Un rendez-vous avait été fixé ce lundi à 10h, le contact m’avait été donné par Jérémy Duval, de la Communauté d’Agglo de Béthune-Bruay.
Monsieur Delattre me reçoit dans son bureau ; après présentation de mon projet, j’entre dans le vif du sujet : le bras de la Lacquette au Sud de la ville… une de mes dernières obsessions.
Il m’explique qu’ici c’est un service communal d’Aire-sur-la-Lys, celui-ci ne s’occupe que du nœud d’Aire et des arrivées d’eau dans la commune.
Je me rends compte des différences d’appréciations que nous avons sur le cours d’eau : ici, la Lacquette se jette dans le Mardyck, alors que j’ai toujours entendu l’inverse… Comment apprécier la préséance de l’un sur l’autre ? Il faut reconnaître que les appellations variant selon les cartes, ça n’aide pas…
Progressivement, nous ajustons nos connaissances du terrain à la carte des zones inondables du Plan de Gestion Globale et Équilibrée des écoulements des eaux de la Lacquette.
Ce document m’a été précieux pour interroger le terrain et retrouver les traces des cours d’eau et des fossés depuis l’ex « 3 Mousquetaires » (à l’entrée d’Aire).
Pour lui, la prise d’eau qui passe sous la D943 en direction de Mississipi n’a pas de nom, c’est un fossé qui s’écoule à ciel ouvert. Il m’explique que le réseau de fossés à Mississipi relève du drainage et qu’autrefois, c’était une zone de maraîchage. Mais « on l’appelle rien », juste « les fossés de Mississipi »… Suis un peu déçu, moi qui rêvait de Lacquette…
A ce sujet, il m’apprend qu’à Aire, la commune va mettre les noms des cours d’eau sur les ponts. J’avais remarqué qu’on ne savait pas toujours nommer les eaux qui traversaient la ville, fallait bien suivre sa carte et demander à un quidam, ce qui n’empêchait pas les méprises… (cf. le lundi 25 octobre 2021 et autres articles concernant les sorties dans Aire).
En suivant un tracé sur la carte, il pointe l’endroit où, pour lui, le fossé venant de Mississipi devient l’Echeu. Le cours d’eau coule parallèlement à la Laque qui est juste un peu plus bas, dans le marais de Lenglet.
Cette dérivation de la Lacquette a été escamotée en passant sous la D943, puis déclassée en simple fossé… Mais je ne m’en laisse pas conter, au fond, pour moi, elle restera toujours « la Lacquette »… même si j’ai fini par comprendre qu’il était parfois vain de vouloir différencier à tout prix les eaux. En somme, dans ces basses terres, c’est la valorisation de l’impureté, toutes se mêlent, ou s’emmêlent, la liaison entre les cours d’eau maillent les terres de nombreux fossés qui drainent et servent à diluer les inondations.
Monsieur Delattre m’explique que les fossés reliant l’Echeu à la Laque fonctionnent comme des bras de décharge en cas d’inondation. Mais avec le temps et l’évolution des usages des parcelles, possible que les fossés se bouchent avec la végétation. Comme c’est privé, ça échappe à leur gestion.
Ces fossés protègent les biens des habitants qui sont le long de la Laque. Avec la montées des eaux, lors des crues, me dit que ça lui donne parfois des frayeurs (cf. la sortie du mercredi 1e juin 2022) : ici, c’est la loi du marais.
Il n’y a pas si longtemps, dans ce coin là, j’ai eu l’occasion de me rendre compte de la proximité des habitats, ils s’égrainent le long de la Laque, voire même entre celle-ci et un fossé de l’autre côté du chemin du Marais de Lenglet…
Plus à l’est, là où les eaux de l’Echeu/Lacquette se mêlent à celles de la Laque – avant le village du même nom, à proximité de la D187 -, les rives sont parfois contraintes et peuvent engendrer des engorgements, une habitante m’avait rappelé les inondations de l’hiver…
Monsieur Delattre continue, expose ces situations à risque, comme au niveau du siphon, le passage de la Laque sous le canal. Il arrive que celui-ci soit encombré, lors de montées de crue, par des « flottants » : bidons, caisses, bouteilles, bois de chauffage, etc. Tout ce que les gens peuvent avoir sur leurs terrains, en limite des cours d’eau, comme des fossés et qui peuvent être emportés… Ça peut provoquer une décote de 60 cm au niveau du siphon, en conséquence, ça fait monter l’eau en amont…
Me dit que dans leur service, ils surveillent les hauteurs d’eau, les différences de niveau à différents endroits ; elles indiquent qu’il peut y avoir un bouchon : une passerelle peut avoir lâché, un baraquement s’être effondré, un arbre, tombé… Ils pratiquent cette surveillance, en véhicule, à pieds ; me dit que ça tombe souvent la nuit, en lien avec le décalage entre chutes de pluie en amont et arrivée effective des eaux.
Il me fait comprendre qu’une des difficultés relève toujours du saucissonnage d’un cours d’eau : un cloisonnement administratif qui entraine une vision parcellaire de son état et de ses fluctuations. Heureusement, les tendances sont à la gestion d’ensemble, mieux coordonnée, pour prévenir des inondations mais aussi de ses usages, comme des prélèvements qui affectent l’aval, une question de bon sens. Et à Aire, ils en savent quelque chose, le nœud d’Aire cumule tous les apports des cours d’eau alentours…
Je le quitte un peu avant midi, il a un autre rendez-vous. Me propose de ne pas hésiter à le solliciter si j’ai d’autres questions. En attendant, il m’a permis de vérifier ce que j’avais vu entre Mississipi et La Lacque, contribuant à me donner une meilleure compréhension de cette zone sud de la ville.
*
C’est vérifié, L’Echeu – un cours d’eau qui nait d’une dérivation de la Lacquette – se mêle bien à la Laque par de nombreux fossés de délestage ; tous se fondent en un seul cours d’eau avant d’arriver au village La Laque (probablement encore une fiction rassurante…) : officiellement, la Laque, au sud d’Aire. La Laque-Lacquette-Echeu s’en va sous le canal finir sa course dans la vieille Lys… Mais là, c’est une autre histoire qui me fait sortir du bassin de la Lacquette.
J’ai terminé mon enquête de la Lacquette, maintenant, la suite…
Mississipi, arriver au rendez-vous de 10 h avec Dominique, je l’avais rencontré avec Amandine le mercredi 13 avril. Il a accepté d’être mon guide ce matin.
En savoir plus sur ce quartier où il a passé sa jeunesse, sur le rapport des riverains avec l’eau des fossés, de l’eau même de la Lacquette en fait.
Vérifier son parcours : de la prise d’eau qui doit se trouver au niveau de l’ex « 3 Mousquetaires » jusqu’à l’exutoire… le canal d’Aire. Enfin, j’imagine… … vu les dérivations qui existent un peu partout dans ces basses terres, on ne peut être sûr de rien !
Dominique était arrivé depuis un moment, c’était levé tôt faire son tour… Je lui parle des terres agricoles au sud, le quartier les accule à la levée de terre de la contournante. Me dit qu’ici c’est marécageux, c’est le marais de Lenglet. Le quartier s’est construit dessus, la contournante est récente, elle a coupé en 2 ces terres.
Les fossés enserrent les habitations dans un dédale, je lui demande d’aller voir.
Me rends compte qu’il salue du monde, l’inverse aussi : je sens bien qu’il est chez lui ici. Quand je lui parle du rapport des habitants à l’eau, me dit qu’ils s’en servent communément pour arroser leur jardin.
Tout en marchant, me fait remarquer le canard qui niche dans le creux d’une souche, les épinoches qui s’enfuient à notre arrivée au fond d’un fossé…
C’est un passionné de nature, il est toujours avec son appareil photo… L’eau est assez claire, plutôt vive, des plantes y vivent, c’est bon signe.
Maintenant, il reconnait des habitations, des passerelles : « elles n’ont pas changé depuis 40 ans… » Mais d’autres maisons ont été construites sur d’anciens emplacements, une rupture temporelle dans cet habitat daté. « C’est un quartier super calme. Si je m’assieds un bon moment au bord d’une rue, je n’entendrais pas de bruits, personne à faire hurler de la musique… »
Quand il était gamin, les enfants du quartier jouaient à pêcher des petits poissons – des épinoches – mais aussi des salamandres et des grenouilles…
Des fossés à l’eau vive, d’autres sont plutôt stagnants…
Je m’y perds : des fossés à gauche à droite de la rue, ne se joignent pas, contournent une maison ou reçoivent de nouveaux fossés qui arrivent à la perpendiculaire. Certains ne semblent pas actifs, envahi d’une végétation de marais…
Quand je lui demande si les gens ont conscience que c’est l’eau de la Lacquette qui coule, me dit que certains savent parce que ce sont des pêcheurs ou qu’ils l’ont été, petits… Lui-même l’a appris en apprenant à pêcher avec son parrain.
« L’hiver aussi, quand c’était gelé, c’était notre patinoire, on roulait même en vélo ! »
En arrivant à la ferme où il venait chercher le lait – parfois du lapin, il indique l’eau qui passe sous la route, m’expliquant qu’elle longe la ferme en direction du petit bois que j’avais vu avec Amandine, le mercredi d’avril où on s’étaient rencontrés.
En remontant la rue, une voiture s’arrête : il reconnait le gars, un fils de la maison, le « ch’taupier » (piégeur de taupe accrédité), le salue, échange quelques mots avant de s’engager dans l’impasse à gauche. M’avoue qu’il n’est jamais allé par là, ne sait pas pourquoi… Il veut voir.
Au niveau d’un jardin, il pointe la ligne de maison au loin : « derrière, c’est la rue des Marronniers, on aperçoit même le château d’eau. » Là, je me situe : « celui qui est à côté de l’ancienne piscine ? » Il acquiesce.
De l’autre côté de la rue, montre une maison : me dit qu’étant petit, il venait chercher des légumes, l’homme, un particulier, en cultivait et les vendait pour pas grand chose, 5 fr pour 10 kg de légumes. Se souvient bien, il y avait aussi plusieurs ferme dans le coin…
En passant un pont, s’arrête, « le barbelé a toujours été là ! » Ces éléments de reconnaissance semblent rassurants : quelque chose du passé persiste, s’accroche encore de-ci de-là dans le quartier comme autant de repères dans l’espace et dans le temps de son enfance.
Il pointe la direction de l’eau, me disant qu’il y a d’autres fossés qui la ramène de l’ouest, viennent alimenter le réseau de Mississipi.
Je lui parle de la prise d’eau dans la Lacquette, au niveau des « 3 Mousquetaires », une dérivation doit passer sous la route pour venir dans le quartier, mais pas réussi à voir l’embranchement…
A chaque croisement, me raconte les fossés d’avant : parfois une branche abandonnée, une prise d’eau dont il ne reste qu’une buse… « Au bout de l’allée des Maraîchers, il y avait un fossé, pas bien long, on peut en voir trace en regardant sous le pont. » Aller voir, apprécier…
Le quartier s’est quelque peu transformé, en toute discrétion… gardant ça et là d’anciennes maisons, en renouvelant, mais toujours dans la contrainte de la structure propre au réseau de fossés et de ses rues fort étroites…
11h20, il ne lui reste pas beaucoup de temps, m’embarque à l’entrée du Chemin de la Lacquette – non loin de l’ex « 3 Mousquetaires » – voir la prise d’eau dans le Mardyck.
Me fait un plan : m’explique qu’elle allait dans la Lacquette en passant sous le bras principal, pour se jeter dans le bras de dérivation qui file sous la route de Witternesse… Une histoire dont nous avons fait le tour le 12 avril avec Ianis lorsque nous l’avons traqué dans le parc du site des assurances Pilliots…
Mmm, décidément, je n’en finis pas avec ce coin là, alors que je croyais avoir tout vu, j’en découvre encore…
Voitures arrêtées à la patte d’oie, Dominique m’emmène à pieds au pont du Mardyck : hélas, une palissade bois masque le passage, l’eau a été empêché…
De l’autre côté, un fossé se prolonge bien en direction de la Lacquette, enfin, jusqu’à la route qui les sépare… En fouinant, nous trouvons une buse qui passerait bien sous la route, mais rien côté Lacquette !
De l’autre côté du bras de dérivation, Dominique me montre ce qui pourrait s’apparenter à un ancien ouvrage de briques : un passage ?… Bouché !
Notre imagination cherche à reconstituer une histoire ancienne.
C’est qu’il mène lui aussi son enquête…
De fil en aiguille, Dominique m’aide à recoudre les pièces éparses d’un réseau complexe élaboré depuis les temps anciens pour protéger la cité d’inondations délétères.
Avant de quitter les lieux, nous allons à côté, au carrefour de la D943 et de l’allée des Marronniers, à l’entrée des assurances Pilliots – l’ancien »3 Mousquetaires » : essayer de repérer ce bras de dérivation de la Lacquette qui va alimenter le réseau de fossés à Mississipi.
En scrutant attentivement le fossé qui longe la route… Rien, toujours rien ! Aucune trace de prise d’eau qui traverserait sous la chaussée… Mais alors ? Se pourrait-il que le tampon près de la route ? Mmm…
Traverser, aller voir de l’autre côté : bingo ! Le long d’une maison, un fossé à l’eau vive confirme ce détournement d’une autre parti de l’eau de la Lacquette. Nous contournons pour accéder par un champ qui a été fauché ; en nous penchant dans l’axe, nous voyons une arche qui pointe dans la bonne direction…
Et hop, retourner de l’autre côté : constater la présence d’autres tampons au bord du carrefour, la prise d’eau est forcément là-dessous, mais cachée, souterraine, sous le bitume…
Avant de retourner chez lui, Dominique veut me montrer un endroit, plus bas, où la Laque se sépare en 2. Nous nous engageons sur la D943 ; au bout de quelques centaines de mètres, tournons à gauche, juste après le pont sur la Laque, et stationner au début du sentier qui s’enfonce dans le marais de Lenglet…
Là, non loin du pont, il me montre une prise d’eau qui détourne une partie du courant vers un fossé sur notre droite, le courant lèche assidument le terrain d’une habitation, au point d’endommager une clôture, penche dangereusement… J’imagine en hiver le travail de sape du cours d’eau…
Sur notre gauche, la rivière s’enfonce, entamant ses méandres. Retourner à droite : le fossé de dérivation est bien droit, bordé de saules… Jauger, comparer…
Je reste surpris par cette division, elle devait sans doute être indiquée sur le plan que j’ai eu en possession, mais la voir sur place, c’est une prise de conscience qui découle de mon implication physique, sans quoi, elle ne resterait qu’une abstraction, un trait sur une carte.
En retournant sur le village de La Lacque, Dominique me propose de me guider vers un autre accès du Marais de Lenglet, au niveau de la rue du Portugal. Sur la contournante, prend aussitôt à droite une petite route agricole, à un carrefour, de nouveau à droite, entrer dans un hameau, passer un premier pont puis, aussitôt, un deuxième… Nous buttons sur un espace de stationnement : il m’explique qu’il y avait une piste de karting à côté et, en face, un terrain de tir à l’arc… Après quelques recommandations pour la poursuite de l’expédition, mon guide repart…
L’endroit est parfait, je m’installe à côté pour pique-niquer, à l’ombre d’un grand saule blanc qui surplombe la Laque. Les peupliers ont neigé leurs aigrettes cotonneuses…
Pas pu m’empêcher de me rendre au pont qui enjambe la Laque : changer de point de vue. Et puis…, remonter dans la rue pour gagner l’autre pont : il correspond bien à la dérivation de la Lacquette qui vient de Mississipi.
Manque le bras de dérivation de la Laque, faut que je retourne…
Je commence à mieux situer : 3 cours d’eau s’écoulent, parallèles ; filent vers le canal ; semblent s’ignorer, mais je sais que c’est une illusion, faut que je les suive, que je les traque, jusqu’à l’exutoire, normalement le canal…
La Laque principale m’entraîne le long des maisons du hameau, la rivière lèche paresseusement les terrains des habitations…
A droite, le terrain de tir à l’arc : j’aperçois une ligne nette de peupliers, un indicateur ; je veux aller voir si je peux y trouver le fossé de dérivation de la Laque.
Ça commence à prend des allures de match : à ma gauche, la Laque avec ses méandres, à droite, sa dérivation, rectiligne, au flux soutenu, le fond enherbé de végétation aquatique… Y a t’il une Laque légitime, ou tout simplement UNE Laque ?
Retourner sur mes pas, aller voir vers l’amont histoire de vérifier : méandres à droite maintenant ; à gauche, la dérivation n’est pas encore visible, trop loin, je n’apprendrai rien de plus.
Plus qu’à regagner la voiture et poursuivre mon périple en l’aval : vers le village de La Lacque, je devrais pouvoir accéder à l’exutoire… Le canal d’Aire.
Chemin du Marais de Lenglet, dans un virage, le fossé disparait sous la route… Je m’arrête : une buse amène l’eau dans la Laque « principale », en plein méandre, la rivière se reforme !
En poursuivant, je perds de vue la Lacque, et je la retrouve un peu plus loin, elle était partie faire un méandre… Déboucher à un carrefour d’importance, ça fait ville… En face c’est rue de la Rivière, de bon augure, je prends à gauche pour m’arrêter à côté d’un pont.
Suis à Lenglet, heu… à Trézennes, enfin, je ne sais plus… On dirait que la Laque fait frontière. Chaque commune rivalise de signalétique. L’endroit en est encombré…
Emprunter la rue de la Rivière : une promesse… Impasse. Rebrousser chemin et prendre la rue Louis Dupont, elle file, parallèle à la La Laque…
Au bout, je reconnais. La fois où je suis venu avec Ianis, le mardi 12 avril, nous avions rencontré des riverains qui avait été inondés… C’est que la Laque et la Lacquette fricotent par ici, d’ailleurs les cours d’eau se rejoignent derrière une des maisons, au bout d’un jardin. Je ne pourrais pas voir.
Suis toujours rue Louis Dupont : interminable… La Laque-Lacquette est derrière la ligne d’habitations, poursuit son voyage.
Au carrefour, j’arrive au village de La Lacque, je reconnais le pont et je profite d’un chemin en face, suis pas loin de l’ancien établissement l’Osmose.
Ce chemin semble se diriger vers le canal : indiqué comme le chemin du Halage de la Roupie… Mmm je commence à douter, plus de rivière en vue, trop loin, les lieux sentent l’abandon… Insister. Des signes d’occupation : une ancienne pesée, une ruine industrielle se profile, hangar rouillé, squelettique… Bruit lancinant d’un tracteur qui tond un terrain de sport improbable…
Je descends du véhicule pour poursuivre à pieds, plus de route… Une barrière…
J’aperçois un homme, jeune, me dit de poursuivre sur le chemin-derrière-la-barrière, je trouverais l’eau, il est parfois allé chercher des mûres quand il vient chez son frère ; ne doit pas forcément bien connaître les lieux, tant pis…
Des rails a demi enterrés confirme l’importance du site… et, sur ma gauche, un signe, un panneau attire mon attention ; je m’approche : le canal, enfin ! Mais rien sur ma gauche.
Je mets un certain temps avant d’apercevoir un sentier ténu. J’attendais autre chose, un chemin d’importance qui longerait le canal ; a dû y avoir, mais aujourd’hui, rien, la friche…
Et puis, le sentier laisse apparaître du bitume, me fait longer l’ancien site industriel aperçu en arrivant.
Finalement, celui-ci débouche sur une petite route, visiblement peu empruntée, suis à son cul de sac… La route dessert quelques maison perdues au bord du canal.
Au bout d’une cinquantaine de mètres, au détour d’une maison, un ouvrage de béton au sol, à peine visible. Mon cours d’eau vient mourir juste là…, semblant buter contre la digue qui le sépare du canal. C’est à la fois une déception et un soulagement de retrouver la Laque-Lacquette, finir ainsi… Mais… Ce n’est pas la fin : juste un siphon !… Le signale que le cours d’eau ne se jette pas dans le canal, mais doit poursuivre son chemin par-dessous… Un manie ici.
L’eau s’engouffre et passe sous le canal. Mon aventure de la journée s’arrête là… Je vais devoir chercher sur une carte ce qu’il advient du cours d’eau : va-t-il se perdre dans les terres basses des Flandres ? ou bien se jeter dans quelque rivière d’importance ?
La Lacquette me réserve bien des surprises. Alors que je croyais naïvement qu’elle se jetait dans la Lys à Aire… Tout semblait pourtant m’indiquer cette fin honorable… Les hommes du passé ont brouillé les cartes à souhait, détournant ses eaux en des bras qui, de dérivation en dérivation, l’ont connecté à d’autres cours d’eau, les menant en des lieux parfois insoupçonnés.
La Lacquette serait-elle une fiction ?
Ici, au Sud d’Aire-sur-la-Lys, le cours d’eau passe sous le canal, poursuivant son cours méandré, semblerait-il, jusqu’à la vieille Lys qui longe la Lys actuelle, à Houleron, dessinant la frontière avec le département du Nord.
Ce jour, retourner avec Amandine, médiatrice à Labanque ; elle se lance à l’aventure avec moi, tenue adéquate, prête à crapahuter…
Retour à Mississipi, suivre le dédale de fossés jusqu’au champ labouré près duquel, la veille, avec Iannis, avions arrêté l’exploration…
Remonter le dernier fossé vers ce que je suppose être la voie de la Lacquette en dérivation. Plans en main, nous interprétons et nous nous lançons… Le fossé accompagne les dernières propriétés, il en est la frontière, l’eau s’est faite rare, sentant fortement la vase et les berges, embroussaillées… Un bras mort ? Nous avons quitté la ville pour les champs.
Au bout, prenons à gauche, entrons dans un champ, de l’autre côté, il est bordé par le fossé que je cherche ; l’eau est fluide : la Lacquette redevient-elle ruisseau ?… Elle arrive tout droit de Mississipi, doit bien être alimentée par quelques résurgences pour être si limpide… Je me prends à imaginer que ce réseau de fossés a une fonction de drainage, passant récolter les eaux d’une zone humide, au Sud d’Aire, avec des regains qui lui donnent l’énergie de traverser le marais de Langlet… La Lacquette semble s’être ramifiée en arrivant à Aire pour entraîner et détourner des eaux qui pourraient engorger la ville. Mississipi… un delta artificiel ?
Sur l’autre berge, enfin, au fond d’un pré, un groupe de jeunes bovins ; sont loin, ils nous observent, intimidés. Proche, les mouvements effrénés d’un oiseau, une pie ; elle attire notre attention. L’oiseau est prisonnier d’une cage ; Amadine n’y tient pas, elle voudrait la libérer… Tentons de trouver un passage. Ça sera une vanne, un peu plus loin, à l’angle d’un petit bois.
Amandine se lance, elle me raconte ses difficultés à progresser, elle se fait agresser par les ronces et les fils barbelés de la clôture ; semblent vouloir la retenir ; elle peste, s’esclaffe, insiste… Passer dessous, entre… Et finalement, en se tortillant, déboucher dans le pré. Prudemment, s’avancer dans cette cet espace privé, jusqu’à la cage…
Elle me la décrit : d’une forme inconnue, fonctionnerait apparemment comme une nasse. Comment cette pie est-elle entrée ? Ne trouve pas à libérer l’animal…
Me dit qu’elle se sent épiée, de là-bas, au loin, d’une maison où elle entrevoit quelqu’un qui l’observe.
Elle s’en retourne, lentement… déçue d’avoir abandonné l’oiseau à son sort. C’est la campagne, habitée, apparemment ouverte… mais finalement contrôlée, question de propriété. Mais pourquoi ce piège, cet oiseau ; la pie en était-elle réellement la cible ?
Poursuivre, longer le petit bois. A travers les frondaisons, des flaques d’eau, c’est inondé, marécageux. Tout s’explique, la veille, j’avais vu atterrir un héron dans cette zone…
Comme je l’avais noté sur la carte, l’eau doit passer sous le merlon qui longe la contournante qui mène vers Isbergues, sera pas possible de continuer à suivre la dérivation…
En attendant, sur notre droite, de l’autre côté du fossé, à nouveau, des propriétés : des fonds de jardin, avec porte d’accès à l’eau… des emplacements de pompes ; l’une d’elle est en place. Aucun doute, sont là pour alimenter les jardins…
Un ouvrage de béton avec une grille marque la fin du fossé… Le cours d’eau se poursuit, souterrain… Mais l’heure passe, bientôt temps de reprendre la route. Décidons d’aller voir, quand même, jusqu’au rond point que nous avons aperçu à droite, il se trouve sur la RD943.
Du bord de la route, nous scrutons au loin, pour déceler un accès en voiture, voir si nous pouvons poursuivre plus avant. Avons repéré la ligne d’arbres qui doit signaler le passage du fossé. Mais s’engager dans cette voie va encore nous éloigner de la voiture. Renoncer… pour aujourd’hui.
15h45. En retournant, nous apercevons quelqu’un au niveau de la grille… Semble avoir une épuisette en main, ça m’intrigue… Aller voir.
L’homme farfouille au pied de l’ouvrage… Il a un appareil photo en bandoulière. Je m’adresse à lui : pas farouche, la conversation s’engage. Il m’explique ce qu’il fait… me cause de salamandres ; elles se cacheraient le long de la berge, sous les herbes… Il cherche à savoir si elles sont présentes… mais c’est pas le meilleur moment, nous dit-il.
Avant, dans un cours d’eau d’ici, il y avait des brochets, des anguilles et même des lamproies… J’ai un peu oublié le nom du cours d’eau, vers où… Peut-être ai-je mal entendu ?…
Avec son appareil photo, il prend des clichés qu’il met dans Facebook : Balade Faune Flore des Hauts de France… si j’ai bien pris note.
L’homme est aussi curieux de ce que je cherche dans ce coin, me demande si je m’intéresse aux bêtes qui habitent dans le fossé, lui dit que je me préoccupe surtout du cours d’eau, depuis la source jusqu’à l’exutoire… Amandine vient en renfort, parle de son rôle de médiatrice, de ma résidence, du centre d’art Labanque… Je sais mon histoire peu évidente pour nombre de gens que je croise, mais il ne s’étonne pas plus, plutôt intéressé de rencontrer quelqu’un sur son terrain d’action, de pouvoir causer de cet endroit, du cours d’eau.
Nous dit qu’il est d’ici, de Mississipi, qu’il a joué, étant gamin, dans le petit bois que nous avons longé, qu’il venait pêcher là des bestioles et jouer avec d’autres enfants, à se balancer avec une corde dans les arbres… Bref, je suis sur son terrain d’enfance.
Avec Amandine, nous lui racontons la pie, le piège, dans le champ à côté du bois ; à la description de l’endroit, il penche pour une cage-piège où a été placé l’oiseau pour servir d’appelant. Il connait l’agriculteur, il n’est pas commode…, sait qu’il est piégeur autorisé ; il doit chercher à attirer des pies pour les éliminer.
Il attend sa femme, elle ne tarde pas à apparaître au loin… Nous rejoint et nous raconte qu’elle aussi est du coin ; ils aiment venir par là tous les deux. Sont en retraite, de jeunes retraités.
Lui, c’est Dominique, elle, Corinne. Maintenant, ils habitent La Lacque, alors je raconte ma sortie avec Iannis, que j’étais là-bas hier.
Causer cours d’eau, l’affaire devient sérieuse : pas d’accord sur les appellations… Mais finissons par trouver un terrain d’entente, tirer ça au clair : je lui délivre mes informations à partir de la carte et lui ce qu’il connait du terrain. Nous disent que la Laque (d’après moi) ou Lacquette (d’après eux) a baissé depuis une semaine… Ça corrobore ce que nous avons vu hier avec Iannis. Avec le plan, je leur montre le jeu d’entrelacs entre la Laque et la Lacquette (enfin, cette dérivation…), ils semblent connaître certains endroits… mais ne se repèrent pas de la sorte. Toujours cet écart entre la carte et le terrain… Comment les accorder ? Pas le choix, faudra aller voir !
Avec leur connaissance des lieux, je leur dit que j’aimerais bien qu’on se revoit. Sont enthousiastes, prêts à nous embarquer-voir la fin de la Laque-Lacquette à se jeter dans le canal, ou passant dessous ? Suis un peu perdu…, je ne connais pas ; c’est très bien. Peut-être plusieurs exutoires ?…
Je n’avais aucune connaissance de cet espace entre Aire-sur-la-Lys et Isbergues, il correspond à la limite Nord-Est du bassin de la Lacquette. J’avais un peu négligé ce dernier endroit, voilà une occasion de combler une lacune !
Avant de nous séparer, prendre leurs coordonnées, sont d’accord, se promettre de faire une balade ; j’espère fin mai… Amandine souhaite aussi être de la partie ; on s’imagine déjà !
Faudra que je leur en demande un peu plus sur ce qu’ils savent de la Lacquette, ici, à Mississipi, et jusqu’à La Lacque, bien sûr !… sur ce que c’est vivre auprès d’elle : en somme, la vie ordinaire avec la rivière. Dominique avait commencé à raconter, plus qu’à reprendre le fil…
Retour à Béthune par Isbergues, plus pratique d’ici, 16h45, il est temps.
*
Cette rencontre me questionne sur mon rapport à la Lacquette, aux vivants dans la rivière, ceux qui y trouve là ressource, refuge…
Me suis intéressé à ce qu’elle est, pas au contenu, ni particulièrement au véhicule… J’ai d’abord voulu surtout l’embrasser, l’aborder toute entière, dans sa relation à ce qui l’entoure, à ce qu’elle traverse, qui la façonne et qu’elle façonne.
Le risque, en me focalisant sur les animaux et les plantes, c’est de réduire la Lacquette à un milieu, un habitat pour… La vie qui s’y trouve se débrouille très bien avec elle, crée des relations : se cacher sur les bords (comme les poules d’eaux et des petits mammifères pour ne citer qu’eux), se reproduire (des anoures, des oiseaux, des poissons, des insectes), comme s’y abreuver (ne serait-ce que les vaches…), y trouver à manger (canards, prédateurs aquatiques…), et nous bien sûr… La liste n’est pas close.
Le risque, donc, est de finir par ne plus voir l’eau pour la source, le ruisseau, la rivière, le fleuve… Notre zoocentrisme est un puissant aimant. Faut essayer de changer de point de vue, de regarder comment la vie négocie, s’arrange avec la rivière… nous compris, comme je le fais déjà depuis le début avec mes congénères… Sauf que nous, finalement, avons assez peu de considération pour les cours d’eau et notre impact est démesuré… pompant, détournant, encombrant ou canalisant, polluant insidieusement…