque machine, avec force détails : les dispositifs en jeu, les mécanismes d’entraînement, le travail effectué… Impressionnant.
Quelques photos du « planchister » ou tamiseur, de la marque suisse Buhler, importé en 1932.
Nous redescendons pour nous rendre à l’extérieur, aller à la source : voir le passage de l’eau, la force motrice du moulin, cette énergie qui par moment faisait défaut…
Eric a raconté que son père a dû utiliser le tracteur comme force motrice quand l’eau venait trop à manquer, m’a montré l’emplacement où il connectait la prise de force… Il mettait en route certaines machines, pas toutes, c’eut été trop pour le tracteur.
En évoquant le cours de la rivière, à l’entrée de Quernes, près de l’autoroute, Eric me dit que la Lacquette ne passait pas là-bas, mais dans les champs, plus bas, au niveau de la station d’épuration ? Il rejoint Patrick pour qui le cours de la Lacquette a été modifié par le passé. La première occurrence de l’existence de ce moulin date du tout début du 16e siècle.
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Suivre la rivière à Quernes m’a amené à faire une lecture inattendue des lieux, en lien avec des contraintes qui lui ont été imposées, comme sa dérivation ou rectification historique pour l’alimentation du moulin. C’est un des paramètres qui conditionne aujourd’hui certains états de l’eau dans le village, son tracé, peut-être même une organisation du village.
Je vois apparaître un millefeuille, où l’eau, d’une manière générale, en France, est surchargée d’approches, par des entités juridiques qui la gèrent, des organismes, des associations, des sociétés, des entreprises, jusqu’aux habitants riverains qui, tous, en réclament ou s’en réclament. Jérémie me rappelait combien d’intérêts et de préoccupations se font autour de l’eau : nous avons cumulé en France, le code rural, celui de l’environnement, le rôles des communes, des intercommunalités… Du public, et beaucoup de privé : vous, nous… Beaucoup d’acteurs qui défendent parfois, ou trop souvent, des intérêts privés, divergents.
Entre en lice, ici, la SANEF 1, propriétaire autoroutier qui est responsable des bassins de rétention des effluents venant de la route ; Le SYMSAGEL 2 avec le projet de la ZEC ; La CABBALR 3 avec la station de traitement des eaux usées (une STEP) en provenance du village ; l’AFR 4, qui regroupe des exploitants, et qui gèrent des chemins suite au remembrement, ici un chemin longe la Lacquette en direction de l’autoroute ; La CABBALR avec le réseau d’eaux pluviales et usées ; La commune, et particulièrement avec ce Maire, qui est la mémoire de l’eau, puisqu’elle est riveraine de cette rivière. Elle a un rôle certain dans la prévention des inondations, d’où une volonté du Maire de voir se mettre en œuvre le projet de la ZEC, même si ce n’est pas lui mais le SYMSAGEL qui finance et fait ou fait faire les travaux. Et tous les privés qui en possèdent, en utilisent ou la bordent, voulant la contenir ou l’exploiter… Sans oublier que j’en oublie !
On le sait, l’eau peut vite devenir une source de conflits.
Ce rapport à la Lacquette s’est imposé à moi en venant à Quernes (En marchant sur la commune de Quernes)…Je la vois fragmentée, abordée par des couches d’intérêts et de règles qui interrogent sur son statut. La Lacquette ne serait-elle qu’une fiction ? En voyant le cours d’eau, on peut avoir l’impression d’unité mais c’est en fait disparate, une somme de pratiques, de considérations humaines sur des aspects qui intéressent les uns ou les autres, et voilà, le mot est lâché : ce qui nous intéresse ; c’est, me semble-t-il, évoquer des intérêts, des intéressements : chacun voit la Lacquette à sa porte…bruyante, mouillée, irrigante, rafraîchissante, poissonneuse, puissante, puante, chatoyante, sonnante et trébuchante, jolie, limpide, poubelle,vivante, attractive, frontière, emmerdante, impressionnante, débordante, réservoir ou abreuvoir… Imaginer poursuivre la liste…
Pas si facile d’en revenir à la rivière même ! Retourner au début du carnet de la résidence ?
On efface tout, et on recommence ? Il était une fois un rivière….
SANEF : Société des autoroutes du Nord et de l’Est de la France).
Plan de la ZEC, réalisé par le cabinet d’ingénierie ARTELIA, diligenté par le SYMSAGEL : Syndicat Mixte pour le SAGE de la Lys (Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux de la Lys).
CABBALR : Communauté d’Agglomération de Béthune Bruay Artois Lys Romane, dont l’hôtel communautaire se trouve à Béthune.
Le chemin de remembrement, communément appelé chemin d’AFR (association foncière de remembrement), créé afin que les propriétaires ou exploitants des parcelles le bordant puissent accéder à ces parcelles, ces chemins étant donc par définition privés et non communaux. Chaque propriétaire foncier faisant parti du périmètre du remembrement s’acquitte annuellement d’une taxe collectée par l’association pour l entretien (comblement des trous, fauchage des accotements…) afin de préserver ces chemins d’accès aux parcelles.
Je remercie monsieur Patrick Verwaerde pour son aide précieuse, et toutes les précisions qu’il m’a apporté, ainsi que les photos de l’inondation de novembre 2021, et monsieur Eric Carpentier, de nous avoir ouvert les portes du moulin de Quernes.
* Graveur et architecte italien, Giovanni Battista Piranèse (1720–1778) est surtout connu pour ces gravures, pleines de théâtralité, à la fois empreintes de réalisme, de réinvention et d’imaginaire. Spécialisé dans la représentation des monuments de l’architecture, il insuffla une sensibilité nouvelle dans le traitement des ombres, des lumières et des effets de perspective.