Avec Émilie nous quittons Béthune à 14H20, direction Saint-Quentin à côté d’Aire-sur-la-Lys. J’ai rendez-vous à 15h avec Gérard Brodel qui habite Chemin de la Lacquette, à Fort Mardyck.
Arrivons au hameau tout au bout du chemin, décidément, en ce moment, je reviens souvent dans ce coin. Je montre au passage la Lacquette, enfin…, les effets de sa sortie du lit… J’en ai pas encore fini avec ces terres basses, ces espaces de marais ou l’eau affleure m’aspirent. Brusquement, je prends conscience que la berge s’est affaissée près du pont, me souviens pas de l’avoir remarqué vendredi ; en fait, c’est le muret de briques qui a glissé !…

On s’est garé au bout du chemin, Émilie va saluer les chèvres. Les quitter pour se rendre chez Gérard. Il n’est pas encore rentré, avait son rendez-vous chez le coiffeur. En attendant, on regarde : près d’un poteau, reste des sacs noirs, ils ont servi à protéger le devant de la maison des inondations ; à côté, pendus à un arbre, deux canards, enfin, des leurres, doit être chasseur le Gérard…




Il arrive, le sourire franc, nous enjoint à le suivre dans sa maison. La chaleur tranche avec l’extérieur pluvieux et froid ; le ciel est totalement plombé, la journée est ainsi… Dans la pièce, une cuisinière à bois rayonne ; par les fenêtres, au fond de la cour, une rangée de clapiers à lapins, deux chiens nous observent, attentifs. Voilà pour le décor. Gérard nous invite à nous mettre à l’aise, on se découvre et, bien assis, je lance mes questions. Il part dans ses explications, nous raconte l’ici, le maintenant et l’avant, cette vie de campagne qu’il n’a pas quitté, même s’il n’a pas embrassé le labeur des champs.

Entre le jeu des questions et ses réponses, j’apprends qu’ici, on se localise comme étant à Fort Mardyck, ça dépend de Saint-Quentin. Je lui parle de la maison à côté du pont du Mardyck, c’était celle de madame Raoule, « la sorcière » comme les enfants l’appelaient… Et le Madi de Blessel, coule-t-il le long du bois de Fort Mardyck ? Et non, c’est un fossé, on avait vu celui-ci d’en face avec Fabienne, lorsque on avait accédé au Mardyck par la route qui mène à Ham et Blessy.

De fil en aiguille, je modifie ma carte mentale des lieux, j’ai étalé la carte du coin, l’IGN au 1/25000 ème ; la table est devenue le théâtre d’un plan de bataille sans soldats, sans guerre, le Nord en a assez eu. Nous examinons le terrain d’explorations futurs, nos doigts se promènent dessus, dessinent des parcours pendant que nos langues tricotent un nouveau dit des lieux : le marais se dévoile, toujours plus précis.

Je me rends compte qu’à chaque fois que je confronte la carte au terrain, ou l’inverse, je ne suis pas à la bonne échelle, je voudrais voir les distances plus grandes, mais elles sont toujours plus courtes, d’où cette impression de tomber sur les endroits repérés… Me faut un temps d’adaptation pour passer de l’abstraction de la carte, à l’échelle 1/1 qu’éprouvent les pieds. L’œil me trompe aussi, mais différemment, il ne me dit rien de l’étendue en fait, faut qu’il s’accorde aux pieds : bon pied, bon œil !

Pendant ce temps, Émilie photographie activement la scène… On se met à parler des chiens, Gérard confirme qu’il chasse, un de ses chiens est sourd ; il communique avec lui par gestes, ce qui lui occasionne d’être pris parfois pour un malentendant ; il nous fait sourire en évoquant une anecdote à ce propos.

Avec ses explications, j’apprends à mieux contrôler ces sauts conceptuels entre la carte et les lieux que j’ai commencé à fréquenter : là, le Mardyck et à côté, le Madi de Blessel, qu’il appelle aussi petit Mardyck ; ils se rencontrent au bout d’un pré, au plutôt le Madi de Blessel tourne à angle droit, rien de naturel dans tout ça… Quand on regarde de près, canaux, cours d’eau et fossés sont tous reliés d’un trait bleu continu ou discontinu lorsque le flux est intermittent, on s’y perd facilement, l’épreuve du terrain est nécessaire.
Quand j’en arrive à évoquer la question des cressonnières, Gérard confirme le fait que dans ces basses terres, les surfaces bleues sur la cartes correspondent des plans d’eau, des étangs qui sont assez souvent d’anciennes cressonnières. Il en a lui-même acquise une, il l’a remise en état, est à l’angle de la rue de Montbus et de la rue de la rue de Ham, non loin du bourg de Ham. Je l’ai donc obligatoirement vu en passant avec Fabienne jeudi dernier.
Je demande à quoi correspond le canal qui vient du bois avant la patte d’oie, me dit que c’est bien là le Mardyck qui traverse le marais, je note que le cours d’eau le fend même en deux, a du servir de fossé par le passé, pour évacuer l’eau des cressonnières qui devaient exister de part et d’autre…

Pour remettre en état sa cressonnière, Gérard avait un puits artésien à sa disposition, condition sine qua non pour cultiver la plante, me raconte que le cresson vit d’eau claire, à besoin d’un courant continu, se nourrit des nutriments qu’elle contient… L’eau vient d’en dessous, c’est pas profond car elle affleure ici, elle reste à une température à peu près constante de 12 degré. Il ajoute que ceux qui font du cresson aujourd’hui le bâche pour le protéger du froid. Les anciens ont fait autant de puits artésiens que nécessaire pour la culture de cette plante aquatique. Et comme l’eau doit bien ressortir du bassin de culture, elle va de rigoles en fossés et des fossés en cours d’eau : ici le Mardyck emporte les eaux vers Aire-sur-la-Lys.
Il m’explique que le Madi de Blessel naît des cressonnières à Blessel. Je vois bien sur la carte que le cours d’eau se perd ou plutôt devient un réseau de fossés et de plans d’eau… Comment retrouver une source là-dedans ? Ne sont-elles pas plutôt multiples ? Va falloir aller voir de plus près, constater comment tout ça s’entremêle…

A la fin, un peu avant de se quitter, je lui parle du muret qui a glissé vers la Lacquette, me dit : « ça vient d’arriver en fait, il a dû tomber hier ou ce matin »… Ça me rassure un peu, je ne pouvais donc pas en avoir le souvenir… Gérard avance une nouvelle anecdote : « ce matin j’ai vu un gars de Witternesse qui a passé le croc pour dégager le passage de la Lacquette au niveau de la passerelle », au bout du chemin venant de l’abbaye de Saint-André. « Il a trituré et l’embâcle a fini par partir sous le pont, ça ira se mettre dans un pont vers Aire-sur-la-Lys. » Me fait comprendre que nous ne gérons pas bien les cours d’eau, on regarde trop à sa porte sans s’occuper du voisin ; chacune de nos actions peut avoir des répercussions en aval.

Nous repartons sous un ciel pluvieux, il nous raccompagne, fait déjà assez sombre… Avant de rentrer à Béthune, nous allons passer voir où se trouve la cressonnière de Blessel qu’il nous a indiqué sur la carte. Nous remontons la route jusqu’à Saint-Quentin, retrouver la D159, direction Blessy ; tournons à gauche sur Blessel. Mais… c’est celle que j’ai vu avec Michel ! Émilie descend de la voiture, s’engouffre sous les thuyas et jette un œil, elle a repéré les entrées d’eau… Au carrefour, je reconnais la route que nous avions empruntée avec Michel en venant de Witternesse. Un pont franchit le Madi de Blessel, ne me souviens pas que Michel me l’avait présenté, on parlait surtout des fossés plein d’eau qui longe la route…

Décidément, je remarque une correspondance entre le labyrinthe des routes que j’emprunte ici depuis octobre et les passages d’eau… Je finis par opérer par boucles, passant et repassant, à des moments différents, reliant des routes entre elles comme je relie des cours d’eaux et des fossés entre eux… Witternesse semble être devenu ce nœud auquel je m’attache, ajoutant toujours et encore de de nouvelles boucles, resserrant mes approches.

Reste maintenant à retourner sur le terrain, à revoir Gérard pour aller à sa cressonnière, et vaquer dans des endroits que nous avons évoqué, mais avant, je retournerais voir Bertrand Bouclet, le cressiculteur de la rue des Près à Blessy. Affaire à suivre…




























































































































