Rencontre le 5 octobre à l‘hôtel communautaire avec Sébastien Gallego du Pôle gestion patrimoniale eau potable pour avoir des informations sur la nappe de la craie qui fait le sous-sol aquifère du territoire.
*
L’après-midi, vérifier ma préparation de « balade artistique », et faire la sortie en groupe le samedi 8 octobre, de 10h à 12h : en suivant la Lacquette jusqu’à l’autoroute à Quernes, puis en marchant pratiquement jusqu’au moulin de Witternesse… Sommes plus d’une vingtaine. Profitons d’un temps ensoleillé…
Photos de la « balade artistique » : Louis Avisse, Labanque, Béthune
Juste avant… Jeudi 6 et vendredi 7 octobre, les ateliers avec Émilie de Labanque à Liettres : d’abord avec une classe des tout petits du village, puis avec une classe de Linghem.
Puiser de l’eau dans la Lacquette au niveau du pont, puis aller faire de la boue-peinture dans la cour et badigeonner des murs de l’école avec ses mains-pinceaux : un joyeux barbouillage…
Photos des ateliers : Émilie Lahaye, Labanque, Béthune
*
Rendez-vous à 9h, lundi 10 octobre, au moulin de Witternesse, pour préparer l’atelier du jeudi. Sommes accueillis par Sébastien et Jacques.
*
Mardi 11 octobre, l’après-midi, tenter une rencontre avec Michel Deneuféglise pour accéder au Surgeon, depuis son jardin. Chance, il sort juste de chez lui pour faire une course. L’attendre… A son retour, Michel m’emmène dans son jardin. C’est une piste pour s’installer près de l’eau l’année prochaine… Nous nous accordons facilement, super ! J’aime le foisonnement végétal tout près de la route… Faudra que je revienne le voir : nous irons au fond de son terrain, voir l’ancien lit du Surgeon.
*
Juste après cette rencontre : se rendre à la ferme de Mongré, sur la route qui mène à Aire-sur-la-Lys. J’ai projeté d’accéder là-bas à la Lacquette. En longeant un champ, je reconnais le bosquet, la rivière l’enlace : en septembre, j’avais suivi le cours d’eau depuis l’autre rive (entre la sortie de Witternesse et l’abbaye de Saint-André). L’agriculteur me parle des méandres que fait la rivière, sont pas naturels, font des virages secs, me montre que la Lacquette est bordée de talus pour limiter ses débordements… Ça remonte aux aménagements de Vauban pour Aire-sur-la-Lys.
Et puis, je voulais en apprendre aussi sur deux fossés qui traversent ses terres. Le plus proche de la ferme est appelé ici : « fossé de la rue du Bois » ; l’autre n’a pas de nom… Les deux se dirigent vers l’abbaye de Saint-André : un va se jeter dans la Lacquette, l’autre descend sur les pâtures d’Aire. Je regarderais en partant…
Jean-Pierre me dit qu’aux inondations, la rivière reprend son lit : me montre du doigt son emprise sur les pâtures… Le repère des arbres guide ma vue. Les alignements de saules blancs sont toujours un indicateur d’eau dans le paysage des basses terres.
Les débordements du cours d’eau conditionnent l’utilisation des terres. A une époque, si elle a pu enrichir les parcelles de limons fertiles, aujourd’hui, elle interdit l’accès aux champs et aux pâtures. Changement d’appréciation.
*
Aller chez Jean Chartrez le matin, mercredi 12 octobre, à Estrée-Blanche, impasse de la Lacquette : un repérage sur le chemin en direction de Serny pour retrouver des sources d’accompagnement, mais sont à sec… J’ai trouvé des endroits possibles où m’installer au bord de l’eau au printemps prochain. Suis toujours dans mon idée de trouver des lieux pour m’implanter en fin de résidence.
Et puis, perdre le fil de l’eau en buttant sur des clôtures… Celles-ci nous obligent à remonter une haie pour atteindre Serny : longer la route…
Jean m’emmène voir l’ancien moulin du village, abandonné, un passage de bovins à gué au pied. Au retour, nous buttons de nouveau, cette fois sur une barrière qui nous empêche ; il avait pourtant déjà emprunté le chemin… Raté.
Reprendre à nouveau par la route, rentrer… Déjà la fin de la matinée.
*
A nouveau, des ateliers : avec Émilie et Samia cette fois ; d’abord à Witternesse, puis à Quernes, vendredi 14 octobre.
Nous accueillons des enfants plus grands que la semaine dernière à Liettres : chercher l’eau de la rivière, faire de la boue pour obtenir des formes issues du malaxage, avec des empreintes-fourreau de doigts, formes en coquilles, concrétions… C’est aussi une rencontre avec des objets qui nous entourent. A l’issue, nous restituons les matières formées, à la rivière ou à la terre, c’est juste un emprunt, le temps de l’atelier… Un temps pour le don, comme un rituel, un geste manifestant notre attention à la Lacquette.
Photos de l’atelier à Witternesse : Émilie Lahaye, Labanque, Béthune
Photos de l’atelier à Quernes : Émilie Lahaye, Labanque, Béthune
*
La suite : revenir le 14 novembre, pour une nouvelle séquence !
C’est confirmé, je vais retrouver vers 10h monsieur Duru au château de Créminil…
A mon arrivée, à l’entrée de l’allée, je descends du véhicule pour ouvrir le passage : défaire la chaîne, remonter, avancer, refermer et laisser la voiture glisser en douceur… Monsieur Duru m’attend, s’avance près du bâtiment avant la grille d’entrée du château. L’accueil est aimable, j’expose mon affaire, lui rappelle ma visite en 18 août 2021, nous étions venus avec Samia et Émilie.
Pause dans la cour, près du muret qui surplombe la douve qui ceint le château. Hum, ça commence à me rappeler Greenaway…
Assis, nous vivons le rythme alternant soleil et nuages, chaleur et fraîcheur. Monsieur Duru m’explique le fonctionnement des douves, c’est ce qui m’importe : l’eau, si proche de la Lacquette, mais distincte, tout du moins en apparence… Où j’apprends qu’au niveau de la statue, il y a avait une buse qui reliait, non pas la Lacquette, mais la source que j’avais aperçu de l’autre côté de la rivière. Ce dispositif était une sécurité pour garantir un niveau dans les douves. Aujourd’hui caduque.
Mais alors, les douves ?
Et bien, il y a des résurgences au fond des douves qui les alimentent… Ici, nous sommes dans un fond de vallée. L’eau affleure. A des endroits, il faut aussi pouvoir l’évacuer. Les fossés d’ici vont sur Liettres.
Pour avoir le cœur net, reste plus qu’à aller voir… Sortir de la cour et contourner le château. Au passage, il pointe la douve extérieure : mal en point, le niveau d’eau est faible, il n’y a visiblement pas de résurgence, pour cela qu’il avait une canalisation qui la reliait à la douve intérieure, mais elle est bouchée, sans doute effondrée. Une tache à effectuer. Essayer de curer pour la remettre en eau…
Nous longeons la Lacquette, dans le sens du courant. Arrêt devant l’endroit d’où on peut voir la source arriver, nul trace d’un conduit… En me retournant, dans l’axe du château, la statue, j’espère voir quelque chose : ça ressemble à une buse d’un assez petit calibre, est ce une trace de cet ancien système de régulation ? Possible, mais monsieur Duru ne peut pas l’attester.
Le terrain d’où provient la source est en friche, il lui appartient, il avait été acheté en même temps que le château, il y a une quarantaine d’année, justement en prévision de cette alimentation de la douve.
Tout à côté, la maison de l’ancien maire ; après la propriété, un autre terrain qui lui appartient aussi.
En fait, il me dit qu’il y a 3 sources : la deuxième, est un peu plus loin.
En continuant notre chemin, nous fouillons des yeux la végétation fort exubérante, mais elle est à peine visible, on remarque tout de même un petit quelque chose, un petit mouvement d’eau, peut-être un son ? Il évoque une passerelle, à une époque où monsieur Ammeux père faisait passer ses vaches pour aller paître et nettoyer le terrain. Plus rien.
La 3ème, se cache plus loin à côté des vestiges d’une ancienne vanne de submersion de terres de la vallée. Monsieur Duru l’avait déjà évoquée, cette fois je vois m’ouvrage. Autrefois, on inondait les terres, une façon de les engraisser d’alluvions déposées par la Lacquette…
En retournant, il me présente le circuit d’évacuation des eaux de son terrain aux abords du châteaux, il est vite engorgé – sans doute d’origine marécageuse.
Je note que c’est le principal soucis de l’endroit, des fossés drainent les eaux et les transportent vers les jardins, enfin, les traversent jusqu’à rejoindre le grand fossé qui part sur la droite, à 90° ; il se lit aisément dans la vallée, ponctué de saules blancs anciens, il file droit jusqu’à Liettres, y rejoindre la Lacquette.
Rien n’est simple ici, au sens où rien ne va directement et simplement à un exutoire ; ça me rappelle les basses terres de la région d’Aire-sur-la-Lys ; le labyrinthique fait loi, héritage des temps anciens où on a cherché à habiter ces terres en régulant les eaux : inonder et drainer ne sont que les deux faces d’une même pièce.
D’ailleurs, monsieur Duru l’a appris à ses dépend, lorsque un jour, mal lui en a pris, de creuser un passage pour relier la Lacquette au fossé d’évacuation ; il pensait se débarrasser des eaux qui engorgent ses terres, mais à l’hiver, les eaux de la Lacquette les ont envahies, jusqu’à encrasser de boues ses douves… Il m’a avoué avoir été pourtant averti par l’ancien propriétaire. Mon hôte n’a cessé de me faire comprendre qu’à Créminil, les réseaux ont une utilité qu’il s’agit de comprendre pour en maitriser le bon usage. Il s’y emploie.
Avant de repartir, pour clore cet échange fructueux : un temps de délassement avec mon hôte, en retrouvant la table dans la cour… Mais le temps passant, il a fallu se résoudre à partir pique-niquer dans les jardins afin d’être à l’heure au 2ème rendez-vous !
14h, arrivé près de la cour de la ferme de Rémy Ammeux, éleveur de mouton que j’avais rencontré avec Jérémie Duval et Émilie de Labanque le jeudi 21 octobre 2021. Suis sur l’autre rive de la Lacquette. Rémy m’invite à me rendre près de l’ancienne maison du maire rue de Longhem que je voyais depuis chez Monsieur Duru ; il va m’y rejoindre, après avoir déposé son jeune apprentis, les brebis commencent à agneler…
A son arrivée, il est 14h20, il me fait comprendre que je me trompe d’entrée, pas le champ avant la maison, mais après, dans le tout fouillis…
Avec Rémy, nous avions convenu d’aller à la source de son enfance, il m’en avait parlé lors de notre première rencontre et j’avais toujours eu dans l’idée de l’amener à m’y conduire… Le jour est arrivé !
J’avais imaginé que ça correspondrait à la 1ère source que j’avais vu la fois précédente, le 11 avril 2022, raté… J’essaie désespérément de me souvenir ce que m’a raconté ce matin monsieur Duru, mais les fils sont déjà emmêlés… Ces lieux me sont déjà devenus confus, pris dans les friches…
Si Rémy ne semble pas hésiter, il m’avoue combien l’endroit à changé, d’enherbé et ouvert, il s’est fermé, encombré de végétation… Me dit qu’à l’époque, la source était dans la pâture, il avait une dizaine d’année et venait avec ses frères et ses cousins. Gamins, ils allaient jouer dans le parc du château, au bord des douves, à pêcher des têtards, ou peut-être des œufs de grenouilles… « On était de tous les âges, les plus grands veillaient sur les plus jeunes. »
« On était de tous les âges, les plus grands veillaient sur les plus jeunes. On allait à la source, elle était assez imposante à l’époque ; on pouvait marcher dedans, on buvait l’eau. » La source a toujours été intrigante parce qu’elle était claire et potable lors que la Lacquette était plutôt trouble.
Mais avant d’y arriver, c’est le parcours dans la jungle, on ne voit rien à distance, Rémy couche des orties qui sont presque aussi hautes que moi. Par moment j’ai l’impression de le voir exécuter une danse étrange, grand corps svelte aux mouvements amples, évitant les griffes des ronces et les piquants des orties tout en surveillant sa progression.
Et puis, comme il me l’avait promis, à travers la végétation, nous devinons de l’eau, celle d’une grande mare dont il garde le souvenir boueux, au sol instable, nous la contournons, prudemment… Me dit qu’elle est alimentée par une autre source (encore une !). « Tous ces buissons n’existaient pas, c’était de l’herbe ; ça fait un fossé qui se déverse dans la rivière. On est venu là maintes et maintes fois. »
A gauche, me dit que c’est la rivière : j’avance, couche les herbes et la trouve en contrebas, au-delà, j’aperçois l’arrière du château avec la statue. Suis donc en face… enfin, en face de là où je me tenais ce matin : sensation d’être passé du monde policé du château à l’espace du sauvage, à ce qu’il m’était impossible de voir à travers les frondaisons. Et par renversement, devenir les yeux de la forêt…
Tout à coup, sans crier gare, la source !
Elle s’était faite désirée : elle est là, ouverte au ciel, au creux d’un puits de lumière dans la végétation arborée, claire, transparente. Pas farouche sur son lit de graves calcaires : sommes campés dedans à apprécier l’entour. Rémy la jauge, se baisse et plonge sa main comme pour se souvenir, et la retrouve. Me dit que ça sourçait un peu partout, dans les pâtures se souvient d’une petite au pieds d’un arbre, elle a disparu tout comme l’arbre.
Le régime de ces eaux résurgentes change, parfois une source se tarit, puis revient, ou elle change de place, remonte ou descend, selon… Mais il a toujours connu de l’eau dans ce coin. « Je suis content d’être revenu, on soulevait des cailloux, voir les bêtes qui vivaient là… »
Nous restons là un moment à échanger dans cet endroit improbable, est finalement propice à causer de notre rapport à la nature, du comment on a vécu l’enfance à courir dans la campagne, à se forger une façon d’être au monde ; lui, il avait aussi la ferme comme terrain d’expérience ; il a transmis tout ça à ses filles.
Rémy regarde au-dessus et me dit que ça serait aussi bien de passer en remontant vers la route, à longer… On la devine juste derrière la haie, elle l’accompagne. Plus haut, de l’autre côté de la route, je sais qu’on trouve les terres pentues de la Tirmande. Le ruisseau de la cavée de la Tirmande arrive un peu plus loin, à Longhem.
Le retour se fait plus aisé, le terrain, relativement plat, est moins encombré de végétation… Il est temps de se séparer après ce beau moment où le temps s’est trouvé suspendu, tout proche du monde habité et pourtant loin, très loin, à la saveur d’un retour aux territoires de l’enfance.
9h40, je reçois Daniel, me dit qu’il a été prof de SVT, je l’attends avec mes questions sur la géologie du bassin, en lien avec le régime des eaux de la Lacquette…
En quête d’apaisement après la journée du 10 avril… Avant de prendre la route, entamer notre conversation à Labanque, une carte sous les yeux : on pose les bases de la sortie, l’orientation de nos échanges…
« Les moines ont défriché et assaini tout le bas pays », me dit Daniel. Pour ça qu’il y a plein de canaux… C’était fertile, riche en matière organique… Ici, on est conscient que l’eau est une grande caractéristique de ce territoire.
Il avait fait un diaporama pour présenter les enjeux de l’eau au conseil de développement de la CABBALR ; il me l’enverra. Il évoque aussi le programme européen « Water for Tomorow », auquel il participe, un projet pour se prémunir des sécheresses en France et en Angleterre. Je le sens critique sur la méthode, sur la réduction d’une nappe à un réservoir d’eau ; pour lui, faut la penser plus largement, à toute les composantes qui l’accompagnent, la conditionnent et interagissent…
Il évoque ce fonctionnement particulier d’ici, les puits artésiens sont des indicateurs de l’état de la nappe de la craie : « si le débit des puits baisse, c‘est signe que la nappe baisse, et ça entraîne une dégradation de la dénitrification naturelle normalement assurée par les micro organismes. » Ça impacte la qualité des eaux pompées pour alimenter les réseaux d’eau potables…
Joindre les explications au terrain : temps d’y aller !… Direction Aire-sur-la-Lys, au fossé de dérivation de la Lacquette rejoignant la Laque, celui-ci longe la D943… Entrons à gauche dans les Pâtures d’Aire par le premier chemin trouvé. Un peu cabossé, je roule doucement ; observons par la fenêtre, arrêts fréquents… 11h50, arrêt plus long, sommes au croisement de deux fossés, celui qui longe la digue est bien vif, clair ; néanmoins, Calitriche dans l’eau me dit Daniel, « pas bon signe, trop de nitrates », pourtant à part des prés pour les bovins, pas d’activités soutenues ici.
A la perpendiculaire, arrive l’eau de l’autre fossé, enfin, arrive c’est vite dit… Nous devisons un temps sur le mouvement de l’eau ; Daniel finit par envoyer une feuille, semble pas trop bouger, le vent ride l’eau… Le mouvement doit être très lent, toutefois on devine bien qu’à certains moments l’eau doit s’écouler franchement, dépend de la saison et de la pluviométrie. Tout est connecté ici !
De l’autre côté de la digue, un autre fossé coule parallèlement, de vieux saules blancs habitent la berge ; l’eau stagne, couverte d’algues ; pour lui, un signe d’eutrophisation du milieu… Je lui dis avoir déjà pris ce chemin avec Alfred et Michel et, de l’autre côté, doit y avoir un fossé qui sert un élevage d’écrevisse. Il est surpris.
J’évoque des problèmes qu’on a vers chez moi, dans l’Ouest, dans des zones de marais, avec le développement intempestif de cette espèce américaine, une échappée d’élevages… A cette évocation de dysfonctionnement des milieux, nous parlons des espèce invasives, Daniel me rapporte l’histoire du problème issu du développement de l’hippopotame en Colombie, un tristement célèbre narcotrafiquant l’avait introduit pour l’agrément… Connaissais pas. Aujourd’hui, les autorités locales se trouvent confrontées à l’incidence majeure de l’espèce dans le milieu (+ de 500 ?) ; les écologistes se retrouvent devant un dilemme, une double contrainte : devoir éradiquer une espèce introduite avec l’impossibilité de tuer des êtres vivants… En attendant l’hippopotame prolifère et notre espèce en est la cause. C’est le brassage planétaire que Gilles Clément juge inéluctable, un fait dont nous sommes les accélérateurs, à l’échelle planétaire…
En poursuivant jusqu’au bout du chemin, je comprends ma méprise, lorsque j’étais venu ici, c’était à la tombée de la nuit et nous (avec Alfred et Michel) étions passés à travers champ. Pas d’issue. Faudra faire demi-tour.
Mais d’abord, prenons le temps d’examiner l’endroit à 360° : vers le bout du chemin, c’est l’impasse, la prairie, des canaux qui interdisent de traverser ; une petite digue embroussaillée qui semblerait nous autoriser à remonter à pieds ; à gauche, un étang, autour, une prairie non fauchée, avec son allure hivernale, hérissée de tiges d’herbe blanchies par la saison écoulée, des trognes de saules, taillées à ras ; un lièvre circule, pas paniqué mais peut-être empêché par les canaux et les clôtures, il s’éloigne tranquillement mais finit par s’activer à nos mouvements… ; à droite, une cressonnière en activité, aux fossés bâchés, partiellement ou découverts, et puis une autre…, plutôt abandonnée, non…, pas totalement, des abris sommaires de chasse : des caches… 1,2,3, disposées le long d’un grand fossé.
Nous dérangeons des canards. Envols. Des oiseaux nous intriguent, semblent pas bouger… Au loin, un héron passe… « Daniel, au fond, on dirait des leurres ». Une confirmation de l’usage du site. Mais au milieu…, ces formes noires et blanches ne ressemblent décidément pas à des canards… mystère.
Doit être vers 12h45, Daniel finit par se lancer, trop envie de se rendre compte : effectivement, ce sont aussi des leurres, plantés là, au milieu, dans l’herbe, on dirait bien des formes de vanneaux. Un cormoran passe au-dessus. J’aperçois de nouveau notre lièvre ; suis de plus en persuadé qu’il est entravé dans ses déplacements, alors il va et vient…
L’eau coule vivement dans le fossé, les plantes aquatiques ondulent au fond, il y a du débit et une profondeur non négligeable. Daniel n’est pas surpris, moi, toujours ! Me dit de regarder les puits artésiens dans les bassins, et d’imaginer : si tu les additionnes tous, on finit par arriver à un vrai ruisseau… et pareillement avec les résurgences des collines de l’Artois : la Lacquette… Mais pas de pertes d’eau par infiltration ici, impossible d’après lui, les conditions mêmes des résurgences artésiennes l’interdisent… Une couche imperméable met l’eau de la nappe de la craie sous pression.
Pause. Déjeuner à l’entrée d’Aire-sur-la-Lys, enfin, plus précisément au Mardyck, collé à l’ancienne piscine à ciel ouvert, je ne pouvais pas faire moins… Rester dans l’ambiance. J’en profite pour montrer les bassins à Daniel.
Avant de quitter l’endroit, je jette un œil par la fenêtre et joie, un beau point de vue sur les bassins.
Vers 15h, arrivons sur Longhem ; là, il reconnaît le passage d’un chemin de randonnée, la via Francigena, m’explique que c’est une ancienne voie romaine qui part d’Angleterre et va jusqu’en Italie, une voie de pèlerinage, comme celle de Compostelle. Il est déjà venu par là se balader, empruntant le chemin, doit remonter vers Liettres, à moins que ce soit le château de Créminil ?
La Via Francigena, ou « Voie des Français », est un réseau de routes et chemins de pèlerinage empruntés par les « roumieux » : pèlerins venant de France pour se rendre à Rome. La popularité moderne des chemins de Saint–Jacques a contribué à la renaissance de la Via Francigena sur un mode qui mêle, comme pour Saint–Jacques, la foi, la randonnée et le tourisme.
Je lui parle de l’arrivée du Cavin de la Tirmande, le ruisseau qui passe sous le pont du village… Il est à côté, Daniel se laisse embarquer, c’est parti pour un détour à longer la Lacquette.
Descendre au niveau du pont caché de la voie Francigena, suivre le fil de l’eau vers l’amont. Je retrouve le trio de canards de barbarie ; sont toujours au même endroit, ils doivent avoir élu domicile ici, la berge est piétinée, des plumes parsèment le sol… A peine dérangés, juste gardé leur distance, calés au pied de l’autre berge.
Nous voici aux saules blancs : présentations. Noter combien ils sont creux et toujours bien vivants, comme nombre de saules que je vois dans la région.
Daniel se lance à m’expliquer le principe qui les anime, ce qui est vivant et ce qui est mort, où réside ce qui les maintient en vie sous l’écorce… J’ai réveillé le prof : me dessine sur le carnet, pointe l’écorce, la manipule, un fragment tombe, me dit que c’est normal, que la poussée de croissance peut finir par « expulser » des plaques, « tu vois cette ligne, avec sa couleur plus foncée, c’est le cambium », il est le siège de la croissance qui se traduit dans l’augmentation du diamètre de l’arbre, de la circulation de la sève brute d’un côté et de la sève élaborée de l’autre…
A mesure que l’aubier devient duramen, dans le creux de l’arbre, le bois se dégrade progressivement, il reste cette enveloppe… toujours vivante, tant que le cambium n’est pas affecté… l’arbre peut continuer à se développer et vivre longtemps…
Je demande à Daniel s’il accepte que je le prenne en photo dans l’un d’eux, il a pris des allures de cabane… L’arbre est saisissant, jusqu’à son houppier qui est envahi de lierre, nous laisse imaginer une cabane là-haut ; enfant, on se dit qu’on aurait aimé…
Au loin, cri d’un faisan, de autre côté : envol.
Daniel fait un commentaire sur la vallée, elle lui plait visiblement, potentiellement de formation glacière… Me parle de la géologie du lieu, trahie par la couleur des terres en face, de l’autre côté, où la craie pointe…
Doit être vers 16h, après une courte négociation, on poursuit notre cheminement sur la voie Francigena, nous remontons de l’autre côté de la vallée… Déboussolés un temps quant au village sur le côté, quant au château en face… nous finissons par tomber d’accord, c’est bien Liettres ici, Créminil est à gauche. Sont étonnamment proches l’un de l’autre.
La ligne d’habitations s’étend le long de la route. Nous sommes à l’arrière, aux sorties côté jardins. Surprise, marchons maintenant dans une allée d’érables, assez inattendu… Un objet décalé, sans fondement urbain. Daniel me montre un panneau, voilà une explication : la légende explique la raison de cette allée, et une partie de cricket ! Saugrenu, non ? Il est écrit que le cricket serait née ici, à Liettres, en 1478 !… Et pour célébrer cette naissance dans les Flandres, le club de cricket de Lille a organisé le premier Liettres Challenge 1478, en septembre 2015… Une compétition internationale de cricket qui se tient tous les ans à Liettres ! Ce tournoi rassemble deux pays concernés par la naissance du cricket : la France, la Belgique.
La plus ancienne mention du monde connue se rapportant à ce sport date d’octobre 1478, dans une lettre aujourd’hui conservée aux Archives Nationales ! Une lettre de doléances envoyée au roi de France Louis XI, mentionnant une mort accidentelle survenue à Liettres, pendant une partie de « criquet ». Le cricket aurait été effectivement inventé en Flandres, au Moyen-Age (Liettres, dans l’actuel Pas-de-Calais, faisait partie du comté de Flandres). Il aurait traversé la Manche pour s’implanter en Angleterre du Sud.
La marche nous a libéré des humeurs, surtout après la journée d’hier…, elle apaise tout en stimulant l’observation. La pensée qui s’est faite vagabonde, nos échanges n’en sont que plus animés…
Quittons l’habitat plus récent de Liettres en direction d’Estrée-Blanche, le village tend à s’étirer, le vide des champs va-t-il être comblé ? Normalement non, me dit Daniel, les règlements l’interdisent maintenant, on arrête l’extension à tout crin, l’étalement urbain consommateur d’espace, l’imperméabilisation des sols, ce qui oblige les municipalité à toujours plus d’équipements coûteux pour raccorder les nouveaux arrivants aux réseaux d’eau, électriques…
16h30, nous marchons le long de la route, jusqu’à Créminil – poule faisane morte à l’entrée… Descendre l’allée menant au château. Daniel est venue ici, mais n’avait pu entrer dans le château ; prudemment nous empruntons à droite le chemin qui longe le fossé… Le couple aperçu sur la route venant d’Estrée-Blanche est arrivé et s’engouffre sous les arbres séculaires ; derrière eux, la barrière et les moutons de Rémy Ammeux : « on se croirait dans le Devon » me dit Daniel.
Derrière le château, la vue sur la cour, ouverte sur le parc ; une cage attire notre attention, un rat musqué est pris au piège, paniqué à notre approche, il se jette dans notre direction… Je sens Daniel tenté d’ouvrir la cage. La prolifération des rats musqués et des ragondins minent les digues, visiblement une préoccupation du châtelain… Je n’apprécie pas, ça me rappelle le Lac de Grand-Lieu avec le piégeage des ragondins où il est devenu endémique. Battre la campagne rend compte de rapports parfois brutaux avec les espèces qui vivent autour de nous, flore comprise…
Bifurquons vers la Lacquette : bah, raté, c’est pas elle.. juste un fossé qui semble dessiner une boucle : une île ?
Le groupe de platanes qui avait été planté là semble exténué, trop contraint ? Les arbres se sont repoussés les uns les autres au risque de chuter, à moins… qu’ils finissent par marcotter un jour ?
Indéniablement, l’arrière du château évoque un ancien parc, à l’anglaise sans doute, abandonné aujourd’hui, seuls quelques grands sujets et cet îlot en seraient témoins.
La Lacquette, un peu plus loin. Suivre la berge. Nous nous arrêtons sur des plantes, nous interrogeant sur les espèces, en repérons une, à belles fleurs jaunes; nous faisons des suppositions et, après vérification sur le smartphone, le verdict : c’est un tussilage.
Tout aussitôt… une belle surprise ! J’exulte. En face, une forte arrivée d’eau : une source pas loin ?… Un gain pour la rivière.
En scrutant à travers la végétation de l’autre côté de la berge, force est de reconnaitre que oui, et elle doit être juste là, derrière ! Visiblement, je ne pourrais pas y accéder facilement, un grillage sépare le bosquet d’un champ… Doit être à Rémy Ammeux, une piste… Me souviens que l’éleveur m’avait raconté qu’enfant il allait jouer dans une source pas loin de la ferme. C’était resté assez vague, mais je m’étais promis d’aller le voir pour qu’il m’y mène… Je sens qu’il va être temps ! Une sortie à envisager…
Daniel me redit combien la Lacquette doit être nourrie de nombreuses sources tout au long de son cheminement, heu… ruissellement !
Décidément, faut se le répéter, le cours d’eau est bien le fruit de multiples apports. La source, comme lieu de l’origine d’un cours d’eau est une légende… une facilité conceptuelle qui nous rassure peut-être : un début… une fin.
En revenant vers notre chemin d’accès, détour par la population de platanes qui a été bien diminuée ; leur empreinte, encore fraîche, se manifeste par d’énormes souches bien arasées… Daniel me remontre les cernes des arbres qui avaient été… ; me montre sur une de ces souches, l’arbre a enregistré les saisons, bonnes ou mauvaises, et il pointe le cambium qui nourrit la croissance de l’arbre. Saisissant de se redire combien la vie de l’arbre si imposant qu’on voit à côté repose sur pas-grand-chose : cette mince couronne, siège de la circulation de la sève… A ce propos, je lui parle de la technique utilisée par certains jardiniers pour faire mourir un arbre : tu incises cette couronne, ça coupe l’approvisionnement de l’arbre qui finit par mourir… L’intérieur de l’arbre est un lent processus de formation du bois, celui même qu’on utilise pour nos besoins en construction ou en menuiserie. C’est ce duramen qui lui permettre de toujours se tenir debout, aussi haut, continuer à croître et de pouvoir étendre son feuillage en quête de lumière… L’arbre est un géant… mais qui ne doit masquer pour autant la forêt des plantes qui ont développé d’autres modes de vie et de stratégies pour atteindre la lumière nécessaire à leur développement.
Un cerisier a été coupé non loin… Daniel compte les cernes, il n’avait qu’une vingtaine d’année…
Quitter le parc, Daniel est intéressé d’aller à la source de la Lacquette, pas pressé de rentrer, le soleil brille toujours, alors continuons, profitons ! 17h30, regagner la voiture. Le pas se fait plus vif… En retrouvant le véhicule, il se rend compte qu’il a n’a plus son échappe… Surpris, il cherche, fouille, dans sa tête aussi… Rien, peut-être l’a-t-il oubliée au restaurant en sortant de table ? Ou bien… pendant notre sortie ? Bon, pas grave, me dit-il. Continuons.
Se diriger vers Estrée-Blanche, Fléchinelle… remonter le Surgeon. Je me trompe de route, poursuivant vers Cuhem… Un tropisme visiblement, j’aime passer dans ce coin, pas grave… Plus loin, retrouver la direction de Bomy… Groeuppe… et la source.
Daniel descend voir, je le regarde aller. On regarde, on apprécie l’endroit, et hop, je l’embarque pour la fontaine Sainte-Frévisse, bientôt 18h. Je devine l’endroit depuis la route, mais impossible de tourner vers le fond de vallée… Passage obligé par Bomy. Là aussi, je cède le pas et le laisse découvrir.
Il regarde la résurgence, jauge le débit et le lit imperméable qui a permis cette arrivée d’eau, elle s’écoule vivement vers la Lacquette un peu plus bas. Derrière, au loin, les collines : « tu vois, là c’est là que s’alimente la Lacquette, la craie affleure et facilite l’infiltration, ces collines sont la recharge de la nappe. »
Regarder les arbres qui surplombent la fontaine ; là, un frêne ; à côté, un hêtre… Une façon de reconnaître qui sont les voisins… qui habite là. Mais derrière, dans le champ, une plantation nous laisse dans l’expectative, toujours la même espèce, mais on ne sait pas… Pas du fruitier, mais alors quoi ?… On sèche, on sait bien qu’ils n’ont pas été planté là pour le décor, mais pour le rapport…
Cette fois, c’est le chemin du retour… En passant à Longhem, près du pont, une forme au sol, nous fait penser à un animal écrasé… Daniel exulte : « mais, on dirait mon écharpe ! » Un arrêt s’impose, il sort… Revient, écharpe en main !… « Je ne comprends pas comment elle a atterri ici ? » Il a beau faire l’examen mental des possibles, il butte toujours ; semble pas y avoir d‘explication rationnelle… Un peu énigmatique cette affaire : on n’est jamais venu par là, ni avant ni après notre balade sur la voie Francigena… Hmmm
Nous repartons vers Béthune amusé du trouble provoqué par la disparition/réapparition de l’écharpe… un coup de la Lacquette sans doute, nous a joué un tour !
Avant de nous séparer, causer de la rivière, de cette entité qui ne peut se résumer à l’eau, à cette surface qui ruisselle, à une ressource… Quelques considérations sur le vivant : il me semble que nous devons reconsidérer notre approche, notre relation aux cours d’eaux ; évoquer la Loire et le cours du Whanganui en Nouvelle Zélande dont les Maoris ont obtenu un statut juridique en 2017*.
A cette évocation, je dis combien, communément, nous accordons difficilement un statut d’êtres vivants aux végétaux, sauf aux géants que sont les arbres. Daniel rappelle alors que si nous leur accordons cette importance, c’est aussi dans la reconnaissance qu’ils sont au sommet de la hiérarchie évolutive du monde végétal. Encore une forme d’anthropocentrisme… puisque nous les jaugeons à l’aune de notre supériorité évolutive.
Décidément cette sortie dans le bassin de la Lacquette a nourri des considérations parfois inattendues, nous faisant faire des détours par rapport à notre objectif de départ… tout en gardant les pieds sur terre : la marche a décidément du bon !…
————-
*En Nouvelle-Zélande, le Whanganui , qui avec ses 290 kilomètres est le troisième plus long cours d’eau de l’archipel, a été reconnu fleuve sacré des Maoris, la population originelle des îles des antipodes. En 2017, après un siècle et demi de combat,le fleuve sacré Whanganui a acquis un statutjuridique, validé par le parlement de Nouvelle Zélande, qui lui reconnaît la qualité d’« être vivant unique ».
————- Concernant le texte écrit sur le panneau vu à Liettres, à propos de la voie Francigena : « Parmi les différents itinéraires vers Rome, celui de Sigéric est souvent mis en avant sur la Via Francigena : Sigéric était un évêque de Canterbury qui s’est rendu à Rome en 990 pour recevoir du pape le pallium, insigne de sa charge épiscopale. La liste de ses étapes quotidiennes nous est parvenue, et c’est un des documents les plus anciens attestant un trajet de pèlerinage vers Rome par la Voie des Français. »