9H, rendez-vous à l’hôtel communautaire pour retrouver Michel Abdellah, écogarde de l’agglo Béthune Bruay, je vais le suivre, il va emprunter la chaussée Brunehaut pour que j’appréhende le partage des bassins versant : à ma gauche les collines de l’Artois, à ma droite, le plat pays des Flandres… Pas de match en vue, juste de l’eau qui s’écoule, glisse, inexorable, vers un point bas : la gravité règne en maître, ordonne le sens des circulations, mais aussi en apprendre sur ce qu’on voit et ce qui reste caché… Michel va donc me dévoiler quelques secrets, propres à ce territoire, à ces basses terres.

Le ciel menace, je croise les doigts pour que ce couvert nuageux reste stationnaire, je crains la pluie. Suivre Michel, c’est finalement tourner à Rely, direction Linghem, puis Estrée Blanche, et là, il prend une route sur la droite, étroite, un peu cabossée. A ma gauche, un champ détrempé, devait y avoir de la betterave sucrière, aujourd’hui de l’eau stagne par nappe, la terre, saturée, apparaît brillante, un film d’eau la recouvre. La veille, j’avais appris qu’il avait beaucoup plu et qu’en de nombreux endroits du territoire des inondations se sont produites. En particulier la Lacquette… On y vient.




Maintenant, c’est notre arrivée à Witternesse, Michel s’arrête au niveau du pont qui franchit la Lacquette, face au moulin, j’ai appris que ses habitants ont souffert. On regarde les traces toutes fraîches de l’inondation : l’eau coule drue, marron, chargée et des laisses sont sur les bords, amalgames de branchages, feuilles et autres fragments végétaux, sans compter sur les habituels plastiques. Sur les berges, les herbes sont couchées dans le sens du courant, parsemées de débris et de limons.


Je délaisse ma voiture, enfin celle de l’agglo qui est dédiée à Labanque, et monte dans celle de Michel : je pourrais ainsi profiter pleinement de ses explications et de la traversée des paysages par la fenêtre.
Nous empruntons une route que je ne connais pas, traversons un pont, des travailleurs non loin s’affairent : « ils nettoient les embâcles sur la Lacquette », au vu du véhicule que nous croisons, sont d’une association d’insertion, sans doute une de celles qui travaillent pour l’agglo.

Nous longeons la ‘diguette’ (mot de Michel), me dit que les champs et la route étaient couverts d’eau il y a peu : « on est dans la partie la plus basse du secteur, on est dans le marais. » Normal pour lui que les eaux s’accumulent ici, à Witternesse, c’est le lieu du débordement. Me montre à droite une station de joncs, des taches de couleur glauque ponctuent le pré. Ceux-ci attestent que nous sommes dans une zone fortement humide, sont des indicateurs. Assez récemment, j’ai vu les mêmes dans le marais de Brouage en Charente Maritime…



Et puis, de part et d’autre de la route, des fossés gorgés d’eau, à ras bord. Dans cet état, je suis bien incapable de faire la différence entre fossés et ruisseaux, coulent tous vivement. Impression que ça coule de partout et dans tous les sens.. Michel aperçoit un peuplier têtard, me dit que ce n’est pas courant… Il en profite pour me rappeler les usages qu’on faisait ici des saules : ils étaient entretenus et taillés régulièrement, « tous les 7 ans, on taillait des branches, un arbre sur deux, les plus basses – les plus grosses – servaient à faire des sabots et les branchettes, à faire du petit bois pour le feu. » Le fut du saule devient énorme avec le temps, veiné d’une écorce bien marquée, comme ceux que j’ai vu dans le marais de Besvre. Me dit, que le fossé qu’on voit sur notre droite, va alimenter la Lacquette à Witternesse.


Sur notre gauche, m’annonce une cressonnière, on passe, sans pouvoir s’arrêter, une voiture derrière nous colle… Je n’ai rien eu le temps de voir… On se laisse dépasser un peu plus loin, Michel fait un demi-tour pour retourner voir. Traverser la route : Michel s’engouffre le premier dans un passage assez bas dans la haie de thuya, quelques bassins rectangulaires apparaissent, j’en tends un léger gargouillis, de l’eau claire arrive. Il m’explique comment les cressonniers récoltent, équipés de « waters », l’eau jusqu’à la poitrine, « ils se refroidissent vite dans les bassins »… Pour lui, faire une cure de cresson l’hiver, c’est bon pour tout : à faire revenir légèrement dans du beurre, aussi « faire des soupes avec des patates, ça réchauffe ». Il pense que les bassins sont alimentés par une petite source qui arrive sous la route ; l’eau passe de bassin en bassin, un circuit qui me rappelle les salines des marais-salants guérandais, c’est vers chez moi, sur la côte atlantique.



Michel me dit que la culture du cresson, c’est depuis Lillers jusque vers Saint-Omer… et même un peu plus haut.


Rue des bois (Witternesse) : nous nous engageons dans un chemin bordé de vieux saules blancs. Ils sont entretenus dans le secteur, il vient d’y avoir des interventions d’entretien : tailles des branches, abattage de certains, et parfois des renouvellements. Dans ce coin, me dit qu’il y en a environ 600 qui sont suivis et entretenus, c’est un patrimoine, mais ils restent taillés à vide, plus de ces usages qu’avaient les paysans. Le chemin menace d’un embourbement, Michel décide de repartir en marche arrière, je reste fixé sur une scène étrange qui m’absorbe devant, impression de film passé à l‘envers, je revois tout dans un beau travelling arrière, sans bouger d’un iota, prenant bien le temps d’observer ceux dont on vient de parler.




Dans la rue qu’on emprunte, « tout était sous l’eau », sommes rue des Hour (toujours Witternesse), croisons un des ces amis, Édouard Mayeux, « un planteur d’arbres », c’est le propriétaire des chevaux au marais de Besvre. Faudra que Michel me le présente, il pourrait me parler de ces terres humides qu’il possède dans le coin.
Prendre à gauche la route du manoir, tombons sur la Besvre, s’y trouve le marais où j’étais venu lors de la première sortie fin août avec Émilie et Samia. Michel s’affaire pour ouvrir la barrière, on entre dans le marais communal, il y avait ses chevaux (2), mais connaissait bien tous les autres… Quand il était dispo, il passait volontiers du temps ici, pour photographier, lire, boire un coup et observer la vie du marais, vivre la la lumière qui change : « je connais ce champ comme ma poche, l’avifaune, les chouettes chevêches qui y habitent, la hulotte, le hibou des marais qui vient chasser, le busard des roseaux ou le busard Saint-Martin… » Il me raconte des scènes de prédation, des souvenirs de rencontre avec les habitants non humains du lieu. C’est indéniable, Michel est un passionné.





Ici, il y a plein d’ortie, le sol est riche, et comme les chevaux crottent, la plante prolifère. M’explique que les saules ne sont pas entretenus sur le pourtour, ça déséquilibre les futs avec des charpentières qui grandissent et forcissent, cette charge finit par écarteler le tronc, et ceux qu’on voit dans le fossé, sont tombés, pourrissent, enrichissant la biodiversité, « c’est la vie du bois mort »…





Plus loin, un lierre a envahi un tronc, au pied, la rive a été façonnée par les chevaux qui sont venus boire, « ça crée des pentes douces pour les batraciens, grenouilles vertes, grenouille agile, rousse et crapauds communs », ils circulent ainsi plus facilement.


A droite, la nappe affleure, on y arrive tout doucement, Michel m’entraîne dans ce monde des eaux stagnantes et résurgentes.
Me montre un saule, ses branches sont reparties libres, il est magnifique, mais finira par s’ouvrir, il abritera une faune qui profitera de l’aubaine, le gîte ou le couvert, ou les deux, selon.
Au pied, c’est toujours le fossé, c’est plus loin, là où il y a une arrivée d’eau que la Laque commence pour lui…


Tendons l’oreille, de temps en temps un cri d’oiseau ; là, cette fois il pense que c’est un hibou des marais. Sommes arrivés au niveau du chêne des marais, une singularité, le sujet se déploie au-dessus de l’eau, me dit que les hérons sont souvent là, parce qu’à l’ombre, l’été, les alevins s’abritent, les échassiers en profitent pour les chasser. Avancer…



Me fait remarquer qu’il y a peu, les eaux du fossé étaient plus hautes, par capillarité, elles sont remontées dans le marais, gonflées par les eaux des précipitations, et maintenant que l’eau a baissé, c’est l’inverse, les eaux stagnantes redescendent vers le fossé qui est plus bas, un principe de vases communiquant. Je regarde attentivement le filet d’eau s’écouler dans le fossé devenu drainant, le sol se vide lentement, ça sera long… La différence de niveau est sensible. Nous remontons dans le pré, saturé d’eau : marcher dans l’eau, flop, flop, ou même splash… Michel commence à couler, enfin, c’est les vases communiquant à l’œuvre, les trous dans les bottes laisseront remonter l’eau, jusqu’à l’équilibre ; en attendant, c’est froid et désagréable, le marais s’est invité, Michel a moins envie de traîner, ça tombe bien : 12:30, l’heure de la pause déjeuner et Michel va devoir pointer, nous irons à Lillers.


Ainsi, de fil en aiguille, se confirme mon intuition à l’Abbaye de Saint-André (fin octobre) : il y a bien un réseau d’eau dans ces basses terres, l’eau circule latéralement et, de proche en proche, alimente les cours d’eau qui les traversent. Il se joue une temporalité qui nous échappe, les cours d’eau ne sont que la partie visible de l’hydrologie du bassin de la Lacquette.
Entre le moment où il pleut et le moment où ce phénomène se produit, le décalage peut être important, le temps que les sols se gorgent d’eau et que celle-ci gagne, de proche en proche, un point situé plus bas, fossé, ruisseau… C’est le mode lent, mais il dure.
Mais l’eau de la Lacquette a gonflé en quelques heures, le propriétaire du moulin m’avait dit 2 h avant qu’elle arrive là, au niveau du pont à Witternesse, le temps que les eaux ruissellent des parcelles agricoles jusqu’au cours d’eau… Faut imaginer différents paramètres à prendre en compte : cultivé ou non, en peine végétation ou en hiver sur sol nu, l’intensité des pluies, l’état des sols, secs ou déjà gorgés d’eau, ou encore imperméabilisés, et je dois en oublier…

Moment de pause cocasse, sommes allés prendre une pizza et l’avons engloutie dans la voiture, chacun sa boite, posée sur le tableau de bord, avec écran large : le ciné de la rue, les gens qui passent et la devanture de magasins pour décor, ‘Créatiffs coiffure’ et ‘Eliantine’ ; on finit par rire de notre situation, des gouttes de pluie s’écrasent sur le pare-brise, Michel fait bureau, reçoit des appels, en donne : il attend une livraison d’arbres sur Hesdigneul, 1000 plants à installer d’ici le week-end…
14:30, fin de la mi-temps, nous reprenons la route, direction Isbergues, Michel me montre l’installation en cours d’un méthaniseur, argumente sa critique, me dit ensuite qu’on longe le ‘marais pourri’, il est sur notre gauche ; il m’en donne une explication qu’il tient des gens du coin : la plantation de peupliers a fini par pourrir les eaux, s’y sont décomposés les chablis… dégradant le milieu, absorbant l’oxygène de l’eau.

Nous passons à Aire-sur-la-Lys, un détour pour me montrer en même temps le centre de la ville qu’il apprécie beaucoup, évoque les temps héroïques des cafés concert des années 70… On scrute. Repérons des ponts. Me parle de la canalisation savante et nécessaire des cours d’eau dans les temps passés, pour minimiser les risques d’inondation et protéger la ville.
En quittant le centre nous prenons le boulevard de l’Arsenal. Au pont, à côté du jardin public, Michel pense que c’est la Lacquette qui coule ; elle passe visiblement sous la route, mais on la perd, on ne la voit pas de l’autre côté… Un quidam sur le trottoir, Michel demande : raté, c’est la Lys ; sommes au niveau de la poudrière. Nous contournons l’édifice et voyons la rivière arriver à grands flots, s’engouffrer dans les goulets du bâti défensif ; en remontant, le canal est maçonné, ouvrages de briques qui s’érigent en digue de chaque côté… et puis, quelques dizaines de mètres plus loin, la rivière redevient libre.






Retournons sur la route : la Lacquette, je la devine au bout du boulevard, j’aperçois le château d’eau près duquel se trouvait la piscine alimentée par la rivière, juste entrevue par les fentes de la grille. Montrer l’emplacement à Michel, traverser le carrefour, un lieu connu : à droite le Mardyck, à gauche à la Lacquette…


Nous remontons la Lacquette, elle est bordée de deux fossés gorgés d’eau, c’est la route de Witternesse, je reconnais au passage l’Abbaye de Saint-André… Tourner à gauche sur la route de Lambres-les-Aires et retrouver Besvre : retour au marais, par l’entrée communale cette fois ; sommes à côté de chez Bernard…

A ma demande, Michel explique le fonctionnement de l’eau qui s’écoule dans les fossés : « elle arrive de part et d’autre des boxes où sont les chevaux » ; pour Michel, il y a nécessairement des sources vers là-bas car il y a toujours de l’eau dans les fossés, même en été.



M’invite à longer le fossé ; on arrive dans le coin de la chouette chevêche : « elle chasse par là », me dit-il ; « faut ouvrir l’œil si on veut l’apercevoir, elle se tient souvent postée sur une des branches »… Personne… ou pas vue.



Un peu plus loin, c’est le coin à cranson, il m’explique la différence avec le cresson : feuilles oblongues, opposées deux à deux, le goût est le même, mais il n’est pas cultivé… Dans l’endroit où il est le plus développé, les deux espèces sont mêlées. L’eau du fossé déborde, au point que nous contournons la rigole venant du champ, nous pataugeons, le niveau d’eau monte dans les bottes à Michel… Croisons une autre rigole, en fait, un sentier creusé par les chevaux, on le suit des yeux, leurs habitudes de passage sont aujourd’hui matérialisées par l’eau.




Me raconte qu’il a vu un jour une tête animale surgir de la fente d’un des saules qui borde l’extérieur du fossé, me la montre : « juste le temps de saisir l’appareil photo ! C’était une fouine, elle m’a regardé, j’en ai profité pour photographier »… Hélas, j’ai par la suite qu’elle venait de dénicher les œufs d’une chouette.


Nous tournons en direction des dolines, ces vasques creuses que j’avais déjà pu observer en août, l’eau est absolument partout, c’est le marais, où on ne sait plus trop si c’est l’eau ou la terre. Michel coule toujours un peu plus…

Me raconte que les dolines se forment par effondrement, l’eau circule entre les fossés, souterraine, elle finit par former des « boyaux » : c’est la mécanique hydraulique, les filets finissent par user le sol, la matière organique, créant des galeries ; c’est cette usure continue qui finit par emporter suffisamment de matériaux à certains endroits pour que le sol s’affaisse. Les chevaux viennent y boire l’été ; ça me fait penser aux « boires » de la Loire dans le pays d’Angers, ces mares qui se sont formées de l’autre côté de la levée qui protège des débordements du fleuve.

Nous approchons de la fin de notre sortie, plus vraiment le temps d’aller jusqu’aux dolines, c’est trop mouillé du reste – on ne voit plus qu’une étendue d’eau – ni jusqu’à l’autre fossé pour voir l’arrivée d’eau qui marque le début de la Laque. « On ira une autre fois » me dit Michel ; il ajoute que, pour compléter sa description, les deux fossés qui bordent le marais finissent par se fondre dans la Laque…
Le temps s’est assombri, c’est déjà le soir, la situation est aggravée par le couvert nuageux.
« C’est bien de revenir sur le site en ce moment, tu peux voir s’il est en déclin ou dynamique, en regard des autres relevés des taxons floristiques, mais aussi de l’avifaune qui est directement liée à cet habitat ». Le fait que le marais soit protégé de nos activités (prélèvement et conservation confondus) est pour lui bénéfique, le statut de foncier communal donne la possibilité d’agir en ce sens. En retournant près de la voiture, me montre l’arrêté qui a été affiché près de la route. Les chasseurs sont priés de passer leur chemin…






































































