Vendredi 7 janvier 2022 | Boncourt, à l’angle de la rue Jean-Marie Defrance et de la rue du Marais : le Trou sans Fond


Le départ est programmé à 13:30 avec Samia, elle m’accompagne aujourd’hui dans ma quête, arrêt carburant puis nous sortons de la D943, après Lillers, pour tourner sur Bourecq et Saint-Hilaire-Cottes. Au loin le ciel s’est passablement assombri. Je fais remarquer que ça tombe vers là où nous rendons… En prenant la D94, nous passons sous l’auto-route des Anglais pour rejoindre la chaussée Brunehaut. Je reconnais le carrefour où nous avions fait une pause déjeuner avec Didier Vivien. Maintenant nous approchons de Fléchin, nous sommes impressionnés, les alentours sont tout blanc, on dirait qu’il a neigé ! Arrêt à Westrehem pour montrer la chapelle près de bâtiment agricole, le sol est jonché de grêle en fait… L’averse a dû être importante. La route est couverte d’une couche qui m’impose la prudence. Passage obligé à Flebvin-Lès-Aire, décidément… ce lieu est têtu. J’y retrouve la D77 qui va nous permettre de reprendre l’enquête où nous nous étions arrêtés hier avec Émilie.

J’en profite pour m’arrêter à la sortie de Flebvin pour observer l’eau qui va rejoindre le ruisseau du Puits sans Fond derrière le château…

Un peu plus loin, en traversant un hameau de la commune, suis attiré par l’eau qui coule dans le fossé à gauche, elle est drue, chargé, ocre jaune. On s’arrête le long des maisons et je file vers le fossé, regarde pisser l’eau d’une gouttière, remonter le long de la route, et suis le flux jaunasse. Indéniablement, l’averse de grêle a chargé les alentours et l’eau s’écoule vivement maintenant. Je dis à Samia qu’on a l’occasion de vivre en direct l’arrivée des eaux des champs…

Une homme sort, intrigué par nos manœuvres, il a remarqué qu’on photographiait, on comprend vite qu’il nous prend pour d’autres… Daniel qu’il s’appelle, il nous parle de cette situation avec les fossés qui débordent. Nous dit qu’on est ici sur le territoire de la CAPSO, qu’avec le remembrement et les aménagements qui ont opéré ces tracés, les eaux ont été déviés et vont rejoindre plus bas le ruisseau à travers champs ; les « creuses » (chemins creux) ont été supprimés et maintenant l’eau s’écoule de l’autre côté de la route ; comme pour appuyer ses explications, il pointe la doigt derrière sur sa gauche et nous évoque le plan d’eau qu’il y avait là.

En le quittant, je veux aller voir les fossés dont il a parlé, nous nous rendons un peu plus loin, à une sortie de champs boueuse, l’eau descend vivement vers le fossé. Avec Samia, nous nous rendons compte que ces eaux chargées viennent de directions opposées et s’assemblent pour passer sous la route, vers le fond de vallée. A droite derrière la haie, un grand fossé a été creusé dans une parcelle humide, colonisée par les joncs.

Je prolonge ma marche dans l’autre direction, prudence, les voitures roulent vite ici… L’eau dévale de la colline, est bloquée par des planches, sans doute pour éviter qu’elle se répande dans le fossé et finisse par déborder sur la route. L’eau traverse sous la route et rejoint le fossé qui descend vers le ruisseau en bas de Pippemont.

Nous nous y rendons en voiture, lorgnant vers l’eau du fossé. A la sortie du pont nous trouvons à nous garer : l’eau est bruyante, ça vient de l’autre côté, une chute au niveau de l’arrivée d’eau d’un fossé qui a bien creusé son lit. De l’autre côté, j’aperçois un bras qui arrive d’un pré ; je retourne sur la route pour gagner l’entrée du pré et essayer de voir cette arrivée d’eau, impossible ; après une courte hésitation, j’ouvre la barrière et pénètre.

A droite, à une centaine de mètres, une pelleteuse, elle a élargi un fossé pour faciliter le drainage de la prairie ; à gauche, je m’approche du ruisseau, la berge demeure inaccessible, embroussaillée, mais j’y gagne, le contrechamp me permet d’établir une liaison : le fossé traverse le pré à l’oblique, vient indéniablement de la route, là même où nous avons constaté le mélange des eaux tout à l’heure. Ça doit faire dans les 700 m d’après la carte.

Cette situation me permet de voir les eaux des champs dévaler vers un cours d’eau qui les rassemble, une vraie leçon de terrain d’hydraulique… La configuration des lieux me facilite le changement de point de vue et d’envisager le site sous différents angles ; c’est finalement saisir l’endroit dans une globalité : un préalable au geste cartographique.

Après cet épisode, je peux envisager de poursuivre sur Fléchin et rechercher la source nommée « Trou sans Fond » sur la carte IGN. Dans le village, l’appel des ponts imposent le rythme et les sorties exploratoires : un tour à droite, on a repéré un passage qui longe le cours d’eau : cul de sac, après, c’est privé…

Retour et remonter le cours de l’eau, le flot est puissant, nous nous sommes arrêtés près d’un muret qui le longe, j’imagine à la fois pour protéger la rue des débordements et des chutes…

Un peu plus loin, au détour d’un virage, le bruit puissant d’une chute d’eau nous intrigue, Samia me montre qu’on la devine derrière la végétation, ça semble tourner brutalement à gauche ; en redescendant, aucune vue par-dessus la clôture, l’eau contourne l’habitation ; peut-être y avait-il là un moulin ?

Nous poursuivons, tantôt à pieds, tantôt en voiture pour coller au plus près de l’eau ; de fil en aiguille, nous approchons de notre but : cette source tant convoitée du Trou sans Fond. Le fossé est toujours large et plein, traversé de passerelles qui mènent à des maisons ou des terrains.

Sommes sortis de Fléchin, Boncourt : nous approchons…, le cours d’eau devient plus libre, il traverse un vallon qui se révèle à terrain découvert, une maison isolée gît au fond, donne l’impression d’être traversée par le cours d’eau.

Sommes enfin à la fourche, à l’angle de la rue Jean-Marie Defrance et de la rue du Marais, une arbre majestueux trône, équipée d’une chapelle, il marque l’endroit, nous y sommes : y’a plus qu’à…

Descendre et entreprendre l’exploration, d’abord ensemble, puis chacun de son côté… Finalement, nous remarquons qu’à l’abrupte de la route, des gabions de graves bordent un bassin assorti de deux buses. Un peu plus bas, un autre bassin, naturel cette fois, l’eau bouillonne bruyamment à la sortie d’une buse éventrée : c’est là ! Le sol enherbé est détrempé, couvert de feuilles mortes parsemée de grêle, la situation nous rappelle qu’il ne fait pas chaud ; Samia finit par aller se réfugier dans la voiture. Je fouine encore un peu…

Lâcher l’affaire, va être temps de retourner, 16:20 déjà. Sur le retour je propose à Samia d’aller jeter un œil au pont de l’autre côté de Fléchin, il va enjamber le ruisseau le Puits sans Fond… Une occasion de s’arrêter pour satisfaire une dernière fois ma curiosité.

On aperçoit un groupe : trois hommes, se laisser tenter, l’occasion est trop belle… Je leur pose des questions, le plus grand, pas farouche, me répond d’un ton enjoué qu’ici c’est le Surgeon… Aïe, lui dit, en tenant fermement ma carte IGN, que c’est le Puits sans Fond… Il connaît pas ce nom… Avec ses compères ils échangent, puis il rend son verdict : « y’a qu’à aller voir à la mairie le cadastre, pour moi ça a toujours été le Surgeon ici… », mais j’insiste, un peu têtu, gonflé de certitudes… le doigt sur la carte. Il persiste. Je commence à désespérer… Pendant ce temps, l’ancien retourne armé de sa fourche à ses occupations derrière le tracteur et le jeune descend, entre sous un porche et disparaît de la scène.

Et la source du « Trou sans Fond » ? Pareil, connaît pas ce nom… Il connaît l’endroit, bien sûr, les deux buses, la maison là-bas : c’était un élevage de truites, l’eau est claire. L’eau passe à Fléchin, dans le Pré Boncourt et va se jeter dans le Surgeon. Alors je lui fait part de ma quête, le bassin de la Lacquette, sa source à Groeppe ; le Surgeon à Cuhem et la source que je suis allé chercher là-bas… « Mais la source du Surgeon est à Honnighem ! » s’insurge-t-il. Argl !… Visiblement, nous ne parlons pas de la même chose, j’ai l’impression d’être entré dans un monde parallèle où les choses ne sont pas tout à fait pareil, suis troublé… « Je peux vous emmener voir, vous avez des bottes ? », je lui réponds que si c’était possible, demain, je serais disposé à venir… On doit rentrer à Béthune, il est déjà tard pour nous. « Bah, ça m’arrange pas demain, suis en retraite mais c’est le week-end. »

Il s’appelle Watelle, il accepte de me donner son numéro de téléphone, je tenterai à un autre moment. Pour conclure, il me dit « y’a de l’eau partout ici », j’en conviens, pas si facile de s’y retrouver, un cours d’eau se nourrit de sources multiples…

Le jour baisse vite maintenant, on a un peu froid, les pieds pour Samia, les mains pour moi… Nous rentrons par le même chemin, le temps a vite passé, difficile de faire plus, faudra que je revienne pour essayer de trancher, Surgeon ou Puits sans Fond ?à moins que ce soit les deux ?

Jeudi 6 janvier 2022 | Honninghem, remonter aux sources du Puits sans Fond


Le temps est-il fiable aujourd’hui ? Fait pas chaud. Émilie s’est bien couverte, a pris ses bottes aussi, elle sait que nous allons crapahuter dans la campagne. Nous quittons Béthune à 13:30, avec juste ce qu’il faut de carburant… Je verrais plus tard pour le ravitaillement. Je reprends la D943 jusqu’à Lillers, plus simple, après je tournerais sur Estrée-Blanche, puis direction Cuhem. Émilie trouve que je me rallonge, mais je vais en profiter pour lui montrer au passage ce que j’avais exploré auparavant.

Arrêt au moulin de la Carnoye, puis aller dans Cuhem voir où se trouve la source du Surgeon, enfin les deux endroits que j’ai repéré… Elle apprécie tout autant que moi le charme de l’endroit.

Je veux prendre la D77 qui descend au Sud vers Fléchin, c’est retrouver l’endroit où nous nous sommes arrêtés ensemble en décembre, le pont est à environ 1 km : le passage de la Lauvet ; va se jeter plus bas dans le Puits-sans-Fond. Mais je préfère continuer, repérer d’abord des lieux où je compte retourner plus tard, d’abord filer au plus loin : à la source…

Nous remarquons un pont dans Fléchin… continuer… Émilie a repéré qu’en tournant à gauche, nous allons pouvoir traverser le ruisseau et monter à flanc de colline et surplomber le cours d’eau, on devrait pouvoir le longer sur une bonne distance…

Raté, c’est un chemin impraticable en voiture, on prendrait trop de temps à pieds aujourd’hui… Renoncer. Ici, la vue porte : au loin, à l’entrée de la route, on aperçoit une colonne de jeep qui s’engouffre et se dirige vers ici…

Bon, redescendre et nous diriger sur Honninghem. En traversant le hameau, un pont, c’est bon à savoir, j’aurais une vue le cours d’eau qui passe ici. Prendre à droite rue de Moulinel et traverser un deuxième hameau ; nous nous arrêtons à la sortie, sommes tout proche… Chaussons nos bottes, ça devrait se trouver dans un pré. Nous avons de la chance, fait plutôt beau.

Doit être vers 15h, nous passons devant une ancienne ferme et longeons un fossé où l’eau coule drue, on sent qu’il a plu ces derniers temps. Sur la gauche, une entrée de prairie, le cours d’eau arrive perpendiculairement, prend un virage à droite, elle est plutôt limpide, c’est bon signe…

L’entrée nous promet d’être boueuse… Prudence. Au fond on voit une bâtisse abandonnée, sommes étonnés de trouver un bâtiment dans cet endroit, nous passons précautionneusement une clôture en fil barbelé.

En approchant, Émilie le compare à un bunker, les ouvertures béantes laissent apparaître le squelette d’une chaise longue… Poursuivre. Contourner pour examiner le site. Un fossé en pente douce, des limons au fond, une vieille balle de paille. Le fossé commence à la haie de séparation avec le champ d’à côté. En haut, nous apercevons un panneau ; ça nous intrigue, Émilie entreprend d’aller voir, elle rit : rien, il est tout blanc…

Derrière la ruine, des restes d’un aménagement, une buse prolongée d’un tuyau qui semble pénétrer le bâtiment. Émilie arrive en descendant la pente abrupte, glisse, maintient son équilibre et traverse le fossé. Ensemble, nous jaugeons l’endroit : la source surgit d’un trou, passant entre du lierre, je dis ma surprise tant je trouve le flot puissant ; un muret semblait fermer l’endroit, au moins partiellement ?… Était-ce pour maintenir un niveau d’eau, faire un bassin de rétention ? Tout ça reste assez mystérieux pour le moment. Nous y descendons patauger avant d’aller dans la ruine pour inspecter les lieux, voir si on va pouvoir en apprendre plus.

Visiblement, ce n’était pas une habitation… Vide… Émilie fait remarquer un emplacement en béton, comme un socle.

Nous retournons, plutôt satisfaits de cette rencontre avec le site. En ressortant du pré, nous suivons cette source qui se prend déjà pour un cours d’eau. Apprécier le débit… Nous apercevons un ouvrage masqué par la végétation. Il a attiré notre attention ; sur la droite, à travers la haie, un plan d’eau ; il semble rectangulaire, j’aperçois des pierres. De l’eau s’en écoule, traverse une grille ; elle a la transparence de l’eau de source. Je remarque sur le côté un filet d’eau qui émerge d’une petite souche… Le symptôme nous est devenu familier, on dirait une résurgence. Ça donne envie d’en voir plus.

Au bout de la haie, c’est l’entrée d’une propriété, sommes devant la cour à jauger la situation, j’observe sur la droite le bassin que j’ai entraperçu, l’appareillage de pierre fait un peu déstructuré, une ancienne cressonnière ? Je me fais un film…

Émilie a aperçu quelqu’un au fond de la cour, la couleur bleue électrique du vêtement l’a attirée, il tranche, je m’avance pour interpeller l’homme, fait jeune ; il s’approche pour répondre, nous avons ferré le poisson, je commence à lui poser des questions, sur l’eau, le bassin… J’apprends déjà qu’il y a source ici, que son père a aménagé cet endroit, ça fait une trentaine d’année déjà…

Contenant mon impatience, je lui demande prudemment si je peux approcher le bassin, le photographier même ; timidement, il accepte et me laisse vaquer… Je commente tout en observant ; je lui fais remarquer qu’à ma gauche, de l’eau sourd de la paroi du bassin, pareillement de sous la barque… Il confirme, de l’eau arrive bien par là, alors je lui parle de la source que nous venons de voir, « oui, au bunker », c’est ainsi qu’il nomme la ruine.

Nous avons fini par attirer l’antention de son père, doit être vers 15:30, il sort de la maison, prêt à engager la conversation, Bruno qu’il s’appelle, le fils, lui, c’est Matthieu. Engageant, il explique qu’il a aménagé ce bassin quand il est arrivé ici, il lui a ajouter ce tour en pierre, rien d’ancien dans tout ça donc ; en fait, l’eau émergeait du fond d’un petit trou d’eau en fait.

Cette source est l’une du ruisseau, il en deux. Par contre l’été celle-ci peut-être à sec ou presque, l’autre jamais.

Il la connait bien celle-là, dans le pré au bunker, il y met ses chevaux, Émilie réagit. On en voit un au fond, près du tunnel qui lui sert d’abri, il a la maigreur de l’âge… Bruno récupère de vieux chevaux, ils vivent tranquillement leur retraite ici.

Nous expliquons alors ce que nous avons vu au bunker ; je lui fait part de mon étonnement. « C’était la station de pompage de l’eau potable avant, maintenant elle est un peu plus haut. » Nous dit que l’eau était appréciée ici, certains venaient même prendre de l’eau à la source… Maintenant, il juge la qualité moins bonne. L’eau provient de la nappe superficielle, d’un lit de silex, comme dans son bassin, alors qu’à la nouvelle station, elle est plus profonde, sous une couche de gré. Si je veux en savoir plus, me dit de voir avec le maire de Flebvin, « il habite à côté »…

Nous les remercions chaleureusement de nous avoir accordé du temps. Avec Émilie, nous prenons congé, il est déjà tard, nous allons essayer de faire quelques arrêts sur le retour. Au sortir de la rue de Livossart, nous tournons à gauche, chemin de Laires, Émilie a repéré un pont sous lequel passe le ruisseau…

Repartir. Nous tournons sur notre gauche vers Honninghem : on va retrouver notre ruisseau plus bas, au carrefour qui débouche sur la D 77… Celui-ci est venu longer une maison : en profiter pour s’arrêter et approcher le cours d’eau. Au niveau du pont, une niche habitée d’une vierge, elle a été construite ou refaite… Le contour donne l’idée de grotte et tient lieu, en même temps, de pilier pour le portail. Faut noter combien il est récurrent de croiser des niches ou des chapelles dans les hameaux et les villages qu’on traverse… le plus souvent à des croisées de routes ou de chemins. Je prends ce fait comme un marqueur de ce pays, comme en Flandres. En est-il de même avec le passage des cours d’eau et les sources ? Il semblerait qu’il puisse y avoir des convergences…

En traversant la route, je regarde le ruisseau qui file droit : il longe l’allée qui mène au château, derrière il doit continuer jusqu’à buter contre le flanc abrupte de la colline où se trouve Ligny-lès-Aire et Westrehem. De là, le Puits-sans-Fond suit son penchant naturel, vers Cuhem ; la D 77 accompagne ce mouvement, et nous allons faire de même, Fléchin, Cuhem, rue de la Carnoye, où nous retrouvons le Surgeon… jusqu’à Estrée-Blanche. Je ressens un plaisir certain à rouler de concert avec le cours d’eau, oserais-je parler même d’empathie ?

Émilie m’enjoint d’emprunter la D 341 pour rentrer, la Chaussée Brunehaut… Longer Rely, Auchy-au-Bois et puis, nous tournons sur Ames, passons sous l’autroute des Anglais pour enfin contourner Lillers et retrouver la D 943… Nous arrivons un peu plus tard que prévu, vers 17:15. Demain je poursuivrais la reconnaissance des sources avec Samia, nous nous rendrons à Fléchin.

Mercredi 5 janvier 2022 | Au Sud du bassin de la Lacquette : à la recherche de la ligne de partage des eaux


Suis arrivé hier soir avec une pluie battante à Béthune, Lara est venue me chercher à la gare. Ce matin, soleil radieux, la température a chuté, Michel n’est pas au rendez-vous de 9:30 à l’Hôtel Communautaire, pas de nouvelles… La réceptionniste ne trouve personne qui puisse me renseigner, sont entrés en télétravail… Les nouvelles mesures. Je finis par me décider, je partirai seul en vadrouille, fouiner du côté du l’affluent de la Lacquette que j’avais vu en décembre à Longhem .

Rouler sur la 943 jusqu’à Mazinghem, sur les bas côtés, à l’ombre, j’aperçois du givre par endroit, les champs restent détrempés, je tourne à gauche après la station de pompage, j’entre sur la D 186 : ralentir et goûter le paysage…

Changement de stratégie ! Je n’irais pas à Longhem, je décide de tourner sur la D 90 en direction de La Tirmande, aller au plus loin, à la source et suivre le cours de l’eau, avant de rejoindre le lieu de la confluence…

Descente : passer sous l’autoroute, prendre à droite dans le village, je remarque de suite un fossé sur ma gauche, serait le début de mon cours d’eau ? Croisé une jeune femme qui manœuvre avec sa remorque, ne connaît pas de nom à l’eau de ce fossé, me conseille de remonter, il y a peut-être les cantonniers, peuvent me renseigner.

Je longe le fossé, ça monte ; je m’arrête un peu plus loin, je remarque combien il est profond et large aussi l’eau coule au fond, boueuse. Un homme s’affaire de l’autre côté de la route, au pied d’une maison, je m’approche et lui demande s’il connaît le nom du ruisseau, il appelle sa femme. Elle arrive et me dit avec aplomb qu’ils le nomment « La Cavée », du même nom que la rue, elle l’a toujours entendu ainsi.

D’après elle, le fossé actuel correspondrait à l’ancienne route… Sont venus habiter là depuis deux ans, mais visiblement elle est d’ici, elle est même née là, à la ferme. Elle poursuit en m’apprenant les soucis que les gens de La Tirmande ont pu avoir avec l’eau qui parfois dévale à flot.

Devant mon insistance à en apprendre plus, elle m’invite à entrer chez eux, son père pourra m’en dire plus… Je suis son mari à l’intérieur ; la femme appelle son père qui ne tarde pas à venir, suis invité à m’installer à table, nous formons un trio pour évoquer La Cavée : l’ancien m’accueille avec un franc sourire et nous parlons des humeurs du cours d’eau. Il a exploité les terres autour d’ici, ses parents aussi ; les champs, ils les connaît, il les énumère avec l’aisance propre au monde paysan : les Avesnes, le Rappoy… La dame participe avec ses propres souvenirs et finit par laisser la parole au père, mais intervient à l’occasion pour me secourir. J’ai sorti la carte IGN pour appuyer mes demandes, parfois elle me traduit des paroles à l’accent ch’ti qui m’échappent.

L’eau arrive ici des champs alentours et dévale le long de la rue de la Cavée. La femme évoque le dépôt de verre, en bas de la rue, la fois où il avait été emporté, quand ils avaient essuyé un terrible orage qui s’était éternisé, c’était en 2005 ou 2006, l’eau avait même arraché la route… Elle vérifie ses souvenirs auprès de son père, celui-ci se rappelle le passage du pont plus bas, il se bouchait avec les matières transportées par les eaux de La Cavée, ça pouvait entraîner des inondations.

(photo transmise par Flora Tivelet, responsable de service GEMAPI de Béthune-Bruay)

C’est que les eaux viennent de plus haut, de Fabvin-Balfart, Westrehem, Auchy-au-Bois et Pippemont ; ici c’est encaissé. Sa fille met en cause les pratiques agricoles aussi, elles ont évolué, des haies ont été arrachées pour étendre la surface des champs, les cultures aussi qui laissent plus longtemps à nu les sols. En conséquence, la soudaineté des intempéries se traduit aussitôt par des arrivées d’eau massives. J’ai senti une inquiétude, voire un agacement face à ces situations. Bien sûr, on a recreusé le fossé, mais certains aménagements ne convainquent pas, comme à l’arrivée des eaux de l’autre fossé, à côté, chez le voisin agriculteur : ça bouchonne ; c’est mal conçu pour elle, les eaux s’amassent… Heureusement, ces épisodes sont plutôt saisonniers, mais quand ils se produisent, peuvent être ravageurs.

Je leur annonce que je vais poursuivre mes observations : d’abord remonter le cours d’eau, pour aller voir du côté de Febvin-lès-Aire et Westrehem, avant de redescendre la rue pour le suivre en direction des terrils.

Ils réagissent à ce programme en m’évoquant l’incidence qu’a eu la mine sur les apports de matière : ça pouvait encombrer le cours d’eau. L’ancien rapporte qu’en dédommagement des désagréments, la mine leur livrait du charbon… J’ajoute : « paraît que l’eau coulait noire vers là-bas, une dame d’Estrée m’a raconté ça quand je suis venu en décembre, elle appelle d’ailleurs ce cours d’eau les Vaudas ou le Vaudas. » L’ancien confirme qu’ils lavaient le charbon vers là-bas… « Les Vaudas, oui, c’est le nom des champs là-bas, à côté du Transvaal, mais pas celui du cours d’eau… » Comme si ce cours d’eau sans nom pouvait en porter un qui change au gré des lieux et des habitants, faut bien le nommer pour pouvoir l’évoquer, en causer…

Je m’exécute, remonte la rue et m’arrête de temps en temps pour voir l’évolution du fossé, je note bien combien il s’est élargi, trop pour un ruisseau qui coule juste en fond de cuvette, celle-ci a une forme en V très évasée… Je me dis qu’en effet, ça pourrait correspondre au passage d’une ancienne route.

C’est clair, je manque de données pour comprendre ces lieux… Presque en haut de la rue, une arrivée d’eau passe sous la route, le fossé vient sur ma droite, large lui aussi, évasé ; au-delà, des maisons s’égrainent le long de la rue. Je remarque des panneaux ; avant le pont, c’est la rue de La Cavée ; au-delà, c’est la rue de la Tirmande… Je réalise que je change de lieu, je suis en train de passer sans m’en rendre compte de La Tirmande à Ligny-lès-Aire… Et je perds de vue le fossé, il passe derrière les maisons qui sont sur ma gauche : je suis entré dans le village. Plus de trace dans Ligny… Traverser…

Me suis arrêté à la sortie de Ligny-Lès-Aire, dans la direction de Flebvin, enfin, c’est ce que je croyais… J’ai pu laisser la voiture dans l’entrée d’un champ, ça dessert aussi le hangar d’un élevage ; sur le côté droit coule de l’eau, un fossé sépare deux champs. Serait-ce mon cours d’eau ? Ça serait logique. Je photographie. Une voiture passe.

En retournant à la voiture de l’Agglo, je remarque un passage d’eau sous la route, elle arrive de l’autre côté, à travers champ, perpendiculairement : sur un côté, le fossé est planté d’arbres, des saules sans doute… Tout ça ne ressemble pas beaucoup à La Cavée, juste des fossés agricoles…

Une voiture s’arrête ; un homme descend et me tombe dessus en me pressant de questions… Visiblement, me prend pour quelqu’un de l’Agglo… Il évoque tout à la fois des débordements récurrents, des fossés qui n’existaient pas sur le cadastre napoléonien… Je peine à le suivre, va trop vite, maîtrise son sujet, pas moi. Je lui explique la raison de ma venue ici, ma quête du cours d’eau qui finit par se jeter dans la Lacquette à Longhem, « Vous acceptez que je vous photographie ? C’est pour mon blog ». Pas de soucis pour lui, n’est pas farouche…

Il retourne à la voiture pour chercher son appareil photo et me montre l’image d’un plan avec force de commentaires sur la situation, au passage pointe la maison un peu plus loin, me dit que l’eau du fossé vient vers nous mais de l’autre côté, elle coule à l’inverse. Serais-je sur la ligne de partage des eaux ? Je sens une certaine excitation monter. Un véhicule arrive et cherche à tourner, il me dit que c’est le jeune éleveur, il le connaît, a repris l’activité de son père… ; nous reculons nos voitures pour laisser le passage. Le nouvel arrivant a baissé la vitre, ils se saluent ; mon interlocuteur lui parle des circuits d’écoulement des eaux, façon de vérifier mais surtout d’appuyer ses dires. L’éleveur confirme : l’eau du fossé en amont contourne les champs et passe derrière le hangar. Déception, ce n’est pas la ligne de partage. L’eau file sur Ligny, rejointe par celle qui coule à côté de nous… et le tout ? Part vers La Tirmande. Pas si simple finalement.

J’espérais naïvement voir la géographie de la carte prendre corps ici, or je vois une autre réalité, des étendues de terres ponctuées de bâtisses, de végétations, d’arbres en ligne, au loin, et des mouvements ondulants de terrain… Comment s’y retrouver dans cette configuration, à hauteur d’homme ? Faudrait sans doute l’oeil averti du géographe ou celui, pratique, d’un vieux paysan du coin.

L’éleveur a poursuivi son chemin, mon interlocuteur me propose alors de le suivre jusque chez lui pour me montrer son plan, plus pratique qu’avec l’appareil photo ; après un court moment d’hésitation j’accepte, c’est dans la grande rue de Ligny… Je le suis, il s’arrête et descend, s’engouffre sous un porche. Le temps de prendre quelques affaires dans la voiture et je le retrouve avec le plan qu’il étale sur le couvercle d’une poubelle. Avec passion, il me nomme des points, des lieux, et pointe le circuit de l’eau tracé en bleu. « Si tu veux photographier… vas-y ». Puis il me montre un autre plan, tracé à la main, détaillé, avec les noms de rue, me dit qu’il est chasseur et que c’est pour cette raison qu’il s’intéresse en détail au territoire, je ne saisis pas tout… mais bon, indéniablement, il a envie de partager sa passion. Il ouvre une porte et demande à se femme si elle peut me faire une copie du plan qu’il me remet…

En ressortant sur la rue, il accepte de me donner ses coordonnées, me dit qu’il se nomme Jean-Marc, fouille dans ses affaires et me sort un coupon de papier avec ses coordonnées ; il est en retraite depuis 8 ans, il était à son compte… Et si je veux, pas de soucis, on peut se revoir ; j’en profite pour lui demander s’il accepterait de m’emmener voir ce dont il m’a parlé ; suffirait que je lui téléphone pour convenir d’un rendez-vous. Voilà un homme de terrain providentiel, il va pouvoir partager son expérience des lieux, me permettre de faire la jonction de la carte et du sol.

Avant de partir, il me redit que pour aller à Febvin : « c’est simple, tu remontes la grande rue et tu files tout droit à la chapelle, tu ne tournes pas à gauche comme tout à l’heure, sinon tu vas à Westrehem. »

Je le remercie et suis ses indications, la route est étroite, elle se prend à descendre, j’aperçois un hameau, j’en déduis que ça doit être Febvin-Palfart, suis surpris que ce soit dans un creux, mon plan est trop imprécis, le hameau est sans doute déjà de l’autre côté de la ligne de partage, ça serait logique… Pas de panneau à l’entrée, c’est le nom sur la mairie qui confirme le nom de l’endroit. Bon, rien de particulier, je suis déçu, mais pouvait-il en être autrement, ce n’est pas la ligne de partage des eaux entre la méditerranée et l’atlantique, ici c’est juste la Lacquette, un manque de considération pour la rivière, les savoirs sont locaux où dans les administrations gestionnaires des cours d’eau.

Bon, rien de particulier, je décide d’aller à Westrehem, j’ai vu que c’était indiqué, pas besoin de repasser par Ligny… Rejoindre la D94 et c’est tout droit, et là, je remonte sur une colline, vois au loin les éoliennes, elles sont omniprésentes. Un panneau m’indique bien que je suis arrivé, suis accueilli par une scène inattendue, une chapelle dédiée au Coeur-Immaculée-de-Marie, à l’entrée d’une entreprise locale, le contraste des édifices est saisissant.

Ressortir du village et tourner sur Ligny-Lès-Aire. Super, je reconnais de suite la route où j’ai rencontré Jean-Marc : j’observe en passant la maison du partage des eaux du fossé.

Et je redescends vers la Tirmande, saisissant mieux la situation du hameau. Je m’arrête en contrebas pour aller voir le fossé qui longe les habitations, il a traversé la rue, changeant de côté… La berge est bien râpée, les habitants d’une des maisons protègent la pente abrupte qui menace leur habitation. Les eaux, marrons, sont chargées des terres des champs…

Suis arrivé à la croisée de la rue de l’Enfer, une borne marquée E A U au pied du panneau me laisse songeur. Reprendre la voiture pour s’arrêter un peu plus bas, au niveau du récipient de dépose du verre, une façon de mettre des images sur ce que m’avaient raconté les habitants de la rue de La Cavée.

Cette fois, je quitte la Tirmande et me dirige lentement vers les terrils, s’agit de de ne pas perdre le cours d’eau des yeux… Changement d’univers, le paysage s’ouvre, je reconnais l’endroit pour y être déjà passé : dans le virage, la ferme d’élevage de chiens ; à droite l’ancien pont de chemin de fer des mines. L’eau passe là-bas, derrière les terrils, mais je suis la route qui contourne par l’ouest les deux monuments, et tourne à droite et pour entrer au Transvaal.

A la sortie, je laisse les terrils sur ma droite et j’emprunte la route qui doit m’emmener à la départementale 341 ; j’y retrouve mon cours d’eau, amaigri toutefois ; le fossé est toujours chargé d’eaux boueuses aussi je m’arrête pour aller l’observer. Un chien aboie hargneusement, me fait comprendre que je n’ai rien à faire là, mais je persiste et entre dans un champ pour regarder de plus près le fossé de droite à gauche, j’ai besoin de m’en imprègner.

Sur ma gauche, au loin, je reconnais le pont, en fait, j’ai déjà longé ce fossé, il était presque à sec, à l’odeur mauvaise, c’était avec Didier Vivien. Là-bas, je vais retrouver la chaussée Brunehaut, elle mène à Estrée-Blanche.

Je l’emprunte et prends instinctivement la petite route qui se présente à droite, elle doit me conduire à Longhem ; le passage est étroit et je devine la ripisylve en bas du champ…

Au bout, je constate, qu’heureusement, elle était en sens unique ; sur le bitume, un coq et quelques poules vaquent à leurs occupations, sont pas trop dérangés par mon arrivée, je me dis qu’il ne doit pas y avoir souvent du monde à passer par là… Suis arrivé sur la D 186, pas loin de l’endroit où je m’étais garé début décembre, je retrouve le pont où coule mon cours d’eau.

La boucle est bouclée, suis revenu au début de cette histoire, à la confluence du « Vaudas » et de la Lacquette. Fin de la sortie, retour à Béthune.