Jeudi 9 décembre | A la confluence de la Lacquette et du Surgeon, le souvenir d’un moulin


Etre à l’heure… J’ai rendez-vous avec Bernard Delétré, le maire d’Estrée Blanche, il doit m’emmener chez madame Fovet, sur la route de Fléchinelle. Il m’a prévenu qu’elle aura sa fille pour nous accueillir, Marie-Thérèse est âgée, a fêté il n’y a pas longtemps ses 90 ans.

Avec monsieur Delétré, nous parlons du site que je viens voir, il connaît bien le coin, il est d’ici, il a travaillé à côté dans sa jeunesse ; au ‘Gamm Vert’, nous entrons dans la cour et me montre, étendant ses bras en l’air, l’emplacement du moulin, j’ai une image avec moi. Me dit qu’il a été démonté il n’y pas si longtemps… M’invite à m’avancer à la clôture et jeter un œil sur la Lacquette, je me rends compte que je suis tout près de la route : l’axe Thérouanne – Rely, mieux connu ici sous l’appellation de chaussée Brunehaut. En face, légèrement sur ma gauche, une passerelle et face à moi, un parement de pierre. Ce serait un vestige des aménagements du moulin.

Nous ressortons de la cour et prenons de suite à gauche la maison, celle de Marie-Thérèse. Une dame nous ouvre : sa fille, Christine. Après les salutations d’usage, nous gagnons la porte d’en bas, celle qui nous permet d’accéder directement au jardin ; je jubile : une avancée sur l’eau, comme un ponton couvert d’une toiture… J’y accède prudemment en passant par-dessus un grillage, est devenu fragile, Christine me dit que c’était l’endroit où son père, le mari de Marie-Thérèse aimait à venir s’asseoir, regarder et écouter la rivière ; il l’avait construit à cet intention, son plaisir. Avec délectation, je regarde les éléments bouillonner depuis mon poste d’observation : la Lacquette et le Surgeon se mêlent ici même…

Au-dessus, sur la pointe, un chien, une clôture ; en face de moi, j’aperçois une construction à travers le rideau d’arbres et, sur ma droite, une autre construction ; enfin, la passerelle… Tout cela paraît en friche mais, visiblement, c’était occupé.

Besoin d’explications, je sollicite mes hôtes tout en ressortant du promontoire ; suis invité à les suivre dans la maison, plus facile de causer au chaud… Bernard nous annonce qu’il va prendre congé de nous, il a un rendez-vous ; au passage je fais quelques photos…

Christine me fait avancer dans le salon. Marie-Thérèse s’est installée dans un fauteuil près la fenêtre, Christine s’assied en face de moi ; la table me sert à étaler la carte et quelques documents : une image de l’ancien moulin et des fragments du cadastre napoléonien.

Je leur fait part de ce que j’ai appris sur le coin, de ce que j’ai déjà vu du Surgeon en remontant la route de Fléchinelle… qu’il aurait été détourné… Me racontent alors un épisode d’inondation, l’église, en 99 ; Marie-Thérèse se lève, tire le rideau et me montre le terrain en face, de l’autre côté de la route. Le Surgeon y avait repris son cours à cette occasion… Je reconnais la ligne de saules que j’étais allé voir avec Johann Lefèvre. Quelqu’un d’Estrée Blanche avait loué la salle omnisports pour une fête, celle-ci avait été bien inondée, de l’eau boueuse avait tout envahi… S’en souviennent encore ici. Heureusement, ils ne sont pas trop sujets aux inondations.

Christine se joint à notre échange et elle m’explique qu’en face, la ligne de saule correspond au lit naturel du Surgeon. Je raconte que je m’étais interrogé au sujet de ce fossé en partie effacé lorsque j’étais allé là-bas en octobre avec Johann Lefèvre. Aujourd’hui, ce vestige se retrouve entre un chantier en devenir et la friche que nous voyons…

Quand j’évoque le cours d’eau qui se jette dans la Lacquette à côté du château de Créminil, celui que je vois sur la carte, j’évoque Rémy Hammeux qui m’avait dit avoir joué enfant dans un affluent, non loin du château, était-ce celui-ci ? La mère et la fille se regardent, jaugent leurs connaissances des lieux, cherchent dans leurs souvenirs : Christine penche pour le Vaudas ou les Vaudas… On voit que ça correspond au nom d’un lieudit sur la carte, mais pas de nom de cours d’eau… Parler du château ravive des souvenirs, une tante de Marie-Thérèse qui travaillait au château ; c’était à l’époque de l’ancien propriétaire, la famille Lhéritier. Les enfants de Marie-Thérèse venaient jouer là à l’occasion ; Christine se souvient bien, faisait de la barque dans les douves…

Sur le plan, nous cherchons des indices et comparons avec le cadastre napoléonien. Marie-Thérèse nous rejoint et, avec force de souvenirs, à l’examen des documents, nous parvenons à refaire une histoire possible du lieu :

Dans le jardin, nous avons bien vu d’une part, la pointe du terrain qui est à la confluence, elle semble ne pas avoir changé.

D’autre part, à droite, la passerelle et la paroi de pierre blanches qui signent bien l’emplacement du moulin ; nous devons tourner l’ancien cadastre, il n’est pas orienté au Nord, on s’y perd…

Par contre, le fossé en face, de l’autre côté de la route, correspondrait bien à l’ancien lit du Surgeon, ce qui explique qu’à l’occasion, il puisse y revenir…

Sur les anciennes cartes, on se rend bien compte qu’il y a des bras, des bras de décharges peut-être ? Côté Lacquette, sûr, pour soulager le moulin s’il y avait trop de débit. Le Surgeon a été détourné, pensent-elles, pour renforcer la Lacquette et apporter plus de puissance au moulin.

On peine à trouver un sens à tous ces bras, ont disparu, on n’a plus la mémoire… Ce qui nous semble aussi plausible : le détournement le Surgeon a pu lieu pour l’usage de la mine de Fléchinelle, un peu plus haut sur la route… Marie-Thérèse nous dit se souvenir que, quand elle était jeune, avoir vu couler noir le ruisseau de Vaudas. « Les mines lavaient le charbon, avaient besoin d’eau ». Faudra que je redemande aux habitants rencontrés en octobre, près du puits de Fléchinelle, Christian vu avec Didier Vivien et Michel Deneuféglise, lorsque je m’étais arrêté pour voir le détour du Surgeon…

Marie-Thérèse garde vif le souvenir du moulin, l’avait vu déjà il y a 80 ans, « il par la suite bien été modernisé… il faisait de la farine » ; Christine a pu le connaître encore ; puis tout s’est arrêté et la mairie a pu le démolir il y a une dizaine d’années…

Lorsque j’évoque le train qui venait de la mine, avec ce pont – un vestige sur lequel Bernard a eu un poulailler – que j’ai vu avec Johann Lefèvre, Elle me raconte que le chemin de fer passait effectivement de l’autre côté, derrière une bande de terrain, en fait derrière la cabane que j’ai aperçue en face, celle de M. et Mme Delvard, et à la pointe où j’ai vu le chien, c’était le terrain de M. Fievet. Mais elle rajoute que ce sont ses repères, aujourd’hui, ce ne sont plus les mêmes propriétaires aujourd’hui…

Maintenant, la confluence des deux cours d’eau a pris corps : le tissage des récits entendus avec les documents accumulés ont fait naître des images toujours plus précises de la circulation de Lacquette et du Surgeon à travers le village. C’est en même temps une histoire des lieux qui remonte, une histoire pas si lointaine… avec des transformations parfois récentes, une mémoire encore vive…

Christine m’indique où je vais pouvoir trouver le Vaudas, il passe d’après elle sous un pont à la sortie de Longhem, sur la route qui va à Liettres ; pour elle, c’est là que je le trouver avant qu’il ne se jette dans la Lacquette : «  le Vauda passe dans Longhem ; presqu’à la sortie, on voit le pont ». « Il passe aussi au Transvaal », rajoute Marie-Thérèse. Elle connait. Elle a habité là, son père était mineur. A la fermeture ses parents sont partis à Valencienne, c’était dans les années 50 ; pas elle, est restée là… Dit aussi que Christine est née ici, dans cette maison d’Estrée Blanche.

En repartant, j’ai la ferme intention d’aller voir ce pont. Mais avant, je contourne la rivière, je marche et remonte la route de Thérouanne, tourne à gauche dans la rue de la Lacquette, puis une impasse qui longe l’autre rive, je reconnais là où je suis allée, j’ai conscience que je teste mes nouveaux repères… Plus avant, je reconnais l’étang et le champ que je voyais de puis l’autre rive, lors de ma sortie avec Johann. Rassasié, je retourne à la voiture.

Obstinément, je suis en train de chercher, je veux trouver ce cours d’eau qui se délivre dans la Lacquette à la sortie de Longhem. A la vue du château de Liettres, je m’arrête, on le voit bien maintenant que les feuilles sont tombées ; j’ai aperçu de l’eau derrière la haie qui longe la route… Cela impose un nouvel arrêt, près d’une maison cette fois, le long de la route, pas d’autres possibilités… Traverser la route et observer par dessus la haie, en contrebas, bah, l’eau qui arrive sous la route n’est un filet, des eaux de ruissellement, une bouche d’égouts de part et d’autre de la route renforce mon appréciation. Par contre, j’aperçois un autre fossé, je ne sais pas trop quel est son statut… Pas un cours d’eau en tout cas.

En revenant à la voiture, je croise un quidam, lui demande s’il sait quelque chose : rien… n’est pas d’ici.

Me rendre un peu plus loin et là, un pont, LE pont !… je me gare où je peux. Aller examiner : c’est mon premier repérage dudit Vaudas, à trainer près du pont, à causer du ruisseau à une jeune femme qui est sortie d’une maison sise à côté, mais rien, ne connait pas, ne semble pas s’y intéresser non plus. Les gens que je croise, plutôt jeunes, ne connaissent pas, sans doute pas d’ici, pas de racines, n’ont peut-être pas tissé d’histoires avec leur lieu de vie ?

En regardant autour, je remarque un chemin entre deux maisons , je finis par m’engouffrer, c’est devenu un chemin de randonnée, bien taillé, le GR 145 Via Francigena ; à droite au bout d’un pré, le château de Liettres s’exhibe orgueilleusement, me remémorant les enluminures des très riches heures du Duc de Berry. J’arrive sur un pont, enfin je le devine plus que je ne le vois, l’ouvrage m’apparaît d’importance, il est masqué par une végétation de sous-bois, l’accumulation de litière forestière a gommé ses formes…

Une femme avec un chien se tient pas loin, je lui demande le nom du cours d’eau qui coule dessous : « ça doit être la Lacquette, faudrait descendre, il doit y avoir une pancarte près du pont. »

Rien !… Par contre, des traces bien visibles du débordement récent : une clôture semi immergée, avec des laisses de crue, pendantes. Je déplie ma carte, j’en conclus que ce ne peut être que la Lacquette.

Je suis sous le charme de l’endroit, c’était inattendu ; je me rends compte que je peux poursuivre mon exploration : longer, une clôture ouverte, trouver en autre un plus loin, elle a été piétinée… Des pêcheurs ?

Joie : j’arrive à la confluence du ruisseau et de la rivière… J’aperçois des maisons, les jardins vont jusqu’à la rivière ; celles-ci doivent être le long de la route… Derrière moi, la plaine, le fond de vallée de la Lacquette, des saules bordent les prés… Tout près, des saules spectaculaires, creux, semblent bien vieux. Je vais les saluer : les approcher, tourner autour ; je suis rester un moment à jauger l’endroit, à apprécier… Au loin à gauche, on devine le château de Créminil. Tout doucement, j’augmente mon parcours des rives de la Lacquette et la connaissance de ses affluents, toujours plus nombreux…

A mon prochain séjour, je chercherai en apprendre plus sur ce ruisseau : remonter le Vaudas. Si Christine l’a nommé ainsi, d’autres l’appelle-t-il pareillement ? Sur la carte IGN, rien… Le statut des cours d’eau n’est jamais évident ; s’arrêter aux ruisseaux et à la rivière ne me suffit pas, de nombreux bras alimentent la Lacquette ; qu’il soient irréguliers ou temporaires, de simples fossés ou des ruisselets, peu m’importe, c’est la bassin tout entier qui fait ce cours d’eau.

Temps de poursuivre ma route, je dois rentrer à Béthune, doit être 16:30, le jour a bien baissé. C’est ma dernière sortie d’exploration de l’année, je reviendrais début janvier 2020…

Mercredi 8 décembre | La cressonnière et le marais

Chance, la météo est correct, le soleil pointe : bel après-midi en perspective ; rendez-vous à 15:30 chez le cressiculteur de la rue des Prés. Mais avant, je veux repasser par le marais à Blessel, montrer à Fabienne, refaire des photos après les épisodes de pluie.

En passant par Witternesse, s’arrêter au pont, voir l’évolution de la Lacquette. Avec de meilleures conditions météo, nous allons pouvoir prendre le temps de regarder. L’eau a baissé.

Retrouver la cressonnière à Blessel, mais je me trompe à la sortie de Witternese, alors faut remonter sur Blessy et redescendre par la petite route sur la D 159… Pas grave, c’est tout près… Montrer l’emplacement de la cressonnière à Fabienne et filer retrouver le Madi de Blessel. S’arrêter, et observer plus attentivement les lieux que mardi, il pleuvait trop : aller voir les fossés, le pont et le Madi et, sur un des côtés, le marais qui semble tenté de redevenir marécage : roseaux et fouillis végétal.

1155 rue des Prés : on aperçoit les véhicules de l’entreprise. Je m’annonce, la dame sursaute, je l’ai visiblement surprise ; elle nous indique où retrouver son mari, il est en train de récolter dans la cressonnière.

Le soleil est radieux. Bertrand Bouclet est dans un bassin, en cuissardes. Il s’affaire à remplir des cagettes posées sur le côté. Nous nous approchons pour le saluer et le regarder faire. Je commence à lui poser des questions sur son activité : « c’est pas profond, le cresson pousse à 5-10 cm de profondeur, si je suis enfoncé, c’est la vase ; ici l’endroit s’appelle les tourbes. » Je retrouve là l’homme affable que nous avions rencontré, la parole généreuse, nous expliquant sans retenue la cressonnière.

Il se hisse hors du bassin.

« Vous n’avez pas froid dans le bassin ? »

« Non, l’eau est à 10 degré, c’est plutôt quand on sort qu’on sent le froid. »

Sommes prêt à le suivre : aller jusque dans le marais – le summum de ma curiosité – et approcher le grand fossé qui se jette dans le Mardyck, de l’autre côté, rue de Montbus.

« Vous avez des bottes », nous dit-il en regardant nos pieds, un poil dubitatif… Je réponds que je vais aller les chercher dans la voiture ; Fabienne nous assure que c’est bon pour elle, ces bottes en cuir feront l’affaire.

Bertrand nous entraîne derrière lui, il nous présente méthodiquement des arrivées d’eau, des puits artésiens, des rigoles d’évacuations. Il évoque les travaux qu’avait fait l’ancien cressiculteur : « là, c’est la sortie qui rassemble les eaux, on voit qu’ici il devait avoir un vanne, il avait sans doute construit ça pour contrôler en cas d’inondations. » Démonstratif, il nous montre, descend pour atteindre la glissière du batardeau. « Il devait utiliser une pompe pour rejeter l’eau de l’autre côté lorsque ça menaçait d’inonder. »

« Mais où part cette eau ? »

« Elle va dans le fossé qui passe derrière l’étang (on le perçoit à travers la végétation), il rejoint le Mardyck. »

Nous sommes surpris par un tel dispositif, dans les rigoles coule vivement une eau limpide, je note qu’il y a 3 bras, l’un provient du bas de l’exploitation, un autre du haut et le canal de sortie vers le fossé. Il nous explique que les eaux sont conduites sur les côtés, rassemblées et acheminées vers cette sortie. Raconte que ce n’est pas évident, il n’a qu’un dénivelé de 2 cm avec le fond de son terrain. En bas, il a été inondé récemment : « le cresson souffre de l’immersion, c’est une plante semi-aquatique. Ça et le froid, et les feuilles deviennent marron »… il nous montre.

« Et pour les semis, vous faites comment ? »

« On fait l’été, on vide l’eau des bassins, le cresson ne lève pas dans l’eau, faut 15 jours. »

Il produit ses graines, les récoltent à la main : « elles sont toutes petites, viennent dans des siliques, comme le colza, c’est une brassicacée. »

Il faut donc imaginer l’exploitation comme un ensemble de bassins savamment reliés à des rigoles souterraines d’évacuation d’eau… Là, on ne voit rien, on ne devine pas non plus au premier coup d’œil, faut l’éduquer ; après s’être fait expliqué, nous commençons à voir la cressonnière autrement.

En passant, il nous montre ses serres, une tentative pour faire pousser autrement son cresson : « il pousse trop vite, bien sûr, on peut récolter un peu vite, mais regardez, les tiges sont trop hautes, la densité est faible ; je voulais essayer, pas convainquant. » Cette fois, nous voyons l’étang par dessus le muret, c’est de là que viennent les cris moqueurs qu’on entend par moments, des canards s’égayent dans l’eau…

Je lui demande s’il y a d’autres cressiculteurs dans le marais de Blessy, il en resterait 5… Un voisin, là, à gauche, il nous montre une bâtisse. Mais il n’habite pas là. Il nous énumère et localise les producteurs, mais je ne suis plus bien, trop d’infos… L’un deux a la cressonnière à Blessel. Bertand, lui, a 5 autres lieux de production. C’est visiblement la règle, je pensais naïvement qu’il travaillait juste là. Il nous explique les cressonnières qu’il y avait dans la direction de Saint-Quentin, en direction du pont de Folie, mais elles ont été rachetées et supprimées. En d’autres endroits du marais, l’agence de l’eau en a rachetées ; ça doit remonter à une quinzaine d’année – suis plus très sûr -, les laisse évoluer librement, pour la qualité des eaux. Faut aussi considérer le marais comme un filtre naturel. Bertrand nous dit aussi que l’eau sort plus pure après être passée dans ses cressonnières… On se prend à imaginer du lagunage avec de tels bassins, mais compliqué à entretenir nous dit-il.

En limite du marais, quelques dépôts de l’exploitation et aussitôt la végétation typique des milieux humides : carex, prêles, aulnes, roseaux, chardons des marais, consoudes… Bertrand s’enfonce, on le suit, enjambant les plantes, s’enfonçant légèrement dans la tourbe. Le changement est radical, avec l’hiver, nombre de plantes sont en fin de cycle, cassées, pendantes, occupées à rejoindre l’humus… C’est le pays d’Alice ici, sensation d’avoir changé de monde ; nous devons nous frayer notre passage, frôlant des arbres, évitant des poches d’eaux.

Bertrand nous dit que ses enfants venaient jouer ici, l’un d’eux avait même entrepris de dégager et d’entretenir un bout de fossé. Nous passons une passerelle qu’il avait fait d’un bout de tôle. Notre hôte a quitté sa peau de cressonnier, pour celle d’un autochtone du marais ; on sent un plaisir indéniable à y circuler et à nous montrer l’endroit…

Nous montre parfois un ancien puis artésien, le tuyau en métal rouillé, d’où monte une eau limpide, l’un d’eux est surmonté d’une mousse abondante, lui donne des allures de petite fontaine, semble tout droit sortie d’un conte.

Bertrand file devant, tourne, zigzague ; nous le suivons plus laborieusement ; là, une branche tente un croc en jambe ; plus loin Fabienne s’exclame : s’est frottée à une ortie…

Ça monte légèrement, c’est taluté, derrière, le fossé du Mardyck. Tout ça c’est chez lui, jusqu’à l’eau. De l’autre côté, un pré, nous dit qu’au bout c’est la rue de Ham, je pense reconnaître l’endroit : des tas de bois. Nous échangeons sur ces eaux, effectivement le fossé récolte les eaux des cressonnières, je lui parle de ma confusion entre ce bras et le Mardyck qui coule a bout, le long de la rue de Montbus, pour lui c’est le Mardyck ici. Je lui sors la carte IGN sur laquelle le Mardyck est un petit cours d’eau qui s’enfonce dans la campagne entre la rue de Ham et la rue de Montbus. Bertrand est perplexe car côté importance et débit, c’est bien ce fossé qui alimente le Mardyck. Il nous dit que ce marais a été aménagé de longue date, que les anciens ont trouvé dans cette zone une belle occasion de domestiquer le marais, l’eau affleure ; on peut trouver un peu partout d’anciens forages ou ce qu’il en reste, « l’eau, ici, est à 17 mètres, même si on ne creusait pas elle remonte de toute façon ».

Il trouve que l’eau du fossé s’écoule trop lentement, manque de courant, celui-ci est trop large, trop envasé par affaissement des berges. A côté j’aperçois des thuyas , même quelques saules plantés, nous dit que c’est un jeune qui a fait ça, il vient chasser, fait remarquer qu’il a débordé de la limité de propriété, « il ne connaît pas encore bien ses limites » ; derrière, masqué par la végétation, on devine son abri de chasse… En face, nous apercevons le propriétaire du pré, il nous salue à peine. Bertrand nous raconte une histoire de branche tombée, une fâcherie des campagnes qui peut empoisonner les relations entre voisins…

A voir le marais, si sauvage, on peine à imaginer la propriété, on ne distingue pas si facilement des limites, un voisinage, et pourtant ces lieux sont utilisés, fréquentés… chasseur, cressiculteur, propriétaire d’étang pour le loisir, propriétaire d’un bosquet qui fait son bois… sans oublier les techniciens de rivière qui viennent faucarder le grand fossé.

Au retour, Fabienne montre un fossé sur notre gauche, Bertrand nous dit que c’est son fossé de décharge, il remonte et vire à droite et contourne l’étang jusqu’à l’endroit où nous avons vu sa sortie d’eau… Difficile pour nous, de nous rendre compte. Ça corrobore le fait que ce marais est truffé de rigoles et de fossés qui relient ou reliaient des cressonnières, ils se déchargent dans ce fossé central qui conduit les eaux au cours d’eau. Un énorme réseau draine les parcelles, il faudrait imaginer toutes ces résurgences, ces puits artésiens comme autant de sources qui viennent grossir le Mardyck, et font finalement le Mardyck.

Retour, on aperçoit du monde près des bassins : une dame près des cagettes, un enfant à conduire le petit tracteur ; tout ce monde s’affaire, va charger les cagettes de cresson. Nous les rejoignons, Fabienne prête main forte. Et l’enfant repart avec son chargement, il est tout jeune, c’est son dernier fils, il a 7 ans, l’âge où on jouerait plus volontiers avec une tracteur à pédale ; lui, non, il joue au cressiculteur, manœuvre avec aisance, en avant, en arrière. Nous le regardons s’éloigner, amusés et admiratif. Bertrand nous dit qu’il trouve normal qu’il aide, faut qu’il apprenne…

Va être le moment de nous quitter, je lui dis qu’à l’occasion, je reviendrais bien à la belle saison dans le marais, voir le changement.

Suis ravis d’avoir pu enfin accéder au marais ; cet endroit a dévoilé une partie de son mystère, le mariage de ces zones de basses terres, domestiquées, et leur lien avec les cours d’eau naturels, au point qu’on s’y perd tous. Tout ce monde tissent un réseau complexe aux ramifications insoupçonnées pour un œil non averti. Ici, le Mardick, le Madi de Blessel et la Lacquette règnent sur ces terres, inondant ou drainant les eaux, selon les humeurs de la météo.

Lundi 6 décembre | A la recherche du Madi de Blessel : retrouver Gérard Brodel à Fort Mardyck


Avec Émilie nous quittons Béthune à 14H20, direction Saint-Quentin à côté d’Aire-sur-la-Lys. J’ai rendez-vous à 15h avec Gérard Brodel qui habite Chemin de la Lacquette, à Fort Mardyck.

Arrivons au hameau tout au bout du chemin, décidément, en ce moment, je reviens souvent dans ce coin. Je montre au passage la Lacquette, enfin…, les effets de sa sortie du lit… J’en ai pas encore fini avec ces terres basses, ces espaces de marais ou l’eau affleure m’aspirent. Brusquement, je prends conscience que la berge s’est affaissée près du pont, me souviens pas de l’avoir remarqué vendredi ; en fait, c’est le muret de briques qui a glissé !…

On s’est garé au bout du chemin, Émilie va saluer les chèvres. Les quitter pour se rendre chez Gérard. Il n’est pas encore rentré, avait son rendez-vous chez le coiffeur. En attendant, on regarde : près d’un poteau, reste des sacs noirs, ils ont servi à protéger le devant de la maison des inondations ; à côté, pendus à un arbre, deux canards, enfin, des leurres, doit être chasseur le Gérard…

Il arrive, le sourire franc, nous enjoint à le suivre dans sa maison. La chaleur tranche avec l’extérieur pluvieux et froid ; le ciel est totalement plombé, la journée est ainsi… Dans la pièce, une cuisinière à bois rayonne ; par les fenêtres, au fond de la cour, une rangée de clapiers à lapins, deux chiens nous observent, attentifs. Voilà pour le décor. Gérard nous invite à nous mettre à l’aise, on se découvre et, bien assis, je lance mes questions. Il part dans ses explications, nous raconte l’ici, le maintenant et l’avant, cette vie de campagne qu’il n’a pas quitté, même s’il n’a pas embrassé le labeur des champs.

Entre le jeu des questions et ses réponses, j’apprends qu’ici, on se localise comme étant à Fort Mardyck, ça dépend de Saint-Quentin. Je lui parle de la maison à côté du pont du Mardyck, c’était celle de madame Raoule, « la sorcière » comme les enfants l’appelaient… Et le Madi de Blessel, coule-t-il le long du bois de Fort Mardyck ? Et non, c’est un fossé, on avait vu celui-ci d’en face avec Fabienne, lorsque on avait accédé au Mardyck par la route qui mène à Ham et Blessy.

De fil en aiguille, je modifie ma carte mentale des lieux, j’ai étalé la carte du coin, l’IGN au 1/25000 ème ; la table est devenue le théâtre d’un plan de bataille sans soldats, sans guerre, le Nord en a assez eu. Nous examinons le terrain d’explorations futurs, nos doigts se promènent dessus, dessinent des parcours pendant que nos langues tricotent un nouveau dit des lieux : le marais se dévoile, toujours plus précis.

Je me rends compte qu’à chaque fois que je confronte la carte au terrain, ou l’inverse, je ne suis pas à la bonne échelle, je voudrais voir les distances plus grandes, mais elles sont toujours plus courtes, d’où cette impression de tomber sur les endroits repérés… Me faut un temps d’adaptation pour passer de l’abstraction de la carte, à l’échelle 1/1 qu’éprouvent les pieds. L’œil me trompe aussi, mais différemment, il ne me dit rien de l’étendue en fait, faut qu’il s’accorde aux pieds : bon pied, bon œil !

Pendant ce temps, Émilie photographie activement la scène… On se met à parler des chiens, Gérard confirme qu’il chasse, un de ses chiens est sourd ; il communique avec lui par gestes, ce qui lui occasionne d’être pris parfois pour un malentendant ; il nous fait sourire en évoquant une anecdote à ce propos.

Avec ses explications, j’apprends à mieux contrôler ces sauts conceptuels entre la carte et les lieux que j’ai commencé à fréquenter : là, le Mardyck et à côté, le Madi de Blessel, qu’il appelle aussi petit Mardyck ; ils se rencontrent au bout d’un pré, au plutôt le Madi de Blessel tourne à angle droit, rien de naturel dans tout ça… Quand on regarde de près, canaux, cours d’eau et fossés sont tous reliés d’un trait bleu continu ou discontinu lorsque le flux est intermittent, on s’y perd facilement, l’épreuve du terrain est nécessaire.

Quand j’en arrive à évoquer la question des cressonnières, Gérard confirme le fait que dans ces basses terres, les surfaces bleues sur la cartes correspondent des plans d’eau, des étangs qui sont assez souvent d’anciennes cressonnières. Il en a lui-même acquise une, il l’a remise en état, est à l’angle de la rue de Montbus et de la rue de la rue de Ham, non loin du bourg de Ham. Je l’ai donc obligatoirement vu en passant avec Fabienne jeudi dernier.

Je demande à quoi correspond le canal qui vient du bois avant la patte d’oie, me dit que c’est bien là le Mardyck qui traverse le marais, je note que le cours d’eau le fend même en deux, a du servir de fossé par le passé, pour évacuer l’eau des cressonnières qui devaient exister de part et d’autre…

Pour remettre en état sa cressonnière, Gérard avait un puits artésien à sa disposition, condition sine qua non pour cultiver la plante, me raconte que le cresson vit d’eau claire, à besoin d’un courant continu, se nourrit des nutriments qu’elle contient… L’eau vient d’en dessous, c’est pas profond car elle affleure ici, elle reste à une température à peu près constante de 12 degré. Il ajoute que ceux qui font du cresson aujourd’hui le bâche pour le protéger du froid. Les anciens ont fait autant de puits artésiens que nécessaire pour la culture de cette plante aquatique. Et comme l’eau doit bien ressortir du bassin de culture, elle va de rigoles en fossés et des fossés en cours d’eau : ici le Mardyck emporte les eaux vers Aire-sur-la-Lys.

Il m’explique que le Madi de Blessel naît des cressonnières à Blessel. Je vois bien sur la carte que le cours d’eau se perd ou plutôt devient un réseau de fossés et de plans d’eau… Comment retrouver une source là-dedans ? Ne sont-elles pas plutôt multiples ? Va falloir aller voir de plus près, constater comment tout ça s’entremêle…

A la fin, un peu avant de se quitter, je lui parle du muret qui a glissé vers la Lacquette, me dit : « ça vient d’arriver en fait, il a dû tomber hier ou ce matin »… Ça me rassure un peu, je ne pouvais donc pas en avoir le souvenir… Gérard avance une nouvelle anecdote : « ce matin j’ai vu un gars de Witternesse qui a passé le croc pour dégager le passage de la Lacquette au niveau de la passerelle », au bout du chemin venant de l’abbaye de Saint-André. « Il a trituré et l’embâcle a fini par partir sous le pont, ça ira se mettre dans un pont vers Aire-sur-la-Lys. » Me fait comprendre que nous ne gérons pas bien les cours d’eau, on regarde trop à sa porte sans s’occuper du voisin ; chacune de nos actions peut avoir des répercussions en aval.

Nous repartons sous un ciel pluvieux, il nous raccompagne, fait déjà assez sombre… Avant de rentrer à Béthune, nous allons passer voir où se trouve la cressonnière de Blessel qu’il nous a indiqué sur la carte. Nous remontons la route jusqu’à Saint-Quentin, retrouver la D159, direction Blessy ; tournons à gauche sur Blessel. Mais… c’est celle que j’ai vu avec Michel ! Émilie descend de la voiture, s’engouffre sous les thuyas et jette un œil, elle a repéré les entrées d’eau… Au carrefour, je reconnais la route que nous avions empruntée avec Michel en venant de Witternesse. Un pont franchit le Madi de Blessel, ne me souviens pas que Michel me l’avait présenté, on parlait surtout des fossés plein d’eau qui longe la route…

Décidément, je remarque une correspondance entre le labyrinthe des routes que j’emprunte ici depuis octobre et les passages d’eau… Je finis par opérer par boucles, passant et repassant, à des moments différents, reliant des routes entre elles comme je relie des cours d’eaux et des fossés entre eux… Witternesse semble être devenu ce nœud auquel je m’attache, ajoutant toujours et encore de de nouvelles boucles, resserrant mes approches.

Reste maintenant à retourner sur le terrain, à revoir Gérard pour aller à sa cressonnière, et vaquer dans des endroits que nous avons évoqué, mais avant, je retournerais voir Bertrand Bouclet, le cressiculteur de la rue des Près à Blessy. Affaire à suivre…