Ce matin, retrouver Flora Tivelet, à l’hôtel communautaire sis à Béthune, elle est responsable du service de prévention des inondations. Je l’ai déjà vu le mois dernier. Nous avions dégrossi le sujet en prévision de cette rencontre.
Mes préoccupations cartographiques, m’apprendre des rudiments d’hydrologie et repartir avec une liasse de documents à lire…
Aujourd’hui, je ne peux m’empêcher d’ouvrir cette rencontre avec des questions qui me pressent ; après avoir lu, je suis resté sur ma faim : « comment peut-il y avoir autant d’eau à couler toute l’année dans la rivière ? »
… Toujours la même considération qui me taraude…
34 sous-bassins, soit 11.600,7 ha… un réseau hydrographique de 39 rivières et ruisseaux… soit environ 109,5 km. Je n’en connais pas la moitié, la déprime me guetterait-elle ? Bon, c’est vrai que je lis des noms dont je n’ai jamais entendu parler, ou même lu sur la carte : Vallée de Verseaux, le Fief, le Sart, le Fond Truvet, la Barette, la Raiderie, sans compter de nombreux fossés : le Fossé au Nord de la Laque, les Fossés des Marais de Lambres Sud, le Fossé Rumeux…
Vouloir cerner ce bassin m’apparaît aujourd’hui comme une ambition qui est au-dessus de mes forces. La Lacquette, a elle seule, parcourt 21,5 km et lorsque je la longe, j’en ressens le double… La Lacquette des routes n’est pas celle des chemins, et encore moins celle des champs, et celle des villes ou villages n’en parlons pas, où, si elle ne comptabilise pas tant de distance, se dérobe en permanence, joue à cache-cache : faut aller la traquer derrière des maisons, dans des fonds de jardins, si « on » ne l’a pas « enterrée » vive…

Bon… évoquer ce que j’ai vu hier à Bomy, à l’approche de la fontaine Sainte-Frévisse : l’eau de la source ne parcourt qu’un centaine de mètres avant d’alimenter l’eau arrivant de Groeuppe. La carte la nomme comme étant « la rivière de Groeuppe »… Mmm, pour moi, avec ce que j’en ai appris, c’est la Lacquette, et sa source est là-bas, pas si loin ! moins de 2 km à vol d’oiseau… Alors comment se fait-il qu’il y a déjà autant d’eau à ce niveau ?…



Jérémy passe dans le couloir, salutations… Nous l’invitons à se joindre à nous, étendre la discussion à 3.
Flora part chercher les nouveaux documents qu’elle a imprimé : pause café.
Elle revient avec des plans : sous-bassins de la Lacquette, listes avec les superficies, la longueur des cours d’eau ; géologie ; altitude ; pentes ; coefficients de ruissellement… Roboratif, de quoi m’occuper un moment !


Flora nous commente les cartes, les échangent reprennent ; à 3, on avance plus vite… Jérémy se plonge dans celle de la morphologie des pentes et la confronte à celle des coefficients de ruissellement- en été… puis celle de sols. La conversation entre Flora et Jérémy commence à m’échapper, sont plus habitués à cette gymnastique. Me faut traduire dans des représentations imagées, les confronter à mes connaissances des lieux ; l’abstraction de la carte m’éloigne de la Terre, comprendre n’est pas (res)sentir.

J’aime néanmoins la beauté de ce voyage cartographique, au voyage du trait et des champs colorés, à ce qu’ils convoquent en moi des lieux. Je lis des mots écrits, des chiffres, ils sont du voyage eux aussi… l’exotisme du Cénomanien à Fléchin me laisse rêveur, un monde naît qui me plonge dans l’axe profond des temps géologiques… Ça me rappelle cette histoire de pierre au centre du Brocken Circle de Smithson, un des artistes vedette du Land Art historique. Il affectionnait d’ancrer son travail dans les profondeurs de la terre pour mieux le relier au cosmos.





Jérémy doit nous quitter ; commence alors le temps du voyage au crayon à papier n°6B, se remettre au contour du bassin de la Lacquette… C’était l’objet premier de cette rencontre que j’ai détourné pour mes obsessions aqueuses.
Sortir la carte et et retrouver notre entame du mois dernier : après un moment de remise en route, Flora avance, vite, le crayon pointe et marque un point avant de glisser sur la feuille ; s’arrête, hésitant, se perd un temps à gauche, revient et part à droite…

C’est la litanie des chiffres des points hauts, en suivant le dessin des courbes de niveau, évitant les creuses et pour aller chevaucher les bosses : parcourir le territoire n’a jamais été aussi rapide, nous survolons un 111 m après Westrehem, passons sur les Hayettes de Ligny et rattrapons un 102 m pour amorcer un virage en passant sur un plateau et longer un temps la D341 qui remonte vers Rely…


Flora peine sur Aire-sur-la-Lys, tout devient flou, pas pour rien qu’on l’a nommé le « Nœud d’Aire », plus de reliefs à suivre… Tout est désespérément plat et la ville brouille tout : la logique des écoulements urbains prend le pas sur les ruissellements des champs.


Flora m’avait déjà expliqué l’incidence de nos ouvrages humains sur la circulation de l’eau, ceux-ci perturbent les écoulements naturels pour suivre une route, des fossés qui interfèrent dans la répartition du rôles que les cours d’eau doivent jouer ; la ville crée ses propres circuits, qui à contredire la logique des pentes…
Va bientôt être midi, et Flora est allée imprimer un bout de carte pour compléter la mienne, manque côté Redinghem, à l’Ouest du bassin ; les lignes se poursuivent hors champ, faut encore contourner Beaumetz-lèz-Aire… Trouver notre chemin…



12:30, la boucle est bouclée. Flora dépose les armes… La faim commence à se faire sentir, la fatigue du voyage aussi… Nous apprécions le chemin parcouru. Nous nous revoyons mardi prochain, reprendre notre quête des informations, trouver les moyens de me rendre palpable ce bassin.
Et voilà que je me prends à rêver d’organiser un « tour opérateur » :
Le grand tour du bassin de la Lacquette
Ai eu l’impression d’en préparer le circuit avec Flora.
… Prendre route, grandes et petites, se tromper, errer, un peu, passionnément, pas du tout… ; descendre les champs pour approcher un cours d’eau, une source…
Mmm, faudrait que je calcule des distances… imaginer des arrêts, remplacer les commentaires sur les monuments par ceux de la géographie, les mystères de l’eau… ; les restaurants et les hôtels par des pique-niques… des bivouacs…
Bref, un grand road trip, celui de la Lacquette, comme une longue performance collective.
D’y songer, me réjouit…