Suis arrivé hier soir avec une pluie battante à Béthune, Lara est venue me chercher à la gare. Ce matin, soleil radieux, la température a chuté, Michel n’est pas au rendez-vous de 9:30 à l’Hôtel Communautaire, pas de nouvelles… La réceptionniste ne trouve personne qui puisse me renseigner, sont entrés en télétravail… Les nouvelles mesures. Je finis par me décider, je partirai seul en vadrouille, fouiner du côté du l’affluent de la Lacquette que j’avais vu en décembre à Longhem .
Rouler sur la 943 jusqu’à Mazinghem, sur les bas côtés, à l’ombre, j’aperçois du givre par endroit, les champs restent détrempés, je tourne à gauche après la station de pompage, j’entre sur la D 186 : ralentir et goûter le paysage…
Changement de stratégie ! Je n’irais pas à Longhem, je décide de tourner sur la D 90 en direction de La Tirmande, aller au plus loin, à la source et suivre le cours de l’eau, avant de rejoindre le lieu de la confluence…

Descente : passer sous l’autoroute, prendre à droite dans le village, je remarque de suite un fossé sur ma gauche, serait le début de mon cours d’eau ? Croisé une jeune femme qui manœuvre avec sa remorque, ne connaît pas de nom à l’eau de ce fossé, me conseille de remonter, il y a peut-être les cantonniers, peuvent me renseigner.



Je longe le fossé, ça monte ; je m’arrête un peu plus loin, je remarque combien il est profond et large aussi l’eau coule au fond, boueuse. Un homme s’affaire de l’autre côté de la route, au pied d’une maison, je m’approche et lui demande s’il connaît le nom du ruisseau, il appelle sa femme. Elle arrive et me dit avec aplomb qu’ils le nomment « La Cavée », du même nom que la rue, elle l’a toujours entendu ainsi.


D’après elle, le fossé actuel correspondrait à l’ancienne route… Sont venus habiter là depuis deux ans, mais visiblement elle est d’ici, elle est même née là, à la ferme. Elle poursuit en m’apprenant les soucis que les gens de La Tirmande ont pu avoir avec l’eau qui parfois dévale à flot.
Devant mon insistance à en apprendre plus, elle m’invite à entrer chez eux, son père pourra m’en dire plus… Je suis son mari à l’intérieur ; la femme appelle son père qui ne tarde pas à venir, suis invité à m’installer à table, nous formons un trio pour évoquer La Cavée : l’ancien m’accueille avec un franc sourire et nous parlons des humeurs du cours d’eau. Il a exploité les terres autour d’ici, ses parents aussi ; les champs, ils les connaît, il les énumère avec l’aisance propre au monde paysan : les Avesnes, le Rappoy… La dame participe avec ses propres souvenirs et finit par laisser la parole au père, mais intervient à l’occasion pour me secourir. J’ai sorti la carte IGN pour appuyer mes demandes, parfois elle me traduit des paroles à l’accent ch’ti qui m’échappent.

L’eau arrive ici des champs alentours et dévale le long de la rue de la Cavée. La femme évoque le dépôt de verre, en bas de la rue, la fois où il avait été emporté, quand ils avaient essuyé un terrible orage qui s’était éternisé, c’était en 2005 ou 2006, l’eau avait même arraché la route… Elle vérifie ses souvenirs auprès de son père, celui-ci se rappelle le passage du pont plus bas, il se bouchait avec les matières transportées par les eaux de La Cavée, ça pouvait entraîner des inondations.

C’est que les eaux viennent de plus haut, de Fabvin-Balfart, Westrehem, Auchy-au-Bois et Pippemont ; ici c’est encaissé. Sa fille met en cause les pratiques agricoles aussi, elles ont évolué, des haies ont été arrachées pour étendre la surface des champs, les cultures aussi qui laissent plus longtemps à nu les sols. En conséquence, la soudaineté des intempéries se traduit aussitôt par des arrivées d’eau massives. J’ai senti une inquiétude, voire un agacement face à ces situations. Bien sûr, on a recreusé le fossé, mais certains aménagements ne convainquent pas, comme à l’arrivée des eaux de l’autre fossé, à côté, chez le voisin agriculteur : ça bouchonne ; c’est mal conçu pour elle, les eaux s’amassent… Heureusement, ces épisodes sont plutôt saisonniers, mais quand ils se produisent, peuvent être ravageurs.

Je leur annonce que je vais poursuivre mes observations : d’abord remonter le cours d’eau, pour aller voir du côté de Febvin-lès-Aire et Westrehem, avant de redescendre la rue pour le suivre en direction des terrils.
Ils réagissent à ce programme en m’évoquant l’incidence qu’a eu la mine sur les apports de matière : ça pouvait encombrer le cours d’eau. L’ancien rapporte qu’en dédommagement des désagréments, la mine leur livrait du charbon… J’ajoute : « paraît que l’eau coulait noire vers là-bas, une dame d’Estrée m’a raconté ça quand je suis venu en décembre, elle appelle d’ailleurs ce cours d’eau les Vaudas ou le Vaudas. » L’ancien confirme qu’ils lavaient le charbon vers là-bas… « Les Vaudas, oui, c’est le nom des champs là-bas, à côté du Transvaal, mais pas celui du cours d’eau… » Comme si ce cours d’eau sans nom pouvait en porter un qui change au gré des lieux et des habitants, faut bien le nommer pour pouvoir l’évoquer, en causer…

Je m’exécute, remonte la rue et m’arrête de temps en temps pour voir l’évolution du fossé, je note bien combien il s’est élargi, trop pour un ruisseau qui coule juste en fond de cuvette, celle-ci a une forme en V très évasée… Je me dis qu’en effet, ça pourrait correspondre au passage d’une ancienne route.



C’est clair, je manque de données pour comprendre ces lieux… Presque en haut de la rue, une arrivée d’eau passe sous la route, le fossé vient sur ma droite, large lui aussi, évasé ; au-delà, des maisons s’égrainent le long de la rue. Je remarque des panneaux ; avant le pont, c’est la rue de La Cavée ; au-delà, c’est la rue de la Tirmande… Je réalise que je change de lieu, je suis en train de passer sans m’en rendre compte de La Tirmande à Ligny-lès-Aire… Et je perds de vue le fossé, il passe derrière les maisons qui sont sur ma gauche : je suis entré dans le village. Plus de trace dans Ligny… Traverser…



Me suis arrêté à la sortie de Ligny-Lès-Aire, dans la direction de Flebvin, enfin, c’est ce que je croyais… J’ai pu laisser la voiture dans l’entrée d’un champ, ça dessert aussi le hangar d’un élevage ; sur le côté droit coule de l’eau, un fossé sépare deux champs. Serait-ce mon cours d’eau ? Ça serait logique. Je photographie. Une voiture passe.




En retournant à la voiture de l’Agglo, je remarque un passage d’eau sous la route, elle arrive de l’autre côté, à travers champ, perpendiculairement : sur un côté, le fossé est planté d’arbres, des saules sans doute… Tout ça ne ressemble pas beaucoup à La Cavée, juste des fossés agricoles…


Une voiture s’arrête ; un homme descend et me tombe dessus en me pressant de questions… Visiblement, me prend pour quelqu’un de l’Agglo… Il évoque tout à la fois des débordements récurrents, des fossés qui n’existaient pas sur le cadastre napoléonien… Je peine à le suivre, va trop vite, maîtrise son sujet, pas moi. Je lui explique la raison de ma venue ici, ma quête du cours d’eau qui finit par se jeter dans la Lacquette à Longhem, « Vous acceptez que je vous photographie ? C’est pour mon blog ». Pas de soucis pour lui, n’est pas farouche…



Il retourne à la voiture pour chercher son appareil photo et me montre l’image d’un plan avec force de commentaires sur la situation, au passage pointe la maison un peu plus loin, me dit que l’eau du fossé vient vers nous mais de l’autre côté, elle coule à l’inverse. Serais-je sur la ligne de partage des eaux ? Je sens une certaine excitation monter. Un véhicule arrive et cherche à tourner, il me dit que c’est le jeune éleveur, il le connaît, a repris l’activité de son père… ; nous reculons nos voitures pour laisser le passage. Le nouvel arrivant a baissé la vitre, ils se saluent ; mon interlocuteur lui parle des circuits d’écoulement des eaux, façon de vérifier mais surtout d’appuyer ses dires. L’éleveur confirme : l’eau du fossé en amont contourne les champs et passe derrière le hangar. Déception, ce n’est pas la ligne de partage. L’eau file sur Ligny, rejointe par celle qui coule à côté de nous… et le tout ? Part vers La Tirmande. Pas si simple finalement.

J’espérais naïvement voir la géographie de la carte prendre corps ici, or je vois une autre réalité, des étendues de terres ponctuées de bâtisses, de végétations, d’arbres en ligne, au loin, et des mouvements ondulants de terrain… Comment s’y retrouver dans cette configuration, à hauteur d’homme ? Faudrait sans doute l’oeil averti du géographe ou celui, pratique, d’un vieux paysan du coin.

L’éleveur a poursuivi son chemin, mon interlocuteur me propose alors de le suivre jusque chez lui pour me montrer son plan, plus pratique qu’avec l’appareil photo ; après un court moment d’hésitation j’accepte, c’est dans la grande rue de Ligny… Je le suis, il s’arrête et descend, s’engouffre sous un porche. Le temps de prendre quelques affaires dans la voiture et je le retrouve avec le plan qu’il étale sur le couvercle d’une poubelle. Avec passion, il me nomme des points, des lieux, et pointe le circuit de l’eau tracé en bleu. « Si tu veux photographier… vas-y ». Puis il me montre un autre plan, tracé à la main, détaillé, avec les noms de rue, me dit qu’il est chasseur et que c’est pour cette raison qu’il s’intéresse en détail au territoire, je ne saisis pas tout… mais bon, indéniablement, il a envie de partager sa passion. Il ouvre une porte et demande à se femme si elle peut me faire une copie du plan qu’il me remet…



En ressortant sur la rue, il accepte de me donner ses coordonnées, me dit qu’il se nomme Jean-Marc, fouille dans ses affaires et me sort un coupon de papier avec ses coordonnées ; il est en retraite depuis 8 ans, il était à son compte… Et si je veux, pas de soucis, on peut se revoir ; j’en profite pour lui demander s’il accepterait de m’emmener voir ce dont il m’a parlé ; suffirait que je lui téléphone pour convenir d’un rendez-vous. Voilà un homme de terrain providentiel, il va pouvoir partager son expérience des lieux, me permettre de faire la jonction de la carte et du sol.
Avant de partir, il me redit que pour aller à Febvin : « c’est simple, tu remontes la grande rue et tu files tout droit à la chapelle, tu ne tournes pas à gauche comme tout à l’heure, sinon tu vas à Westrehem. »



Je le remercie et suis ses indications, la route est étroite, elle se prend à descendre, j’aperçois un hameau, j’en déduis que ça doit être Febvin-Palfart, suis surpris que ce soit dans un creux, mon plan est trop imprécis, le hameau est sans doute déjà de l’autre côté de la ligne de partage, ça serait logique… Pas de panneau à l’entrée, c’est le nom sur la mairie qui confirme le nom de l’endroit. Bon, rien de particulier, je suis déçu, mais pouvait-il en être autrement, ce n’est pas la ligne de partage des eaux entre la méditerranée et l’atlantique, ici c’est juste la Lacquette, un manque de considération pour la rivière, les savoirs sont locaux où dans les administrations gestionnaires des cours d’eau.


Bon, rien de particulier, je décide d’aller à Westrehem, j’ai vu que c’était indiqué, pas besoin de repasser par Ligny… Rejoindre la D94 et c’est tout droit, et là, je remonte sur une colline, vois au loin les éoliennes, elles sont omniprésentes. Un panneau m’indique bien que je suis arrivé, suis accueilli par une scène inattendue, une chapelle dédiée au Coeur-Immaculée-de-Marie, à l’entrée d’une entreprise locale, le contraste des édifices est saisissant.

Ressortir du village et tourner sur Ligny-Lès-Aire. Super, je reconnais de suite la route où j’ai rencontré Jean-Marc : j’observe en passant la maison du partage des eaux du fossé.


Et je redescends vers la Tirmande, saisissant mieux la situation du hameau. Je m’arrête en contrebas pour aller voir le fossé qui longe les habitations, il a traversé la rue, changeant de côté… La berge est bien râpée, les habitants d’une des maisons protègent la pente abrupte qui menace leur habitation. Les eaux, marrons, sont chargées des terres des champs…





Suis arrivé à la croisée de la rue de l’Enfer, une borne marquée E A U au pied du panneau me laisse songeur. Reprendre la voiture pour s’arrêter un peu plus bas, au niveau du récipient de dépose du verre, une façon de mettre des images sur ce que m’avaient raconté les habitants de la rue de La Cavée.

Cette fois, je quitte la Tirmande et me dirige lentement vers les terrils, s’agit de de ne pas perdre le cours d’eau des yeux… Changement d’univers, le paysage s’ouvre, je reconnais l’endroit pour y être déjà passé : dans le virage, la ferme d’élevage de chiens ; à droite l’ancien pont de chemin de fer des mines. L’eau passe là-bas, derrière les terrils, mais je suis la route qui contourne par l’ouest les deux monuments, et tourne à droite et pour entrer au Transvaal.


A la sortie, je laisse les terrils sur ma droite et j’emprunte la route qui doit m’emmener à la départementale 341 ; j’y retrouve mon cours d’eau, amaigri toutefois ; le fossé est toujours chargé d’eaux boueuses aussi je m’arrête pour aller l’observer. Un chien aboie hargneusement, me fait comprendre que je n’ai rien à faire là, mais je persiste et entre dans un champ pour regarder de plus près le fossé de droite à gauche, j’ai besoin de m’en imprègner.

Sur ma gauche, au loin, je reconnais le pont, en fait, j’ai déjà longé ce fossé, il était presque à sec, à l’odeur mauvaise, c’était avec Didier Vivien. Là-bas, je vais retrouver la chaussée Brunehaut, elle mène à Estrée-Blanche.




Je l’emprunte et prends instinctivement la petite route qui se présente à droite, elle doit me conduire à Longhem ; le passage est étroit et je devine la ripisylve en bas du champ…


Au bout, je constate, qu’heureusement, elle était en sens unique ; sur le bitume, un coq et quelques poules vaquent à leurs occupations, sont pas trop dérangés par mon arrivée, je me dis qu’il ne doit pas y avoir souvent du monde à passer par là… Suis arrivé sur la D 186, pas loin de l’endroit où je m’étais garé début décembre, je retrouve le pont où coule mon cours d’eau.



La boucle est bouclée, suis revenu au début de cette histoire, à la confluence du « Vaudas » et de la Lacquette. Fin de la sortie, retour à Béthune.