Lundi 6 décembre | A la recherche du Madi de Blessel : retrouver Gérard Brodel à Fort Mardyck


Avec Émilie nous quittons Béthune à 14H20, direction Saint-Quentin à côté d’Aire-sur-la-Lys. J’ai rendez-vous à 15h avec Gérard Brodel qui habite Chemin de la Lacquette, à Fort Mardyck.

Arrivons au hameau tout au bout du chemin, décidément, en ce moment, je reviens souvent dans ce coin. Je montre au passage la Lacquette, enfin…, les effets de sa sortie du lit… J’en ai pas encore fini avec ces terres basses, ces espaces de marais ou l’eau affleure m’aspirent. Brusquement, je prends conscience que la berge s’est affaissée près du pont, me souviens pas de l’avoir remarqué vendredi ; en fait, c’est le muret de briques qui a glissé !…

On s’est garé au bout du chemin, Émilie va saluer les chèvres. Les quitter pour se rendre chez Gérard. Il n’est pas encore rentré, avait son rendez-vous chez le coiffeur. En attendant, on regarde : près d’un poteau, reste des sacs noirs, ils ont servi à protéger le devant de la maison des inondations ; à côté, pendus à un arbre, deux canards, enfin, des leurres, doit être chasseur le Gérard…

Il arrive, le sourire franc, nous enjoint à le suivre dans sa maison. La chaleur tranche avec l’extérieur pluvieux et froid ; le ciel est totalement plombé, la journée est ainsi… Dans la pièce, une cuisinière à bois rayonne ; par les fenêtres, au fond de la cour, une rangée de clapiers à lapins, deux chiens nous observent, attentifs. Voilà pour le décor. Gérard nous invite à nous mettre à l’aise, on se découvre et, bien assis, je lance mes questions. Il part dans ses explications, nous raconte l’ici, le maintenant et l’avant, cette vie de campagne qu’il n’a pas quitté, même s’il n’a pas embrassé le labeur des champs.

Entre le jeu des questions et ses réponses, j’apprends qu’ici, on se localise comme étant à Fort Mardyck, ça dépend de Saint-Quentin. Je lui parle de la maison à côté du pont du Mardyck, c’était celle de madame Raoule, « la sorcière » comme les enfants l’appelaient… Et le Madi de Blessel, coule-t-il le long du bois de Fort Mardyck ? Et non, c’est un fossé, on avait vu celui-ci d’en face avec Fabienne, lorsque on avait accédé au Mardyck par la route qui mène à Ham et Blessy.

De fil en aiguille, je modifie ma carte mentale des lieux, j’ai étalé la carte du coin, l’IGN au 1/25000 ème ; la table est devenue le théâtre d’un plan de bataille sans soldats, sans guerre, le Nord en a assez eu. Nous examinons le terrain d’explorations futurs, nos doigts se promènent dessus, dessinent des parcours pendant que nos langues tricotent un nouveau dit des lieux : le marais se dévoile, toujours plus précis.

Je me rends compte qu’à chaque fois que je confronte la carte au terrain, ou l’inverse, je ne suis pas à la bonne échelle, je voudrais voir les distances plus grandes, mais elles sont toujours plus courtes, d’où cette impression de tomber sur les endroits repérés… Me faut un temps d’adaptation pour passer de l’abstraction de la carte, à l’échelle 1/1 qu’éprouvent les pieds. L’œil me trompe aussi, mais différemment, il ne me dit rien de l’étendue en fait, faut qu’il s’accorde aux pieds : bon pied, bon œil !

Pendant ce temps, Émilie photographie activement la scène… On se met à parler des chiens, Gérard confirme qu’il chasse, un de ses chiens est sourd ; il communique avec lui par gestes, ce qui lui occasionne d’être pris parfois pour un malentendant ; il nous fait sourire en évoquant une anecdote à ce propos.

Avec ses explications, j’apprends à mieux contrôler ces sauts conceptuels entre la carte et les lieux que j’ai commencé à fréquenter : là, le Mardyck et à côté, le Madi de Blessel, qu’il appelle aussi petit Mardyck ; ils se rencontrent au bout d’un pré, au plutôt le Madi de Blessel tourne à angle droit, rien de naturel dans tout ça… Quand on regarde de près, canaux, cours d’eau et fossés sont tous reliés d’un trait bleu continu ou discontinu lorsque le flux est intermittent, on s’y perd facilement, l’épreuve du terrain est nécessaire.

Quand j’en arrive à évoquer la question des cressonnières, Gérard confirme le fait que dans ces basses terres, les surfaces bleues sur la cartes correspondent des plans d’eau, des étangs qui sont assez souvent d’anciennes cressonnières. Il en a lui-même acquise une, il l’a remise en état, est à l’angle de la rue de Montbus et de la rue de la rue de Ham, non loin du bourg de Ham. Je l’ai donc obligatoirement vu en passant avec Fabienne jeudi dernier.

Je demande à quoi correspond le canal qui vient du bois avant la patte d’oie, me dit que c’est bien là le Mardyck qui traverse le marais, je note que le cours d’eau le fend même en deux, a du servir de fossé par le passé, pour évacuer l’eau des cressonnières qui devaient exister de part et d’autre…

Pour remettre en état sa cressonnière, Gérard avait un puits artésien à sa disposition, condition sine qua non pour cultiver la plante, me raconte que le cresson vit d’eau claire, à besoin d’un courant continu, se nourrit des nutriments qu’elle contient… L’eau vient d’en dessous, c’est pas profond car elle affleure ici, elle reste à une température à peu près constante de 12 degré. Il ajoute que ceux qui font du cresson aujourd’hui le bâche pour le protéger du froid. Les anciens ont fait autant de puits artésiens que nécessaire pour la culture de cette plante aquatique. Et comme l’eau doit bien ressortir du bassin de culture, elle va de rigoles en fossés et des fossés en cours d’eau : ici le Mardyck emporte les eaux vers Aire-sur-la-Lys.

Il m’explique que le Madi de Blessel naît des cressonnières à Blessel. Je vois bien sur la carte que le cours d’eau se perd ou plutôt devient un réseau de fossés et de plans d’eau… Comment retrouver une source là-dedans ? Ne sont-elles pas plutôt multiples ? Va falloir aller voir de plus près, constater comment tout ça s’entremêle…

A la fin, un peu avant de se quitter, je lui parle du muret qui a glissé vers la Lacquette, me dit : « ça vient d’arriver en fait, il a dû tomber hier ou ce matin »… Ça me rassure un peu, je ne pouvais donc pas en avoir le souvenir… Gérard avance une nouvelle anecdote : « ce matin j’ai vu un gars de Witternesse qui a passé le croc pour dégager le passage de la Lacquette au niveau de la passerelle », au bout du chemin venant de l’abbaye de Saint-André. « Il a trituré et l’embâcle a fini par partir sous le pont, ça ira se mettre dans un pont vers Aire-sur-la-Lys. » Me fait comprendre que nous ne gérons pas bien les cours d’eau, on regarde trop à sa porte sans s’occuper du voisin ; chacune de nos actions peut avoir des répercussions en aval.

Nous repartons sous un ciel pluvieux, il nous raccompagne, fait déjà assez sombre… Avant de rentrer à Béthune, nous allons passer voir où se trouve la cressonnière de Blessel qu’il nous a indiqué sur la carte. Nous remontons la route jusqu’à Saint-Quentin, retrouver la D159, direction Blessy ; tournons à gauche sur Blessel. Mais… c’est celle que j’ai vu avec Michel ! Émilie descend de la voiture, s’engouffre sous les thuyas et jette un œil, elle a repéré les entrées d’eau… Au carrefour, je reconnais la route que nous avions empruntée avec Michel en venant de Witternesse. Un pont franchit le Madi de Blessel, ne me souviens pas que Michel me l’avait présenté, on parlait surtout des fossés plein d’eau qui longe la route…

Décidément, je remarque une correspondance entre le labyrinthe des routes que j’emprunte ici depuis octobre et les passages d’eau… Je finis par opérer par boucles, passant et repassant, à des moments différents, reliant des routes entre elles comme je relie des cours d’eaux et des fossés entre eux… Witternesse semble être devenu ce nœud auquel je m’attache, ajoutant toujours et encore de de nouvelles boucles, resserrant mes approches.

Reste maintenant à retourner sur le terrain, à revoir Gérard pour aller à sa cressonnière, et vaquer dans des endroits que nous avons évoqué, mais avant, je retournerais voir Bertrand Bouclet, le cressiculteur de la rue des Près à Blessy. Affaire à suivre…

Vendredi 3 décembre | Avec Fabienne, au pays du Mardyck : 2ème sortie autour du marais de Blessy


Nous partons plus tôt aujourd’hui, il est 10h, fait plus froid aussi. Retourner à Blessy, là où nous nous sommes arrêtés hier. D’abord, aller voir le producteur de cresson, rue des Prés. Parcours sans faute : nous retrouvons facilement notre route, en arrivant une camionnette est là, coup de chance, trouvons le producteur, affairé, alors nous échangeons, vite, il a pas mal à faire et doit se rendre dans le Jura… En apprendre déjà pas mal sur le coin, mais trop rapidement, alors il nous promet de nous revoir à son retour. Se donner nos numéros de téléphone, je devrais le contacter en début de semaine.

En attendant, il nous laisse approcher les bassins de production, nous expliquant l’essentiel : les puits artésiens sont en tête de bassin, l’écoulement se fait en sortie vers le marais, dans un fossé du réseau qui alimente le Mardyck. Avec les inondations, l’eau a envahi ses bassins, nous dit qu’on peut voir des poches qui restent, comme vers l’abbaye de Saint-André. Sont plus fréquentes maintenant, et comme ces zones de marais sont basses, ils prennent les premiers. A Aire-sur-la-Lys, ils se protègent, protègent Saint-Venant, alors forcément, en amont ils sont submergés, dit que les cressiculteurs compte peu.

Fait un froid de canard, d’ailleurs on les entend qui ricanent pas loin… Le vent qui souffle nous gèle… Nous nous dirigeons vers le centre du bourg ; sur la droite, j’aperçois un chemin qui visiblement s’enfonce dans le marais. S’arrêter et s’y engouffrer. Je pressens qu’il peut relier celui d’hier à Ham ; même symptôme : terrain enherbé entretenu et table de pique-nique, on sourit au côté incongru dans un tel lieu, au milieu de cette campagne ; j’ai du mal à imaginer des gens venir ici. Je sais que je suis influencé par l’arrivée de l’hiver, il renforce cette impression. Fabienne me montre un panneau de l’ancienne agglo : « trame verte et bleu », on a investi pour le territoire…

Nous nous enfonçons dans le chemin, il doit remonter dans la direction de Ham : bingo ! Au tournant j’aperçois au loin la ferme que nous avions longée hier. Fabienne ne tarde pas à confirmer, elle a aperçu les jeux. A l’approche, un chien apparaît, sort d’un chemin sur notre gauche, il est bientôt suivi par une femme : se croiser. Je la salue, un bref échange, elle dit avoir l’habitude de venir là en ballade avec son chien ; les poils sont trempés, normal dans cette ambiance, le sol est gavé d’eau, on patouille…

Nous avons eu la confirmation espérée, le chemin aménagé qui traverse cette zone de marais, relie la grande rue de Blessy à celle de Ham. Nous constatons des rigoles pleines d’eau, des champs détrempés ; je revois la passerelle plus loin, avec son passage de bovins, juste de l’autre côté de la clôture, il la longe. Me laisse songeur. La clôture nous accompagne de part et d’autre, le chemin est une trouée au milieu des prés, on se demande qui on enferme finalement, les bovins ou nous ? A la limite, sommes des intrus dans ce milieu agricole.

En retournant, je m’arrête à la plateforme d’observation dans la plantation de peupliers. Me suis avancé sur la passerelle couverte de feuilles… Au bout, j’observe : mon regard balaie l’espace, j’essaie de m’imaginer ; en temps normal je dois avoir affaire à une mare sous les peupliers.

Au fond au gauche, j’aperçois Fabienne qui poursuit, elle s’en retourne à la voiture… Je hâte le pas, remarque le chien vu tout l’heure, il gambade dans le sous-bois. Je remarque la femme, elle s’avance vers le jardin de la maison qui est à l’angle de la rue, le chien lui emboite le pas. Je me fais la réflexion que cette balade est en fait le prolongement de son jardin, une extension de son domaine…

Maintenant, aller à Saint-Quentin, je veux aller voir un pont que je ne connais pas, la carte IGN m’indique un chemin à prendre sur la droite… Raté, sommes déjà dans Saint-Quentin, tant pis, je vais voir un autre pont, je le reconnais, sommes venus là avec Didier Vivien en octobre : le pont du Mardyck, la bâtisse à droite… on s’arrête, Fabienne va examiner l’endroit : panneau à vendre, la végétation a été coupée, tout est mort… Le temps et la saison ont tout gâté.

J’ai repris la carte, veux trouver ce pont au bout du chemin qu’on aurait dû prendre à l’entrée de Saint-Quentin. Demi tour. Repasser dans le bourg, regarder au passage si on peut trouver quelque chose à manger : rien… aucun commerce ; Aire-sur-la-Lys a vidé les lieux, tout drainé, sauf l’eau, c’est l’effet ville sur les villages périphériques.

Scrutant le bord de la route, je m’arrête assez brutalement en exultant : « ce doit être le chemin ! » Je m’attendais à un endroit plus dégagé… sommes dans le péri-urbain, la ville s’est étalée, mangeant la campagne et l’entrée agricole s’en trouve masquée.

S’engager dans la descente vers les zones basses ? Mmm, c’est prendre le risque d’endroits boueux. Avec Fabienne on rit à la pensée de se retrouver bloqués… Finalement ça va, même si dans les champs les nappes d’eau apparaissent ici et là. Chance, en bas, nous trouvons une entrée d’un terrain privé qui nous permet le demi-tour et de stationner, sans risquer de gêner.

Nous découvrons le Mardyck, enfin 2 passerelles et 3 bras d’eau… Sont tous plein, chargés, bien ocre. Le Mardyck coule parallèlement à la route, alors, qu’est ce bras qui arrive perpendiculairement ? Un fossé ? On s’y perd, comme d’habitude… D’après la carte, il relierait le Madi de Blessel… Mmmm, faudra que j’aille voir. En face, de part et d’autre du fossé : à gauche, un autre terrain privé boisé, relié par une passerelle en béton, l’accès est interdit par une barrière ; à droite un pré à vaches… On reste dans les usages des campagnes, juste derrière la ligne des habitations.

Avant de repartir, Fabienne jette un œil sur le terrain privé près duquel nous avons laissé la voiture, fait sa curieuse : on aperçoit des cabanes, on se demande si les gens qui viennent sont des chasseurs, en tout cas des gens qui aiment être dehors, couper leur bois, cabaner…

Cette fois, j’ai pointé sur la carte un accès possible pour approcher le Madi de Blessel. Repartir à Saint-Quentin… Repasser le pont du Mardyck et aller au niveau de l’autre pont, celui qui enjambe la Lacquette. En prenant à droite le Chemin de la Lacquette, nous reconnaissons l’endroit : sommes déjà venus lors de notre excursion d’octobre, avions contourné l’abbaye de Saint-André en longeant la Lacquette… Impossible de stationner, une voiture bloque. Retour au pont. Fabienne préfère m’attendre, elle a pris froid, alors je retourne à pied en cherchant les traces du débordement. Déjà, au niveau du pont, je constate que la rivière est bien sortie de son lit, elle a laissé des traces. En longeant la Lacquette, je vois que les berges sont bien affectées, des débris ont été arrêtées par des cépées de saules et d’aulnes…

A droite, je remarque un champ labouré, a dû être inondé dans sa partie basse, et les maisons, ont-elles été touchées aussi ? Suis au bout du chemin, la voiture rouge vu tout à l’heure ronronne, elle tourne, son propriétaire ne doit pas être loin.

Un homme sort d’une maison, m’aperçoit : « pour les photos de l’inondation, c’est trop tard, fallait venir hier », je le sens plutôt jovial et nous engageons facilement la conversation. Il m’explique ce qui vient d’arriver, que l’eau est passée à certains endroits de la digue, que les maisons ont été protégées… La femme à l’entrée de la maison acquiesce. Je me présente ; il me dit aussitôt qu’il avait remarqué notre voiture il y a environ 3 semaines… Il a l’œil ! Nous avions donc été repérés mais vite jugés inoffensifs : il avait vu qu’elle était marquée du sigle de l’agglo, ‘Béthune Bruay’, ça facilite les choses.

Gérard Brodel qu’il s’appelle, il est né ici, n’a pas bougé ; je lui parle du Madi de Blessel, il me montre une ligne de végétation dans un champ : « il passe là-bas, avant t’ches anciens l’appelait l’Becque, il a été détourné et coule dans l’pré derrière, à se jeter au bout dans l’Mardyck. » J’aimerais bien en savoir un peu plus, pas bien sûr de l’avoir bien suivi… va trop vite, il est à son aise ici, semble connaître les lieux comme sa poche. Il m’indique que je peux y accéder en passant dans le pré, en longeant la Lacquette… et retrouver la passerelle qui sort du chemin de l’abbaye de Saint-André… Je me dis que je ne vais pas m’aventurer maintenant dans cette expédition, surtout sans les bottes, je pense qu’il doit y avoir un autre accès plus facile… Faudra que je cherche sur la carte.

Gérard me parle de la récurrence des inondations, qu’il y en a plus souvent ; il m’énonce des raisons que j’ai déjà entendues, les gens en ont une certaine idée, que ce soit de la gestion par les agglo, ou bien l’état du bassin versant. Ici, c’est un endroit un peu conflictuelle : il étend ses bras, me dit que d’un côté c’est la CAPSO et de l’autre, vers l’amont, c’est la CABBALR… Sous-entend que chacun renvoie à l’autre la responsabilité de la gestion des crues.

Est finalement bavard le Gérard, se quitter, non sans lui avoir demandé à le revoir, poursuivre mon enquête sur cet entrelacs de cours d’eau et de fossés.

Il s’en va rentrer sa voiture dans le garage. Hou là, ça passe hyper juste en hauteur, suis admiratif de la facilité avec laquelle il a manœuvré… Bon, il est temps de retrouver Fabienne à l’entrée du chemin. Content d’avoir fait connaissance avec un personnage riche en couleurs.

Vu l’heure, nous nous décidons à chercher quelque chose à manger à Aire-sur-la-Lys… Pas de chance, la grande place est à nouveau déserte, et nous ne trouvons rien qui nous convienne, doit être vers les 13:30. Finalement, le froid nous dissuade de poursuivre l’aventure au pays du Mardyck, nous retournons finalement sur Lillers où Fabienne va en profiter pour me montrer cette usine à sucre que nous voyons habituellement de la D943, elle est en pleine activité, c’est l’époque des betteraves à sucre… L’usine fume, semble alimenter les nuages.

Nous en profitons pour faire notre pause dans une boulangerie, se mettre au chaud… Ce moment signe la fin de ces deux sorties sur Blessy. La semaine prochaine, je vais retourner voir Bertrand Bouclet, le cressiculteur, et Gérard Brodel à Fort Mardyck, il vont m’en apprendre sur ces terres basses de Blessy.

Vendredi 22 octobre | A la source de la Lacquette : comme un road trip à travers le pays de la Lys Romane et plus…


Parti à pieds à 8h45 pour gagner le Bus 2, à coté de la gare ferroviaire. Rendez-vous à l’arrêt du centre de Bruay, l’ami Didier doit me récupérer au centre ville. On se connait depuis 2005, lors d’un premier séjour de résidence dans le Pas-de-Calais… A proposé ce projet : aller à la source de la Lacquette et la suivre jusqu’à Aire-sur-la-Lys, tout un programme.

On ne se retrouve pas du premier coup ; je finis par voir une voiture traverser le carrefour, conducteur à bonnet rouge, cherchant visiblement alentours ; je le reconnais, fais signe… C’est bon. Il est 10h, direction Houdain, Fond-Madame, Divion, détour par le carreau de la fosse 1, sa passion : a photographié des milliers de fois.

Quittons le bassin minier pour aller dans la direction de Calonne-Ricouard, me dit que nous sommes dans un des plis de l’Artois, j’aime l’image. Me dit aussi que la Lacquette est une rivière de son enfance, c’est pour cela qu’il m’a organisé cette expédition. Traversons maintenant Couchy-la-Terre, extrémité à l’Ouest du Bassin Minier ; détour par la fosse 1 : me mène sur le trou de la mine, enfin… la plaque qui le recouvre : s’y tient un instant, silencieux, comme un rituel… « D’un terril monstrueux ici, ne reste plus rien. »

Repartir vers Amette, pays de Saint-Benoit Labre : sommes entrés dans le Pays de la Lys Romane. Me dit qu’il y a toujours une maison de sa famille. Détour. M’y conduit, voir si nous pouvons toujours entrer dans celle du saint. Le lieu m’évoque les terres vendéennes, celle du renouveau catholique de la 2e moitié du 19e s., comme à Chavannes-en-Pailler (l’Artois est aussi très catho). Mais Amette, c’est d’abord le village de sa famille, de sa grand-mère maternelle. Didier plonge dans son histoire, cette virée est aussi un retour sur son passé.

Nous longeons maintenant la Nave, va vite, elle longe des maisons, comme ce que nous avions vu avec Émilie en août. Didier m’évoque les maisons de Anna et Céline, la sœur de sa grand-mère et sa fille… les dimanches… l’ennui… Cherche sans retrouver la maison de sa tante. Souvenir mental.

Repartir vers la source : Groeuppe. Mais d’abord, passer à Bomy, puis Fontaine-les-Hernans : de l’eau coule à gauche, en fossé, visible, parfois couverte, la Nave ? Maintenant Heurtebise, au carrefour, arrêt, souvenir d’un avant, d’une chapelle qui a disparu. Il fait une nouvelle photo. Les noms de lieux s’égrainent comme un chapelet, « je patauge dans mon enfance. » Didier évoque le dernier chapitre du Temps perdu de Proust.

Me montre sur la droite la plaine de Flandres, on va vers Laires, « le pays d’en haut », ici sa famille parlait l’ancien français. Me dit qu’il y avait des rampes de V1 par ici, beaucoup de fermes détruites…, ce qui explique cette architecture récente. Ici, sont enterrés les arrières grand-parents. Sommes à environ 5 km de la Lacquette. Au carrefour, à gauche, vers Beaumetz-lez-aires, entre Lacquette et Lys.

Bomy… Groeuppe, sommes revenus sur le territoire de la rivière, dans son bassin… Chercher l’eau : un aménagement avec bancs m’indique un traitement soigné du lieu, c’est l’endroit. S’arrêter. S’approcher pour constater la présence d’une source : résurgence. L’eau arrive de sous une dalle, pétillante, petit bassin où des plantes aquatiques frétillent. A gauche, un petit bassin inactif, l’eau stagne, vient du petit pont, un passage qui mène à des habitations ; de l’autre côté, le fouillis végétal masque le fond du fossé… qui remonte le long d’une maison.

Un homme apparaît à la fenêtre. Je lui demande si de l’eau coule régulièrement ici : « non ! ». Il sort et me rejoint, visiblement ravis d’échanger. Didier qu’il s’appelle aussi, Didier Lefrère. Me dit que les voisins en sauraient plus, mais sont pas là ; il n’habite là que depuis 5 ans. Il n’a jamais vu d’eau couler. Après un temps d’échange, nous invite à revenir le voir… Nous quittons Groeuppe : poursuivre notre road trip, le temps file.

12H45 : aller à côté du moulin de Bomy, la Lacquette y est déjà grosse et coule vive. Un étonnement permanent si près de sa source. D’où vient toute cette eau ?

Me dit qu’il a un terril fétiche ici, celui de la fosse 2 du Transvaal… Didier me dit qu’il faudrait que je rencontre un poète, de la beat generation, Lucien Suel, habite au Transvaal.

Ligny-les-Aires, village de famille aussi, le lit de la rivière est à sec, un mystère pour Didier, a toujours connu comme ça. Nous passons sous le cavalier de la mine du Transvaal pour remonter vers la chaussée Brunehaut.

 « Ici, c’est Rely, on trouve des vestiges du terrain d’aviation, il y avait des rampes de V1 », Didier m’indique en passant qu’on voit sur notre droite les 4 monts des Flandres.

Pause déjeuner : Auchy-au-Bois. Repartir, il est 13h50, je commence à être perdu dans la litanie des noms de lieux, suis tout emmêlé. M’explique qu’il y avait la fosse 3 de Ligny… Détour. L’arrêt s’impose, montée au sommet. Didier me montre les alentours…Ici, il y a produit une œuvre. Croit repérer où coule Surgeon. Non, c’est pas lui…

Repartir, recroiser le cours d’eau qui ne coule pas, le fossé à sec, un agriculteur rencontré le confirme ; un nom ? lui n’en connaît pas… « Ça coule juste quand il pleut fort. »

14h40, La Fosse 2 du Tranvaal, son grand-père y a travaillé. Nous nous enfonçons dans un chemin, pèlerinage bourbeux. Je vois au passage des coprins chevelus bien appétissants… pas le temps.

Au retour, sortir la carte pour localiser le Surgeon. Le fossé sur notre droite ? presqu’à sec : un cloaque ; l’odeur mauvaise nous prend le nez. Pas possible, le Surgeon coule dans Estrée, là-haut, pas ici.

Remontons dans le village, pas d’arrêt pour l’heure, poursuivons pour quérir du carburant : Thérouanne. Ici il n’y a pas de stations d’essence dans tous les villages… Franchir de nouveau les plis de l’Artois, quitter un instant la vallée de la Lacquette ; mais c’est pour mieux y revenir.

Il est 15h20… Didier me résume : « ici, c’est une vieille guerre de France, batailles, châteaux… » Sommes de retour à Estrée-Blanche, remontons vers Fléchinelle, le Surgeon y passe, c’est sûr.

Sur le bord d’une route rectiligne, sur la gauche, nous longeons un fossé, il est ponctué de passerelles qui signalent le passage de l’eau. Un espace se dégage, là, un bâtiment connu de Didier, l’arrêt s’impose de lui-même.

De mon côté, je m’enfonce dans un chemin privé, il me mène jusqu’au Surgeon : une pente, un fond de vallée arboré ; rien à voir avec le cours d’eau que nous venons de longer. Mystère. Au retour, je retrouve Didier avec un homme, ils causent bouquin, celui sur les mines du bassin qu’il a fait. L’homme s’appelle Christian, habite là ; il est propriétaire du terrain qui mène au cours d’eau et entretient l’accès. Il est d’accord pour que je revienne le voir pour apprendre un peu plus…

Repartir : vers l’aval, à la rencontre du Mardyck et de la Lacquette, Didier me dit qu’il faudra que j’aille quand même à la ferme des templiers, n’est pas loin, mais le temps file vite. Là-bas, pourraient m’apporter des infos aussi, le ruisseau y coule au pied.

Didier peste : « il n’y a plus un bar avant Aire-sur-la-Lys », une des conséquence de la fermeture des mines, le territoire s’est vidé. Détour par Liettres, me montrer les abords du château, pourrait me trouver un contact si je veux approcher là la Lacquette.

Poursuivre : traverser Witternesse, bref arrêt pour me montre les abords du moulin, connaît quelqu’un qui pourrait peut-être me permettre une entrée…

Aller maintenant vers Saint-Quentin, mais au passage, nouvel arrêt, au niveau de la ferme château de la Besvre… puis, repartir et traverser Quernes… Me raconte qu’il a vécu par là-bas, enfant, qu’il y avait 2 sociétés de pêches qui s’étaient partagées la Lacquette, lui, a été membre de la Fine Touche. Toute une histoire : voilà comment ça se déroulait à l’époque… les gens s’agglutinaient à l’ouverture, aux week-end… se pressaient pour avoir les meilleurs emplacements… et y pêcher les truites qu’on venait de relâcher… A été écœuré de cette pratique et a fini par préférer le Mardyck, plus calme, moins fréquenté.

16h10, Hameau de l’Abbaye de Saint-André, nouveau souvenir… Fut un temps, à l’Abbaye, où c’était une auberge, un étang y était alimenté par la Lacquette. Me raconte alors l’histoire d’une pêche qui remonte à la jeunesse de son père, le comte interdisait cette pratique dans l’étang…

Dans le hameau, doit y avoir un agriculteur avec qui il a fait du théâtre dans sa jeunesse. A côté de la Lacquette, il y avait une cressonnière…

Maintenant, tourner vers Saint-Quentin, son village d’enfance, y coule la Lacquette, une rivière rapide, creuse, alors que le Mardyck est lent, « accessible aux vaches ». Je me rends compte que les deux cours d’eau sont très proche.

16H20. Didier me dit qu’il connaît tout le monde entre les deux cours d’eau. Nous approchons de la confluence, notre périple s’est accéléré, toujours saccadé, au rythme des stations : des lieux chargés d’histoires intimes.

S’arrête causer avec des gens… à côté d’une maison tout à côté du Mardyck, j’y apprends qu’il a connu la vieille dame qui habitait là à l’époque où il pêchait près de la passerelle, celle près de la vieille grille, son endroit préféré. Me montre. Un monde semble vouloir ressurgir… Des gestes, un emplacement, des regards posés… Me dit que le cours d’eau prend source au niveau des cressonnières de Blessy.

Sommes dans Saint-Quentin, Didier s’arrête au cimetière, lieux où les siens demeurent : un ancrage. Lieu-dit Terné, s’approcher du Mardyck, la Lacquette pas loin… m’explique qu’on utilisait « an’planc’ » (une planche) pour traverser, était étroite, avait un peu peur ; pas de pont à l’époque. M’emmène à travers la prairie, arrivons à l’endroit : nécessité d’enjamber des orties qui nous barrent le passage, et nous tombons sur une passerelle de traverses de chemin de fer : c’était là ! L’eau est noire, trouble : « le Mardyck était clair, tapissé de verdure, là, la rivière est morte ; j’en ai un autre souvenir. » De l’autre côté, on s’avance à travers une zone humide bordée de roseaux : « je marchais le long de la rivière pour rentrer chez moi. »

Quitter le cours d’eau pour aller à l’entrée d’Aire-sur-la-Lys, les cours d’eau vont s’y rejoindre. Il est 17h15, en passant me montre deux tuyaux qui traversent au-dessus de nous, ils alimentent en eau potable la ville de Lille, une station de pompage n’est pas loin. Me raconte que la Lys n’est pas loin non plus, tous convergent vers ce point bas.

Au sortir de notre route, à gauche, nous cherchons la jonction des deux cours d’eau, sans succès. Au loin, Didier me désigne un château d’eau : devait y avoir la piscine à ciel ouvert, était alimentée par la Lacquette, on est donc pas loin… A coté le restaurant le Mardyck. Me dit aussi qu’il faudra que j’y aille, essayer d’en apprendre plus, voir peut-être l’emplacement de cette piscine qui est un étang de pêche aujourd’hui.

En prenant à gauche au feu, sommes près de la Tour Blanche, c’est fait, les deux cours d’eau sont unies… mais pas vu la jonction. Déception. Didier pense qu’il y a deux Lacquette qui traversent Aire, mais ne sait pas trop bien situer ; l’une passe dans le centre ville et l’autre, entre le monument aux morts et le terrain de sport. La Lacquette se jetterait donc en deux endroits dans la Lys ? Me reste plus qu’à revenir, prendre le temps de vérifier tout ça, mmm…

Là, il est temps de regagner Béthune, 17h50, Didier va me déposer à Labanque… Fin du road trip !