Un rendez-vous avait été fixé ce lundi à 10h, le contact m’avait été donné par Jérémy Duval, de la Communauté d’Agglo de Béthune-Bruay.
Monsieur Delattre me reçoit dans son bureau ; après présentation de mon projet, j’entre dans le vif du sujet : le bras de la Lacquette au Sud de la ville… une de mes dernières obsessions.
Il m’explique qu’ici c’est un service communal d’Aire-sur-la-Lys, celui-ci ne s’occupe que du nœud d’Aire et des arrivées d’eau dans la commune.
Je me rends compte des différences d’appréciations que nous avons sur le cours d’eau : ici, la Lacquette se jette dans le Mardyck, alors que j’ai toujours entendu l’inverse… Comment apprécier la préséance de l’un sur l’autre ? Il faut reconnaître que les appellations variant selon les cartes, ça n’aide pas…
Progressivement, nous ajustons nos connaissances du terrain à la carte des zones inondables du Plan de Gestion Globale et Équilibrée des écoulements des eaux de la Lacquette.
Ce document m’a été précieux pour interroger le terrain et retrouver les traces des cours d’eau et des fossés depuis l’ex « 3 Mousquetaires » (à l’entrée d’Aire).
Pour lui, la prise d’eau qui passe sous la D943 en direction de Mississipi n’a pas de nom, c’est un fossé qui s’écoule à ciel ouvert. Il m’explique que le réseau de fossés à Mississipi relève du drainage et qu’autrefois, c’était une zone de maraîchage. Mais « on l’appelle rien », juste « les fossés de Mississipi »… Suis un peu déçu, moi qui rêvait de Lacquette…
A ce sujet, il m’apprend qu’à Aire, la commune va mettre les noms des cours d’eau sur les ponts. J’avais remarqué qu’on ne savait pas toujours nommer les eaux qui traversaient la ville, fallait bien suivre sa carte et demander à un quidam, ce qui n’empêchait pas les méprises… (cf. le lundi 25 octobre 2021 et autres articles concernant les sorties dans Aire).
En suivant un tracé sur la carte, il pointe l’endroit où, pour lui, le fossé venant de Mississipi devient l’Echeu. Le cours d’eau coule parallèlement à la Laque qui est juste un peu plus bas, dans le marais de Lenglet.
Cette dérivation de la Lacquette a été escamotée en passant sous la D943, puis déclassée en simple fossé… Mais je ne m’en laisse pas conter, au fond, pour moi, elle restera toujours « la Lacquette »… même si j’ai fini par comprendre qu’il était parfois vain de vouloir différencier à tout prix les eaux. En somme, dans ces basses terres, c’est la valorisation de l’impureté, toutes se mêlent, ou s’emmêlent, la liaison entre les cours d’eau maillent les terres de nombreux fossés qui drainent et servent à diluer les inondations.
Monsieur Delattre m’explique que les fossés reliant l’Echeu à la Laque fonctionnent comme des bras de décharge en cas d’inondation. Mais avec le temps et l’évolution des usages des parcelles, possible que les fossés se bouchent avec la végétation. Comme c’est privé, ça échappe à leur gestion.
Ces fossés protègent les biens des habitants qui sont le long de la Laque. Avec la montées des eaux, lors des crues, me dit que ça lui donne parfois des frayeurs (cf. la sortie du mercredi 1e juin 2022) : ici, c’est la loi du marais.
Il n’y a pas si longtemps, dans ce coin là, j’ai eu l’occasion de me rendre compte de la proximité des habitats, ils s’égrainent le long de la Laque, voire même entre celle-ci et un fossé de l’autre côté du chemin du Marais de Lenglet…
Plus à l’est, là où les eaux de l’Echeu/Lacquette se mêlent à celles de la Laque – avant le village du même nom, à proximité de la D187 -, les rives sont parfois contraintes et peuvent engendrer des engorgements, une habitante m’avait rappelé les inondations de l’hiver…
Monsieur Delattre continue, expose ces situations à risque, comme au niveau du siphon, le passage de la Laque sous le canal. Il arrive que celui-ci soit encombré, lors de montées de crue, par des « flottants » : bidons, caisses, bouteilles, bois de chauffage, etc. Tout ce que les gens peuvent avoir sur leurs terrains, en limite des cours d’eau, comme des fossés et qui peuvent être emportés… Ça peut provoquer une décote de 60 cm au niveau du siphon, en conséquence, ça fait monter l’eau en amont…
Me dit que dans leur service, ils surveillent les hauteurs d’eau, les différences de niveau à différents endroits ; elles indiquent qu’il peut y avoir un bouchon : une passerelle peut avoir lâché, un baraquement s’être effondré, un arbre, tombé… Ils pratiquent cette surveillance, en véhicule, à pieds ; me dit que ça tombe souvent la nuit, en lien avec le décalage entre chutes de pluie en amont et arrivée effective des eaux.
Il me fait comprendre qu’une des difficultés relève toujours du saucissonnage d’un cours d’eau : un cloisonnement administratif qui entraine une vision parcellaire de son état et de ses fluctuations. Heureusement, les tendances sont à la gestion d’ensemble, mieux coordonnée, pour prévenir des inondations mais aussi de ses usages, comme des prélèvements qui affectent l’aval, une question de bon sens. Et à Aire, ils en savent quelque chose, le nœud d’Aire cumule tous les apports des cours d’eau alentours…
Je le quitte un peu avant midi, il a un autre rendez-vous. Me propose de ne pas hésiter à le solliciter si j’ai d’autres questions. En attendant, il m’a permis de vérifier ce que j’avais vu entre Mississipi et La Lacque, contribuant à me donner une meilleure compréhension de cette zone sud de la ville.
*
C’est vérifié, L’Echeu – un cours d’eau qui nait d’une dérivation de la Lacquette – se mêle bien à la Laque par de nombreux fossés de délestage ; tous se fondent en un seul cours d’eau avant d’arriver au village La Laque (probablement encore une fiction rassurante…) : officiellement, la Laque, au sud d’Aire. La Laque-Lacquette-Echeu s’en va sous le canal finir sa course dans la vieille Lys… Mais là, c’est une autre histoire qui me fait sortir du bassin de la Lacquette.
J’ai terminé mon enquête de la Lacquette, maintenant, la suite…
Mississipi, arriver au rendez-vous de 10 h avec Dominique, je l’avais rencontré avec Amandine le mercredi 13 avril. Il a accepté d’être mon guide ce matin.
En savoir plus sur ce quartier où il a passé sa jeunesse, sur le rapport des riverains avec l’eau des fossés, de l’eau même de la Lacquette en fait.
Vérifier son parcours : de la prise d’eau qui doit se trouver au niveau de l’ex « 3 Mousquetaires » jusqu’à l’exutoire… le canal d’Aire. Enfin, j’imagine… … vu les dérivations qui existent un peu partout dans ces basses terres, on ne peut être sûr de rien !
Dominique était arrivé depuis un moment, c’était levé tôt faire son tour… Je lui parle des terres agricoles au sud, le quartier les accule à la levée de terre de la contournante. Me dit qu’ici c’est marécageux, c’est le marais de Lenglet. Le quartier s’est construit dessus, la contournante est récente, elle a coupé en 2 ces terres.
Les fossés enserrent les habitations dans un dédale, je lui demande d’aller voir.
Me rends compte qu’il salue du monde, l’inverse aussi : je sens bien qu’il est chez lui ici. Quand je lui parle du rapport des habitants à l’eau, me dit qu’ils s’en servent communément pour arroser leur jardin.
Tout en marchant, me fait remarquer le canard qui niche dans le creux d’une souche, les épinoches qui s’enfuient à notre arrivée au fond d’un fossé…
C’est un passionné de nature, il est toujours avec son appareil photo… L’eau est assez claire, plutôt vive, des plantes y vivent, c’est bon signe.
Maintenant, il reconnait des habitations, des passerelles : « elles n’ont pas changé depuis 40 ans… » Mais d’autres maisons ont été construites sur d’anciens emplacements, une rupture temporelle dans cet habitat daté. « C’est un quartier super calme. Si je m’assieds un bon moment au bord d’une rue, je n’entendrais pas de bruits, personne à faire hurler de la musique… »
Quand il était gamin, les enfants du quartier jouaient à pêcher des petits poissons – des épinoches – mais aussi des salamandres et des grenouilles…
Des fossés à l’eau vive, d’autres sont plutôt stagnants…
Je m’y perds : des fossés à gauche à droite de la rue, ne se joignent pas, contournent une maison ou reçoivent de nouveaux fossés qui arrivent à la perpendiculaire. Certains ne semblent pas actifs, envahi d’une végétation de marais…
Quand je lui demande si les gens ont conscience que c’est l’eau de la Lacquette qui coule, me dit que certains savent parce que ce sont des pêcheurs ou qu’ils l’ont été, petits… Lui-même l’a appris en apprenant à pêcher avec son parrain.
« L’hiver aussi, quand c’était gelé, c’était notre patinoire, on roulait même en vélo ! »
En arrivant à la ferme où il venait chercher le lait – parfois du lapin, il indique l’eau qui passe sous la route, m’expliquant qu’elle longe la ferme en direction du petit bois que j’avais vu avec Amandine, le mercredi d’avril où on s’étaient rencontrés.
En remontant la rue, une voiture s’arrête : il reconnait le gars, un fils de la maison, le « ch’taupier » (piégeur de taupe accrédité), le salue, échange quelques mots avant de s’engager dans l’impasse à gauche. M’avoue qu’il n’est jamais allé par là, ne sait pas pourquoi… Il veut voir.
Au niveau d’un jardin, il pointe la ligne de maison au loin : « derrière, c’est la rue des Marronniers, on aperçoit même le château d’eau. » Là, je me situe : « celui qui est à côté de l’ancienne piscine ? » Il acquiesce.
De l’autre côté de la rue, montre une maison : me dit qu’étant petit, il venait chercher des légumes, l’homme, un particulier, en cultivait et les vendait pour pas grand chose, 5 fr pour 10 kg de légumes. Se souvient bien, il y avait aussi plusieurs ferme dans le coin…
En passant un pont, s’arrête, « le barbelé a toujours été là ! » Ces éléments de reconnaissance semblent rassurants : quelque chose du passé persiste, s’accroche encore de-ci de-là dans le quartier comme autant de repères dans l’espace et dans le temps de son enfance.
Il pointe la direction de l’eau, me disant qu’il y a d’autres fossés qui la ramène de l’ouest, viennent alimenter le réseau de Mississipi.
Je lui parle de la prise d’eau dans la Lacquette, au niveau des « 3 Mousquetaires », une dérivation doit passer sous la route pour venir dans le quartier, mais pas réussi à voir l’embranchement…
A chaque croisement, me raconte les fossés d’avant : parfois une branche abandonnée, une prise d’eau dont il ne reste qu’une buse… « Au bout de l’allée des Maraîchers, il y avait un fossé, pas bien long, on peut en voir trace en regardant sous le pont. » Aller voir, apprécier…
Le quartier s’est quelque peu transformé, en toute discrétion… gardant ça et là d’anciennes maisons, en renouvelant, mais toujours dans la contrainte de la structure propre au réseau de fossés et de ses rues fort étroites…
11h20, il ne lui reste pas beaucoup de temps, m’embarque à l’entrée du Chemin de la Lacquette – non loin de l’ex « 3 Mousquetaires » – voir la prise d’eau dans le Mardyck.
Me fait un plan : m’explique qu’elle allait dans la Lacquette en passant sous le bras principal, pour se jeter dans le bras de dérivation qui file sous la route de Witternesse… Une histoire dont nous avons fait le tour le 12 avril avec Ianis lorsque nous l’avons traqué dans le parc du site des assurances Pilliots…
Mmm, décidément, je n’en finis pas avec ce coin là, alors que je croyais avoir tout vu, j’en découvre encore…
Voitures arrêtées à la patte d’oie, Dominique m’emmène à pieds au pont du Mardyck : hélas, une palissade bois masque le passage, l’eau a été empêché…
De l’autre côté, un fossé se prolonge bien en direction de la Lacquette, enfin, jusqu’à la route qui les sépare… En fouinant, nous trouvons une buse qui passerait bien sous la route, mais rien côté Lacquette !
De l’autre côté du bras de dérivation, Dominique me montre ce qui pourrait s’apparenter à un ancien ouvrage de briques : un passage ?… Bouché !
Notre imagination cherche à reconstituer une histoire ancienne.
C’est qu’il mène lui aussi son enquête…
De fil en aiguille, Dominique m’aide à recoudre les pièces éparses d’un réseau complexe élaboré depuis les temps anciens pour protéger la cité d’inondations délétères.
Avant de quitter les lieux, nous allons à côté, au carrefour de la D943 et de l’allée des Marronniers, à l’entrée des assurances Pilliots – l’ancien »3 Mousquetaires » : essayer de repérer ce bras de dérivation de la Lacquette qui va alimenter le réseau de fossés à Mississipi.
En scrutant attentivement le fossé qui longe la route… Rien, toujours rien ! Aucune trace de prise d’eau qui traverserait sous la chaussée… Mais alors ? Se pourrait-il que le tampon près de la route ? Mmm…
Traverser, aller voir de l’autre côté : bingo ! Le long d’une maison, un fossé à l’eau vive confirme ce détournement d’une autre parti de l’eau de la Lacquette. Nous contournons pour accéder par un champ qui a été fauché ; en nous penchant dans l’axe, nous voyons une arche qui pointe dans la bonne direction…
Et hop, retourner de l’autre côté : constater la présence d’autres tampons au bord du carrefour, la prise d’eau est forcément là-dessous, mais cachée, souterraine, sous le bitume…
Avant de retourner chez lui, Dominique veut me montrer un endroit, plus bas, où la Laque se sépare en 2. Nous nous engageons sur la D943 ; au bout de quelques centaines de mètres, tournons à gauche, juste après le pont sur la Laque, et stationner au début du sentier qui s’enfonce dans le marais de Lenglet…
Là, non loin du pont, il me montre une prise d’eau qui détourne une partie du courant vers un fossé sur notre droite, le courant lèche assidument le terrain d’une habitation, au point d’endommager une clôture, penche dangereusement… J’imagine en hiver le travail de sape du cours d’eau…
Sur notre gauche, la rivière s’enfonce, entamant ses méandres. Retourner à droite : le fossé de dérivation est bien droit, bordé de saules… Jauger, comparer…
Je reste surpris par cette division, elle devait sans doute être indiquée sur le plan que j’ai eu en possession, mais la voir sur place, c’est une prise de conscience qui découle de mon implication physique, sans quoi, elle ne resterait qu’une abstraction, un trait sur une carte.
En retournant sur le village de La Lacque, Dominique me propose de me guider vers un autre accès du Marais de Lenglet, au niveau de la rue du Portugal. Sur la contournante, prend aussitôt à droite une petite route agricole, à un carrefour, de nouveau à droite, entrer dans un hameau, passer un premier pont puis, aussitôt, un deuxième… Nous buttons sur un espace de stationnement : il m’explique qu’il y avait une piste de karting à côté et, en face, un terrain de tir à l’arc… Après quelques recommandations pour la poursuite de l’expédition, mon guide repart…
L’endroit est parfait, je m’installe à côté pour pique-niquer, à l’ombre d’un grand saule blanc qui surplombe la Laque. Les peupliers ont neigé leurs aigrettes cotonneuses…
Pas pu m’empêcher de me rendre au pont qui enjambe la Laque : changer de point de vue. Et puis…, remonter dans la rue pour gagner l’autre pont : il correspond bien à la dérivation de la Lacquette qui vient de Mississipi.
Manque le bras de dérivation de la Laque, faut que je retourne…
Je commence à mieux situer : 3 cours d’eau s’écoulent, parallèles ; filent vers le canal ; semblent s’ignorer, mais je sais que c’est une illusion, faut que je les suive, que je les traque, jusqu’à l’exutoire, normalement le canal…
La Laque principale m’entraîne le long des maisons du hameau, la rivière lèche paresseusement les terrains des habitations…
A droite, le terrain de tir à l’arc : j’aperçois une ligne nette de peupliers, un indicateur ; je veux aller voir si je peux y trouver le fossé de dérivation de la Laque.
Ça commence à prend des allures de match : à ma gauche, la Laque avec ses méandres, à droite, sa dérivation, rectiligne, au flux soutenu, le fond enherbé de végétation aquatique… Y a t’il une Laque légitime, ou tout simplement UNE Laque ?
Retourner sur mes pas, aller voir vers l’amont histoire de vérifier : méandres à droite maintenant ; à gauche, la dérivation n’est pas encore visible, trop loin, je n’apprendrai rien de plus.
Plus qu’à regagner la voiture et poursuivre mon périple en l’aval : vers le village de La Lacque, je devrais pouvoir accéder à l’exutoire… Le canal d’Aire.
Chemin du Marais de Lenglet, dans un virage, le fossé disparait sous la route… Je m’arrête : une buse amène l’eau dans la Laque « principale », en plein méandre, la rivière se reforme !
En poursuivant, je perds de vue la Lacque, et je la retrouve un peu plus loin, elle était partie faire un méandre… Déboucher à un carrefour d’importance, ça fait ville… En face c’est rue de la Rivière, de bon augure, je prends à gauche pour m’arrêter à côté d’un pont.
Suis à Lenglet, heu… à Trézennes, enfin, je ne sais plus… On dirait que la Laque fait frontière. Chaque commune rivalise de signalétique. L’endroit en est encombré…
Emprunter la rue de la Rivière : une promesse… Impasse. Rebrousser chemin et prendre la rue Louis Dupont, elle file, parallèle à la La Laque…
Au bout, je reconnais. La fois où je suis venu avec Ianis, le mardi 12 avril, nous avions rencontré des riverains qui avait été inondés… C’est que la Laque et la Lacquette fricotent par ici, d’ailleurs les cours d’eau se rejoignent derrière une des maisons, au bout d’un jardin. Je ne pourrais pas voir.
Suis toujours rue Louis Dupont : interminable… La Laque-Lacquette est derrière la ligne d’habitations, poursuit son voyage.
Au carrefour, j’arrive au village de La Lacque, je reconnais le pont et je profite d’un chemin en face, suis pas loin de l’ancien établissement l’Osmose.
Ce chemin semble se diriger vers le canal : indiqué comme le chemin du Halage de la Roupie… Mmm je commence à douter, plus de rivière en vue, trop loin, les lieux sentent l’abandon… Insister. Des signes d’occupation : une ancienne pesée, une ruine industrielle se profile, hangar rouillé, squelettique… Bruit lancinant d’un tracteur qui tond un terrain de sport improbable…
Je descends du véhicule pour poursuivre à pieds, plus de route… Une barrière…
J’aperçois un homme, jeune, me dit de poursuivre sur le chemin-derrière-la-barrière, je trouverais l’eau, il est parfois allé chercher des mûres quand il vient chez son frère ; ne doit pas forcément bien connaître les lieux, tant pis…
Des rails a demi enterrés confirme l’importance du site… et, sur ma gauche, un signe, un panneau attire mon attention ; je m’approche : le canal, enfin ! Mais rien sur ma gauche.
Je mets un certain temps avant d’apercevoir un sentier ténu. J’attendais autre chose, un chemin d’importance qui longerait le canal ; a dû y avoir, mais aujourd’hui, rien, la friche…
Et puis, le sentier laisse apparaître du bitume, me fait longer l’ancien site industriel aperçu en arrivant.
Finalement, celui-ci débouche sur une petite route, visiblement peu empruntée, suis à son cul de sac… La route dessert quelques maison perdues au bord du canal.
Au bout d’une cinquantaine de mètres, au détour d’une maison, un ouvrage de béton au sol, à peine visible. Mon cours d’eau vient mourir juste là…, semblant buter contre la digue qui le sépare du canal. C’est à la fois une déception et un soulagement de retrouver la Laque-Lacquette, finir ainsi… Mais… Ce n’est pas la fin : juste un siphon !… Le signale que le cours d’eau ne se jette pas dans le canal, mais doit poursuivre son chemin par-dessous… Un manie ici.
L’eau s’engouffre et passe sous le canal. Mon aventure de la journée s’arrête là… Je vais devoir chercher sur une carte ce qu’il advient du cours d’eau : va-t-il se perdre dans les terres basses des Flandres ? ou bien se jeter dans quelque rivière d’importance ?
La Lacquette me réserve bien des surprises. Alors que je croyais naïvement qu’elle se jetait dans la Lys à Aire… Tout semblait pourtant m’indiquer cette fin honorable… Les hommes du passé ont brouillé les cartes à souhait, détournant ses eaux en des bras qui, de dérivation en dérivation, l’ont connecté à d’autres cours d’eau, les menant en des lieux parfois insoupçonnés.
La Lacquette serait-elle une fiction ?
Ici, au Sud d’Aire-sur-la-Lys, le cours d’eau passe sous le canal, poursuivant son cours méandré, semblerait-il, jusqu’à la vieille Lys qui longe la Lys actuelle, à Houleron, dessinant la frontière avec le département du Nord.
C’est confirmé, je vais retrouver vers 10h monsieur Duru au château de Créminil…
A mon arrivée, à l’entrée de l’allée, je descends du véhicule pour ouvrir le passage : défaire la chaîne, remonter, avancer, refermer et laisser la voiture glisser en douceur… Monsieur Duru m’attend, s’avance près du bâtiment avant la grille d’entrée du château. L’accueil est aimable, j’expose mon affaire, lui rappelle ma visite en 18 août 2021, nous étions venus avec Samia et Émilie.
Pause dans la cour, près du muret qui surplombe la douve qui ceint le château. Hum, ça commence à me rappeler Greenaway…
Assis, nous vivons le rythme alternant soleil et nuages, chaleur et fraîcheur. Monsieur Duru m’explique le fonctionnement des douves, c’est ce qui m’importe : l’eau, si proche de la Lacquette, mais distincte, tout du moins en apparence… Où j’apprends qu’au niveau de la statue, il y a avait une buse qui reliait, non pas la Lacquette, mais la source que j’avais aperçu de l’autre côté de la rivière. Ce dispositif était une sécurité pour garantir un niveau dans les douves. Aujourd’hui caduque.
Mais alors, les douves ?
Et bien, il y a des résurgences au fond des douves qui les alimentent… Ici, nous sommes dans un fond de vallée. L’eau affleure. A des endroits, il faut aussi pouvoir l’évacuer. Les fossés d’ici vont sur Liettres.
Pour avoir le cœur net, reste plus qu’à aller voir… Sortir de la cour et contourner le château. Au passage, il pointe la douve extérieure : mal en point, le niveau d’eau est faible, il n’y a visiblement pas de résurgence, pour cela qu’il avait une canalisation qui la reliait à la douve intérieure, mais elle est bouchée, sans doute effondrée. Une tache à effectuer. Essayer de curer pour la remettre en eau…
Nous longeons la Lacquette, dans le sens du courant. Arrêt devant l’endroit d’où on peut voir la source arriver, nul trace d’un conduit… En me retournant, dans l’axe du château, la statue, j’espère voir quelque chose : ça ressemble à une buse d’un assez petit calibre, est ce une trace de cet ancien système de régulation ? Possible, mais monsieur Duru ne peut pas l’attester.
Le terrain d’où provient la source est en friche, il lui appartient, il avait été acheté en même temps que le château, il y a une quarantaine d’année, justement en prévision de cette alimentation de la douve.
Tout à côté, la maison de l’ancien maire ; après la propriété, un autre terrain qui lui appartient aussi.
En fait, il me dit qu’il y a 3 sources : la deuxième, est un peu plus loin.
En continuant notre chemin, nous fouillons des yeux la végétation fort exubérante, mais elle est à peine visible, on remarque tout de même un petit quelque chose, un petit mouvement d’eau, peut-être un son ? Il évoque une passerelle, à une époque où monsieur Ammeux père faisait passer ses vaches pour aller paître et nettoyer le terrain. Plus rien.
La 3ème, se cache plus loin à côté des vestiges d’une ancienne vanne de submersion de terres de la vallée. Monsieur Duru l’avait déjà évoquée, cette fois je vois m’ouvrage. Autrefois, on inondait les terres, une façon de les engraisser d’alluvions déposées par la Lacquette…
En retournant, il me présente le circuit d’évacuation des eaux de son terrain aux abords du châteaux, il est vite engorgé – sans doute d’origine marécageuse.
Je note que c’est le principal soucis de l’endroit, des fossés drainent les eaux et les transportent vers les jardins, enfin, les traversent jusqu’à rejoindre le grand fossé qui part sur la droite, à 90° ; il se lit aisément dans la vallée, ponctué de saules blancs anciens, il file droit jusqu’à Liettres, y rejoindre la Lacquette.
Rien n’est simple ici, au sens où rien ne va directement et simplement à un exutoire ; ça me rappelle les basses terres de la région d’Aire-sur-la-Lys ; le labyrinthique fait loi, héritage des temps anciens où on a cherché à habiter ces terres en régulant les eaux : inonder et drainer ne sont que les deux faces d’une même pièce.
D’ailleurs, monsieur Duru l’a appris à ses dépend, lorsque un jour, mal lui en a pris, de creuser un passage pour relier la Lacquette au fossé d’évacuation ; il pensait se débarrasser des eaux qui engorgent ses terres, mais à l’hiver, les eaux de la Lacquette les ont envahies, jusqu’à encrasser de boues ses douves… Il m’a avoué avoir été pourtant averti par l’ancien propriétaire. Mon hôte n’a cessé de me faire comprendre qu’à Créminil, les réseaux ont une utilité qu’il s’agit de comprendre pour en maitriser le bon usage. Il s’y emploie.
Avant de repartir, pour clore cet échange fructueux : un temps de délassement avec mon hôte, en retrouvant la table dans la cour… Mais le temps passant, il a fallu se résoudre à partir pique-niquer dans les jardins afin d’être à l’heure au 2ème rendez-vous !
14h, arrivé près de la cour de la ferme de Rémy Ammeux, éleveur de mouton que j’avais rencontré avec Jérémie Duval et Émilie de Labanque le jeudi 21 octobre 2021. Suis sur l’autre rive de la Lacquette. Rémy m’invite à me rendre près de l’ancienne maison du maire rue de Longhem que je voyais depuis chez Monsieur Duru ; il va m’y rejoindre, après avoir déposé son jeune apprentis, les brebis commencent à agneler…
A son arrivée, il est 14h20, il me fait comprendre que je me trompe d’entrée, pas le champ avant la maison, mais après, dans le tout fouillis…
Avec Rémy, nous avions convenu d’aller à la source de son enfance, il m’en avait parlé lors de notre première rencontre et j’avais toujours eu dans l’idée de l’amener à m’y conduire… Le jour est arrivé !
J’avais imaginé que ça correspondrait à la 1ère source que j’avais vu la fois précédente, le 11 avril 2022, raté… J’essaie désespérément de me souvenir ce que m’a raconté ce matin monsieur Duru, mais les fils sont déjà emmêlés… Ces lieux me sont déjà devenus confus, pris dans les friches…
Si Rémy ne semble pas hésiter, il m’avoue combien l’endroit à changé, d’enherbé et ouvert, il s’est fermé, encombré de végétation… Me dit qu’à l’époque, la source était dans la pâture, il avait une dizaine d’année et venait avec ses frères et ses cousins. Gamins, ils allaient jouer dans le parc du château, au bord des douves, à pêcher des têtards, ou peut-être des œufs de grenouilles… « On était de tous les âges, les plus grands veillaient sur les plus jeunes. »
« On était de tous les âges, les plus grands veillaient sur les plus jeunes. On allait à la source, elle était assez imposante à l’époque ; on pouvait marcher dedans, on buvait l’eau. » La source a toujours été intrigante parce qu’elle était claire et potable lors que la Lacquette était plutôt trouble.
Mais avant d’y arriver, c’est le parcours dans la jungle, on ne voit rien à distance, Rémy couche des orties qui sont presque aussi hautes que moi. Par moment j’ai l’impression de le voir exécuter une danse étrange, grand corps svelte aux mouvements amples, évitant les griffes des ronces et les piquants des orties tout en surveillant sa progression.
Et puis, comme il me l’avait promis, à travers la végétation, nous devinons de l’eau, celle d’une grande mare dont il garde le souvenir boueux, au sol instable, nous la contournons, prudemment… Me dit qu’elle est alimentée par une autre source (encore une !). « Tous ces buissons n’existaient pas, c’était de l’herbe ; ça fait un fossé qui se déverse dans la rivière. On est venu là maintes et maintes fois. »
A gauche, me dit que c’est la rivière : j’avance, couche les herbes et la trouve en contrebas, au-delà, j’aperçois l’arrière du château avec la statue. Suis donc en face… enfin, en face de là où je me tenais ce matin : sensation d’être passé du monde policé du château à l’espace du sauvage, à ce qu’il m’était impossible de voir à travers les frondaisons. Et par renversement, devenir les yeux de la forêt…
Tout à coup, sans crier gare, la source !
Elle s’était faite désirée : elle est là, ouverte au ciel, au creux d’un puits de lumière dans la végétation arborée, claire, transparente. Pas farouche sur son lit de graves calcaires : sommes campés dedans à apprécier l’entour. Rémy la jauge, se baisse et plonge sa main comme pour se souvenir, et la retrouve. Me dit que ça sourçait un peu partout, dans les pâtures se souvient d’une petite au pieds d’un arbre, elle a disparu tout comme l’arbre.
Le régime de ces eaux résurgentes change, parfois une source se tarit, puis revient, ou elle change de place, remonte ou descend, selon… Mais il a toujours connu de l’eau dans ce coin. « Je suis content d’être revenu, on soulevait des cailloux, voir les bêtes qui vivaient là… »
Nous restons là un moment à échanger dans cet endroit improbable, est finalement propice à causer de notre rapport à la nature, du comment on a vécu l’enfance à courir dans la campagne, à se forger une façon d’être au monde ; lui, il avait aussi la ferme comme terrain d’expérience ; il a transmis tout ça à ses filles.
Rémy regarde au-dessus et me dit que ça serait aussi bien de passer en remontant vers la route, à longer… On la devine juste derrière la haie, elle l’accompagne. Plus haut, de l’autre côté de la route, je sais qu’on trouve les terres pentues de la Tirmande. Le ruisseau de la cavée de la Tirmande arrive un peu plus loin, à Longhem.
Le retour se fait plus aisé, le terrain, relativement plat, est moins encombré de végétation… Il est temps de se séparer après ce beau moment où le temps s’est trouvé suspendu, tout proche du monde habité et pourtant loin, très loin, à la saveur d’un retour aux territoires de l’enfance.