Jeudi 6 janvier 2022 | Honninghem, remonter aux sources du Puits sans Fond


Le temps est-il fiable aujourd’hui ? Fait pas chaud. Émilie s’est bien couverte, a pris ses bottes aussi, elle sait que nous allons crapahuter dans la campagne. Nous quittons Béthune à 13:30, avec juste ce qu’il faut de carburant… Je verrais plus tard pour le ravitaillement. Je reprends la D943 jusqu’à Lillers, plus simple, après je tournerais sur Estrée-Blanche, puis direction Cuhem. Émilie trouve que je me rallonge, mais je vais en profiter pour lui montrer au passage ce que j’avais exploré auparavant.

Arrêt au moulin de la Carnoye, puis aller dans Cuhem voir où se trouve la source du Surgeon, enfin les deux endroits que j’ai repéré… Elle apprécie tout autant que moi le charme de l’endroit.

Je veux prendre la D77 qui descend au Sud vers Fléchin, c’est retrouver l’endroit où nous nous sommes arrêtés ensemble en décembre, le pont est à environ 1 km : le passage de la Lauvet ; va se jeter plus bas dans le Puits-sans-Fond. Mais je préfère continuer, repérer d’abord des lieux où je compte retourner plus tard, d’abord filer au plus loin : à la source…

Nous remarquons un pont dans Fléchin… continuer… Émilie a repéré qu’en tournant à gauche, nous allons pouvoir traverser le ruisseau et monter à flanc de colline et surplomber le cours d’eau, on devrait pouvoir le longer sur une bonne distance…

Raté, c’est un chemin impraticable en voiture, on prendrait trop de temps à pieds aujourd’hui… Renoncer. Ici, la vue porte : au loin, à l’entrée de la route, on aperçoit une colonne de jeep qui s’engouffre et se dirige vers ici…

Bon, redescendre et nous diriger sur Honninghem. En traversant le hameau, un pont, c’est bon à savoir, j’aurais une vue le cours d’eau qui passe ici. Prendre à droite rue de Moulinel et traverser un deuxième hameau ; nous nous arrêtons à la sortie, sommes tout proche… Chaussons nos bottes, ça devrait se trouver dans un pré. Nous avons de la chance, fait plutôt beau.

Doit être vers 15h, nous passons devant une ancienne ferme et longeons un fossé où l’eau coule drue, on sent qu’il a plu ces derniers temps. Sur la gauche, une entrée de prairie, le cours d’eau arrive perpendiculairement, prend un virage à droite, elle est plutôt limpide, c’est bon signe…

L’entrée nous promet d’être boueuse… Prudence. Au fond on voit une bâtisse abandonnée, sommes étonnés de trouver un bâtiment dans cet endroit, nous passons précautionneusement une clôture en fil barbelé.

En approchant, Émilie le compare à un bunker, les ouvertures béantes laissent apparaître le squelette d’une chaise longue… Poursuivre. Contourner pour examiner le site. Un fossé en pente douce, des limons au fond, une vieille balle de paille. Le fossé commence à la haie de séparation avec le champ d’à côté. En haut, nous apercevons un panneau ; ça nous intrigue, Émilie entreprend d’aller voir, elle rit : rien, il est tout blanc…

Derrière la ruine, des restes d’un aménagement, une buse prolongée d’un tuyau qui semble pénétrer le bâtiment. Émilie arrive en descendant la pente abrupte, glisse, maintient son équilibre et traverse le fossé. Ensemble, nous jaugeons l’endroit : la source surgit d’un trou, passant entre du lierre, je dis ma surprise tant je trouve le flot puissant ; un muret semblait fermer l’endroit, au moins partiellement ?… Était-ce pour maintenir un niveau d’eau, faire un bassin de rétention ? Tout ça reste assez mystérieux pour le moment. Nous y descendons patauger avant d’aller dans la ruine pour inspecter les lieux, voir si on va pouvoir en apprendre plus.

Visiblement, ce n’était pas une habitation… Vide… Émilie fait remarquer un emplacement en béton, comme un socle.

Nous retournons, plutôt satisfaits de cette rencontre avec le site. En ressortant du pré, nous suivons cette source qui se prend déjà pour un cours d’eau. Apprécier le débit… Nous apercevons un ouvrage masqué par la végétation. Il a attiré notre attention ; sur la droite, à travers la haie, un plan d’eau ; il semble rectangulaire, j’aperçois des pierres. De l’eau s’en écoule, traverse une grille ; elle a la transparence de l’eau de source. Je remarque sur le côté un filet d’eau qui émerge d’une petite souche… Le symptôme nous est devenu familier, on dirait une résurgence. Ça donne envie d’en voir plus.

Au bout de la haie, c’est l’entrée d’une propriété, sommes devant la cour à jauger la situation, j’observe sur la droite le bassin que j’ai entraperçu, l’appareillage de pierre fait un peu déstructuré, une ancienne cressonnière ? Je me fais un film…

Émilie a aperçu quelqu’un au fond de la cour, la couleur bleue électrique du vêtement l’a attirée, il tranche, je m’avance pour interpeller l’homme, fait jeune ; il s’approche pour répondre, nous avons ferré le poisson, je commence à lui poser des questions, sur l’eau, le bassin… J’apprends déjà qu’il y a source ici, que son père a aménagé cet endroit, ça fait une trentaine d’année déjà…

Contenant mon impatience, je lui demande prudemment si je peux approcher le bassin, le photographier même ; timidement, il accepte et me laisse vaquer… Je commente tout en observant ; je lui fais remarquer qu’à ma gauche, de l’eau sourd de la paroi du bassin, pareillement de sous la barque… Il confirme, de l’eau arrive bien par là, alors je lui parle de la source que nous venons de voir, « oui, au bunker », c’est ainsi qu’il nomme la ruine.

Nous avons fini par attirer l’antention de son père, doit être vers 15:30, il sort de la maison, prêt à engager la conversation, Bruno qu’il s’appelle, le fils, lui, c’est Matthieu. Engageant, il explique qu’il a aménagé ce bassin quand il est arrivé ici, il lui a ajouter ce tour en pierre, rien d’ancien dans tout ça donc ; en fait, l’eau émergeait du fond d’un petit trou d’eau en fait.

Cette source est l’une du ruisseau, il en deux. Par contre l’été celle-ci peut-être à sec ou presque, l’autre jamais.

Il la connait bien celle-là, dans le pré au bunker, il y met ses chevaux, Émilie réagit. On en voit un au fond, près du tunnel qui lui sert d’abri, il a la maigreur de l’âge… Bruno récupère de vieux chevaux, ils vivent tranquillement leur retraite ici.

Nous expliquons alors ce que nous avons vu au bunker ; je lui fait part de mon étonnement. « C’était la station de pompage de l’eau potable avant, maintenant elle est un peu plus haut. » Nous dit que l’eau était appréciée ici, certains venaient même prendre de l’eau à la source… Maintenant, il juge la qualité moins bonne. L’eau provient de la nappe superficielle, d’un lit de silex, comme dans son bassin, alors qu’à la nouvelle station, elle est plus profonde, sous une couche de gré. Si je veux en savoir plus, me dit de voir avec le maire de Flebvin, « il habite à côté »…

Nous les remercions chaleureusement de nous avoir accordé du temps. Avec Émilie, nous prenons congé, il est déjà tard, nous allons essayer de faire quelques arrêts sur le retour. Au sortir de la rue de Livossart, nous tournons à gauche, chemin de Laires, Émilie a repéré un pont sous lequel passe le ruisseau…

Repartir. Nous tournons sur notre gauche vers Honninghem : on va retrouver notre ruisseau plus bas, au carrefour qui débouche sur la D 77… Celui-ci est venu longer une maison : en profiter pour s’arrêter et approcher le cours d’eau. Au niveau du pont, une niche habitée d’une vierge, elle a été construite ou refaite… Le contour donne l’idée de grotte et tient lieu, en même temps, de pilier pour le portail. Faut noter combien il est récurrent de croiser des niches ou des chapelles dans les hameaux et les villages qu’on traverse… le plus souvent à des croisées de routes ou de chemins. Je prends ce fait comme un marqueur de ce pays, comme en Flandres. En est-il de même avec le passage des cours d’eau et les sources ? Il semblerait qu’il puisse y avoir des convergences…

En traversant la route, je regarde le ruisseau qui file droit : il longe l’allée qui mène au château, derrière il doit continuer jusqu’à buter contre le flanc abrupte de la colline où se trouve Ligny-lès-Aire et Westrehem. De là, le Puits-sans-Fond suit son penchant naturel, vers Cuhem ; la D 77 accompagne ce mouvement, et nous allons faire de même, Fléchin, Cuhem, rue de la Carnoye, où nous retrouvons le Surgeon… jusqu’à Estrée-Blanche. Je ressens un plaisir certain à rouler de concert avec le cours d’eau, oserais-je parler même d’empathie ?

Émilie m’enjoint d’emprunter la D 341 pour rentrer, la Chaussée Brunehaut… Longer Rely, Auchy-au-Bois et puis, nous tournons sur Ames, passons sous l’autroute des Anglais pour enfin contourner Lillers et retrouver la D 943… Nous arrivons un peu plus tard que prévu, vers 17:15. Demain je poursuivrais la reconnaissance des sources avec Samia, nous nous rendrons à Fléchin.

Mercredi 5 janvier 2022 | Au Sud du bassin de la Lacquette : à la recherche de la ligne de partage des eaux


Suis arrivé hier soir avec une pluie battante à Béthune, Lara est venue me chercher à la gare. Ce matin, soleil radieux, la température a chuté, Michel n’est pas au rendez-vous de 9:30 à l’Hôtel Communautaire, pas de nouvelles… La réceptionniste ne trouve personne qui puisse me renseigner, sont entrés en télétravail… Les nouvelles mesures. Je finis par me décider, je partirai seul en vadrouille, fouiner du côté du l’affluent de la Lacquette que j’avais vu en décembre à Longhem .

Rouler sur la 943 jusqu’à Mazinghem, sur les bas côtés, à l’ombre, j’aperçois du givre par endroit, les champs restent détrempés, je tourne à gauche après la station de pompage, j’entre sur la D 186 : ralentir et goûter le paysage…

Changement de stratégie ! Je n’irais pas à Longhem, je décide de tourner sur la D 90 en direction de La Tirmande, aller au plus loin, à la source et suivre le cours de l’eau, avant de rejoindre le lieu de la confluence…

Descente : passer sous l’autoroute, prendre à droite dans le village, je remarque de suite un fossé sur ma gauche, serait le début de mon cours d’eau ? Croisé une jeune femme qui manœuvre avec sa remorque, ne connaît pas de nom à l’eau de ce fossé, me conseille de remonter, il y a peut-être les cantonniers, peuvent me renseigner.

Je longe le fossé, ça monte ; je m’arrête un peu plus loin, je remarque combien il est profond et large aussi l’eau coule au fond, boueuse. Un homme s’affaire de l’autre côté de la route, au pied d’une maison, je m’approche et lui demande s’il connaît le nom du ruisseau, il appelle sa femme. Elle arrive et me dit avec aplomb qu’ils le nomment « La Cavée », du même nom que la rue, elle l’a toujours entendu ainsi.

D’après elle, le fossé actuel correspondrait à l’ancienne route… Sont venus habiter là depuis deux ans, mais visiblement elle est d’ici, elle est même née là, à la ferme. Elle poursuit en m’apprenant les soucis que les gens de La Tirmande ont pu avoir avec l’eau qui parfois dévale à flot.

Devant mon insistance à en apprendre plus, elle m’invite à entrer chez eux, son père pourra m’en dire plus… Je suis son mari à l’intérieur ; la femme appelle son père qui ne tarde pas à venir, suis invité à m’installer à table, nous formons un trio pour évoquer La Cavée : l’ancien m’accueille avec un franc sourire et nous parlons des humeurs du cours d’eau. Il a exploité les terres autour d’ici, ses parents aussi ; les champs, ils les connaît, il les énumère avec l’aisance propre au monde paysan : les Avesnes, le Rappoy… La dame participe avec ses propres souvenirs et finit par laisser la parole au père, mais intervient à l’occasion pour me secourir. J’ai sorti la carte IGN pour appuyer mes demandes, parfois elle me traduit des paroles à l’accent ch’ti qui m’échappent.

L’eau arrive ici des champs alentours et dévale le long de la rue de la Cavée. La femme évoque le dépôt de verre, en bas de la rue, la fois où il avait été emporté, quand ils avaient essuyé un terrible orage qui s’était éternisé, c’était en 2005 ou 2006, l’eau avait même arraché la route… Elle vérifie ses souvenirs auprès de son père, celui-ci se rappelle le passage du pont plus bas, il se bouchait avec les matières transportées par les eaux de La Cavée, ça pouvait entraîner des inondations.

(photo transmise par Flora Tivelet, responsable de service GEMAPI de Béthune-Bruay)

C’est que les eaux viennent de plus haut, de Fabvin-Balfart, Westrehem, Auchy-au-Bois et Pippemont ; ici c’est encaissé. Sa fille met en cause les pratiques agricoles aussi, elles ont évolué, des haies ont été arrachées pour étendre la surface des champs, les cultures aussi qui laissent plus longtemps à nu les sols. En conséquence, la soudaineté des intempéries se traduit aussitôt par des arrivées d’eau massives. J’ai senti une inquiétude, voire un agacement face à ces situations. Bien sûr, on a recreusé le fossé, mais certains aménagements ne convainquent pas, comme à l’arrivée des eaux de l’autre fossé, à côté, chez le voisin agriculteur : ça bouchonne ; c’est mal conçu pour elle, les eaux s’amassent… Heureusement, ces épisodes sont plutôt saisonniers, mais quand ils se produisent, peuvent être ravageurs.

Je leur annonce que je vais poursuivre mes observations : d’abord remonter le cours d’eau, pour aller voir du côté de Febvin-lès-Aire et Westrehem, avant de redescendre la rue pour le suivre en direction des terrils.

Ils réagissent à ce programme en m’évoquant l’incidence qu’a eu la mine sur les apports de matière : ça pouvait encombrer le cours d’eau. L’ancien rapporte qu’en dédommagement des désagréments, la mine leur livrait du charbon… J’ajoute : « paraît que l’eau coulait noire vers là-bas, une dame d’Estrée m’a raconté ça quand je suis venu en décembre, elle appelle d’ailleurs ce cours d’eau les Vaudas ou le Vaudas. » L’ancien confirme qu’ils lavaient le charbon vers là-bas… « Les Vaudas, oui, c’est le nom des champs là-bas, à côté du Transvaal, mais pas celui du cours d’eau… » Comme si ce cours d’eau sans nom pouvait en porter un qui change au gré des lieux et des habitants, faut bien le nommer pour pouvoir l’évoquer, en causer…

Je m’exécute, remonte la rue et m’arrête de temps en temps pour voir l’évolution du fossé, je note bien combien il s’est élargi, trop pour un ruisseau qui coule juste en fond de cuvette, celle-ci a une forme en V très évasée… Je me dis qu’en effet, ça pourrait correspondre au passage d’une ancienne route.

C’est clair, je manque de données pour comprendre ces lieux… Presque en haut de la rue, une arrivée d’eau passe sous la route, le fossé vient sur ma droite, large lui aussi, évasé ; au-delà, des maisons s’égrainent le long de la rue. Je remarque des panneaux ; avant le pont, c’est la rue de La Cavée ; au-delà, c’est la rue de la Tirmande… Je réalise que je change de lieu, je suis en train de passer sans m’en rendre compte de La Tirmande à Ligny-lès-Aire… Et je perds de vue le fossé, il passe derrière les maisons qui sont sur ma gauche : je suis entré dans le village. Plus de trace dans Ligny… Traverser…

Me suis arrêté à la sortie de Ligny-Lès-Aire, dans la direction de Flebvin, enfin, c’est ce que je croyais… J’ai pu laisser la voiture dans l’entrée d’un champ, ça dessert aussi le hangar d’un élevage ; sur le côté droit coule de l’eau, un fossé sépare deux champs. Serait-ce mon cours d’eau ? Ça serait logique. Je photographie. Une voiture passe.

En retournant à la voiture de l’Agglo, je remarque un passage d’eau sous la route, elle arrive de l’autre côté, à travers champ, perpendiculairement : sur un côté, le fossé est planté d’arbres, des saules sans doute… Tout ça ne ressemble pas beaucoup à La Cavée, juste des fossés agricoles…

Une voiture s’arrête ; un homme descend et me tombe dessus en me pressant de questions… Visiblement, me prend pour quelqu’un de l’Agglo… Il évoque tout à la fois des débordements récurrents, des fossés qui n’existaient pas sur le cadastre napoléonien… Je peine à le suivre, va trop vite, maîtrise son sujet, pas moi. Je lui explique la raison de ma venue ici, ma quête du cours d’eau qui finit par se jeter dans la Lacquette à Longhem, « Vous acceptez que je vous photographie ? C’est pour mon blog ». Pas de soucis pour lui, n’est pas farouche…

Il retourne à la voiture pour chercher son appareil photo et me montre l’image d’un plan avec force de commentaires sur la situation, au passage pointe la maison un peu plus loin, me dit que l’eau du fossé vient vers nous mais de l’autre côté, elle coule à l’inverse. Serais-je sur la ligne de partage des eaux ? Je sens une certaine excitation monter. Un véhicule arrive et cherche à tourner, il me dit que c’est le jeune éleveur, il le connaît, a repris l’activité de son père… ; nous reculons nos voitures pour laisser le passage. Le nouvel arrivant a baissé la vitre, ils se saluent ; mon interlocuteur lui parle des circuits d’écoulement des eaux, façon de vérifier mais surtout d’appuyer ses dires. L’éleveur confirme : l’eau du fossé en amont contourne les champs et passe derrière le hangar. Déception, ce n’est pas la ligne de partage. L’eau file sur Ligny, rejointe par celle qui coule à côté de nous… et le tout ? Part vers La Tirmande. Pas si simple finalement.

J’espérais naïvement voir la géographie de la carte prendre corps ici, or je vois une autre réalité, des étendues de terres ponctuées de bâtisses, de végétations, d’arbres en ligne, au loin, et des mouvements ondulants de terrain… Comment s’y retrouver dans cette configuration, à hauteur d’homme ? Faudrait sans doute l’oeil averti du géographe ou celui, pratique, d’un vieux paysan du coin.

L’éleveur a poursuivi son chemin, mon interlocuteur me propose alors de le suivre jusque chez lui pour me montrer son plan, plus pratique qu’avec l’appareil photo ; après un court moment d’hésitation j’accepte, c’est dans la grande rue de Ligny… Je le suis, il s’arrête et descend, s’engouffre sous un porche. Le temps de prendre quelques affaires dans la voiture et je le retrouve avec le plan qu’il étale sur le couvercle d’une poubelle. Avec passion, il me nomme des points, des lieux, et pointe le circuit de l’eau tracé en bleu. « Si tu veux photographier… vas-y ». Puis il me montre un autre plan, tracé à la main, détaillé, avec les noms de rue, me dit qu’il est chasseur et que c’est pour cette raison qu’il s’intéresse en détail au territoire, je ne saisis pas tout… mais bon, indéniablement, il a envie de partager sa passion. Il ouvre une porte et demande à se femme si elle peut me faire une copie du plan qu’il me remet…

En ressortant sur la rue, il accepte de me donner ses coordonnées, me dit qu’il se nomme Jean-Marc, fouille dans ses affaires et me sort un coupon de papier avec ses coordonnées ; il est en retraite depuis 8 ans, il était à son compte… Et si je veux, pas de soucis, on peut se revoir ; j’en profite pour lui demander s’il accepterait de m’emmener voir ce dont il m’a parlé ; suffirait que je lui téléphone pour convenir d’un rendez-vous. Voilà un homme de terrain providentiel, il va pouvoir partager son expérience des lieux, me permettre de faire la jonction de la carte et du sol.

Avant de partir, il me redit que pour aller à Febvin : « c’est simple, tu remontes la grande rue et tu files tout droit à la chapelle, tu ne tournes pas à gauche comme tout à l’heure, sinon tu vas à Westrehem. »

Je le remercie et suis ses indications, la route est étroite, elle se prend à descendre, j’aperçois un hameau, j’en déduis que ça doit être Febvin-Palfart, suis surpris que ce soit dans un creux, mon plan est trop imprécis, le hameau est sans doute déjà de l’autre côté de la ligne de partage, ça serait logique… Pas de panneau à l’entrée, c’est le nom sur la mairie qui confirme le nom de l’endroit. Bon, rien de particulier, je suis déçu, mais pouvait-il en être autrement, ce n’est pas la ligne de partage des eaux entre la méditerranée et l’atlantique, ici c’est juste la Lacquette, un manque de considération pour la rivière, les savoirs sont locaux où dans les administrations gestionnaires des cours d’eau.

Bon, rien de particulier, je décide d’aller à Westrehem, j’ai vu que c’était indiqué, pas besoin de repasser par Ligny… Rejoindre la D94 et c’est tout droit, et là, je remonte sur une colline, vois au loin les éoliennes, elles sont omniprésentes. Un panneau m’indique bien que je suis arrivé, suis accueilli par une scène inattendue, une chapelle dédiée au Coeur-Immaculée-de-Marie, à l’entrée d’une entreprise locale, le contraste des édifices est saisissant.

Ressortir du village et tourner sur Ligny-Lès-Aire. Super, je reconnais de suite la route où j’ai rencontré Jean-Marc : j’observe en passant la maison du partage des eaux du fossé.

Et je redescends vers la Tirmande, saisissant mieux la situation du hameau. Je m’arrête en contrebas pour aller voir le fossé qui longe les habitations, il a traversé la rue, changeant de côté… La berge est bien râpée, les habitants d’une des maisons protègent la pente abrupte qui menace leur habitation. Les eaux, marrons, sont chargées des terres des champs…

Suis arrivé à la croisée de la rue de l’Enfer, une borne marquée E A U au pied du panneau me laisse songeur. Reprendre la voiture pour s’arrêter un peu plus bas, au niveau du récipient de dépose du verre, une façon de mettre des images sur ce que m’avaient raconté les habitants de la rue de La Cavée.

Cette fois, je quitte la Tirmande et me dirige lentement vers les terrils, s’agit de de ne pas perdre le cours d’eau des yeux… Changement d’univers, le paysage s’ouvre, je reconnais l’endroit pour y être déjà passé : dans le virage, la ferme d’élevage de chiens ; à droite l’ancien pont de chemin de fer des mines. L’eau passe là-bas, derrière les terrils, mais je suis la route qui contourne par l’ouest les deux monuments, et tourne à droite et pour entrer au Transvaal.

A la sortie, je laisse les terrils sur ma droite et j’emprunte la route qui doit m’emmener à la départementale 341 ; j’y retrouve mon cours d’eau, amaigri toutefois ; le fossé est toujours chargé d’eaux boueuses aussi je m’arrête pour aller l’observer. Un chien aboie hargneusement, me fait comprendre que je n’ai rien à faire là, mais je persiste et entre dans un champ pour regarder de plus près le fossé de droite à gauche, j’ai besoin de m’en imprègner.

Sur ma gauche, au loin, je reconnais le pont, en fait, j’ai déjà longé ce fossé, il était presque à sec, à l’odeur mauvaise, c’était avec Didier Vivien. Là-bas, je vais retrouver la chaussée Brunehaut, elle mène à Estrée-Blanche.

Je l’emprunte et prends instinctivement la petite route qui se présente à droite, elle doit me conduire à Longhem ; le passage est étroit et je devine la ripisylve en bas du champ…

Au bout, je constate, qu’heureusement, elle était en sens unique ; sur le bitume, un coq et quelques poules vaquent à leurs occupations, sont pas trop dérangés par mon arrivée, je me dis qu’il ne doit pas y avoir souvent du monde à passer par là… Suis arrivé sur la D 186, pas loin de l’endroit où je m’étais garé début décembre, je retrouve le pont où coule mon cours d’eau.

La boucle est bouclée, suis revenu au début de cette histoire, à la confluence du « Vaudas » et de la Lacquette. Fin de la sortie, retour à Béthune.

Jeudi 9 décembre | A la confluence de la Lacquette et du Surgeon, le souvenir d’un moulin


Etre à l’heure… J’ai rendez-vous avec Bernard Delétré, le maire d’Estrée Blanche, il doit m’emmener chez madame Fovet, sur la route de Fléchinelle. Il m’a prévenu qu’elle aura sa fille pour nous accueillir, Marie-Thérèse est âgée, a fêté il n’y a pas longtemps ses 90 ans.

Avec monsieur Delétré, nous parlons du site que je viens voir, il connaît bien le coin, il est d’ici, il a travaillé à côté dans sa jeunesse ; au ‘Gamm Vert’, nous entrons dans la cour et me montre, étendant ses bras en l’air, l’emplacement du moulin, j’ai une image avec moi. Me dit qu’il a été démonté il n’y pas si longtemps… M’invite à m’avancer à la clôture et jeter un œil sur la Lacquette, je me rends compte que je suis tout près de la route : l’axe Thérouanne – Rely, mieux connu ici sous l’appellation de chaussée Brunehaut. En face, légèrement sur ma gauche, une passerelle et face à moi, un parement de pierre. Ce serait un vestige des aménagements du moulin.

Nous ressortons de la cour et prenons de suite à gauche la maison, celle de Marie-Thérèse. Une dame nous ouvre : sa fille, Christine. Après les salutations d’usage, nous gagnons la porte d’en bas, celle qui nous permet d’accéder directement au jardin ; je jubile : une avancée sur l’eau, comme un ponton couvert d’une toiture… J’y accède prudemment en passant par-dessus un grillage, est devenu fragile, Christine me dit que c’était l’endroit où son père, le mari de Marie-Thérèse aimait à venir s’asseoir, regarder et écouter la rivière ; il l’avait construit à cet intention, son plaisir. Avec délectation, je regarde les éléments bouillonner depuis mon poste d’observation : la Lacquette et le Surgeon se mêlent ici même…

Au-dessus, sur la pointe, un chien, une clôture ; en face de moi, j’aperçois une construction à travers le rideau d’arbres et, sur ma droite, une autre construction ; enfin, la passerelle… Tout cela paraît en friche mais, visiblement, c’était occupé.

Besoin d’explications, je sollicite mes hôtes tout en ressortant du promontoire ; suis invité à les suivre dans la maison, plus facile de causer au chaud… Bernard nous annonce qu’il va prendre congé de nous, il a un rendez-vous ; au passage je fais quelques photos…

Christine me fait avancer dans le salon. Marie-Thérèse s’est installée dans un fauteuil près la fenêtre, Christine s’assied en face de moi ; la table me sert à étaler la carte et quelques documents : une image de l’ancien moulin et des fragments du cadastre napoléonien.

Je leur fait part de ce que j’ai appris sur le coin, de ce que j’ai déjà vu du Surgeon en remontant la route de Fléchinelle… qu’il aurait été détourné… Me racontent alors un épisode d’inondation, l’église, en 99 ; Marie-Thérèse se lève, tire le rideau et me montre le terrain en face, de l’autre côté de la route. Le Surgeon y avait repris son cours à cette occasion… Je reconnais la ligne de saules que j’étais allé voir avec Johann Lefèvre. Quelqu’un d’Estrée Blanche avait loué la salle omnisports pour une fête, celle-ci avait été bien inondée, de l’eau boueuse avait tout envahi… S’en souviennent encore ici. Heureusement, ils ne sont pas trop sujets aux inondations.

Christine se joint à notre échange et elle m’explique qu’en face, la ligne de saule correspond au lit naturel du Surgeon. Je raconte que je m’étais interrogé au sujet de ce fossé en partie effacé lorsque j’étais allé là-bas en octobre avec Johann Lefèvre. Aujourd’hui, ce vestige se retrouve entre un chantier en devenir et la friche que nous voyons…

Quand j’évoque le cours d’eau qui se jette dans la Lacquette à côté du château de Créminil, celui que je vois sur la carte, j’évoque Rémy Hammeux qui m’avait dit avoir joué enfant dans un affluent, non loin du château, était-ce celui-ci ? La mère et la fille se regardent, jaugent leurs connaissances des lieux, cherchent dans leurs souvenirs : Christine penche pour le Vaudas ou les Vaudas… On voit que ça correspond au nom d’un lieudit sur la carte, mais pas de nom de cours d’eau… Parler du château ravive des souvenirs, une tante de Marie-Thérèse qui travaillait au château ; c’était à l’époque de l’ancien propriétaire, la famille Lhéritier. Les enfants de Marie-Thérèse venaient jouer là à l’occasion ; Christine se souvient bien, faisait de la barque dans les douves…

Sur le plan, nous cherchons des indices et comparons avec le cadastre napoléonien. Marie-Thérèse nous rejoint et, avec force de souvenirs, à l’examen des documents, nous parvenons à refaire une histoire possible du lieu :

Dans le jardin, nous avons bien vu d’une part, la pointe du terrain qui est à la confluence, elle semble ne pas avoir changé.

D’autre part, à droite, la passerelle et la paroi de pierre blanches qui signent bien l’emplacement du moulin ; nous devons tourner l’ancien cadastre, il n’est pas orienté au Nord, on s’y perd…

Par contre, le fossé en face, de l’autre côté de la route, correspondrait bien à l’ancien lit du Surgeon, ce qui explique qu’à l’occasion, il puisse y revenir…

Sur les anciennes cartes, on se rend bien compte qu’il y a des bras, des bras de décharges peut-être ? Côté Lacquette, sûr, pour soulager le moulin s’il y avait trop de débit. Le Surgeon a été détourné, pensent-elles, pour renforcer la Lacquette et apporter plus de puissance au moulin.

On peine à trouver un sens à tous ces bras, ont disparu, on n’a plus la mémoire… Ce qui nous semble aussi plausible : le détournement le Surgeon a pu lieu pour l’usage de la mine de Fléchinelle, un peu plus haut sur la route… Marie-Thérèse nous dit se souvenir que, quand elle était jeune, avoir vu couler noir le ruisseau de Vaudas. « Les mines lavaient le charbon, avaient besoin d’eau ». Faudra que je redemande aux habitants rencontrés en octobre, près du puits de Fléchinelle, Christian vu avec Didier Vivien et Michel Deneuféglise, lorsque je m’étais arrêté pour voir le détour du Surgeon…

Marie-Thérèse garde vif le souvenir du moulin, l’avait vu déjà il y a 80 ans, « il par la suite bien été modernisé… il faisait de la farine » ; Christine a pu le connaître encore ; puis tout s’est arrêté et la mairie a pu le démolir il y a une dizaine d’années…

Lorsque j’évoque le train qui venait de la mine, avec ce pont – un vestige sur lequel Bernard a eu un poulailler – que j’ai vu avec Johann Lefèvre, Elle me raconte que le chemin de fer passait effectivement de l’autre côté, derrière une bande de terrain, en fait derrière la cabane que j’ai aperçue en face, celle de M. et Mme Delvard, et à la pointe où j’ai vu le chien, c’était le terrain de M. Fievet. Mais elle rajoute que ce sont ses repères, aujourd’hui, ce ne sont plus les mêmes propriétaires aujourd’hui…

Maintenant, la confluence des deux cours d’eau a pris corps : le tissage des récits entendus avec les documents accumulés ont fait naître des images toujours plus précises de la circulation de Lacquette et du Surgeon à travers le village. C’est en même temps une histoire des lieux qui remonte, une histoire pas si lointaine… avec des transformations parfois récentes, une mémoire encore vive…

Christine m’indique où je vais pouvoir trouver le Vaudas, il passe d’après elle sous un pont à la sortie de Longhem, sur la route qui va à Liettres ; pour elle, c’est là que je le trouver avant qu’il ne se jette dans la Lacquette : «  le Vauda passe dans Longhem ; presqu’à la sortie, on voit le pont ». « Il passe aussi au Transvaal », rajoute Marie-Thérèse. Elle connait. Elle a habité là, son père était mineur. A la fermeture ses parents sont partis à Valencienne, c’était dans les années 50 ; pas elle, est restée là… Dit aussi que Christine est née ici, dans cette maison d’Estrée Blanche.

En repartant, j’ai la ferme intention d’aller voir ce pont. Mais avant, je contourne la rivière, je marche et remonte la route de Thérouanne, tourne à gauche dans la rue de la Lacquette, puis une impasse qui longe l’autre rive, je reconnais là où je suis allée, j’ai conscience que je teste mes nouveaux repères… Plus avant, je reconnais l’étang et le champ que je voyais de puis l’autre rive, lors de ma sortie avec Johann. Rassasié, je retourne à la voiture.

Obstinément, je suis en train de chercher, je veux trouver ce cours d’eau qui se délivre dans la Lacquette à la sortie de Longhem. A la vue du château de Liettres, je m’arrête, on le voit bien maintenant que les feuilles sont tombées ; j’ai aperçu de l’eau derrière la haie qui longe la route… Cela impose un nouvel arrêt, près d’une maison cette fois, le long de la route, pas d’autres possibilités… Traverser la route et observer par dessus la haie, en contrebas, bah, l’eau qui arrive sous la route n’est un filet, des eaux de ruissellement, une bouche d’égouts de part et d’autre de la route renforce mon appréciation. Par contre, j’aperçois un autre fossé, je ne sais pas trop quel est son statut… Pas un cours d’eau en tout cas.

En revenant à la voiture, je croise un quidam, lui demande s’il sait quelque chose : rien… n’est pas d’ici.

Me rendre un peu plus loin et là, un pont, LE pont !… je me gare où je peux. Aller examiner : c’est mon premier repérage dudit Vaudas, à trainer près du pont, à causer du ruisseau à une jeune femme qui est sortie d’une maison sise à côté, mais rien, ne connait pas, ne semble pas s’y intéresser non plus. Les gens que je croise, plutôt jeunes, ne connaissent pas, sans doute pas d’ici, pas de racines, n’ont peut-être pas tissé d’histoires avec leur lieu de vie ?

En regardant autour, je remarque un chemin entre deux maisons , je finis par m’engouffrer, c’est devenu un chemin de randonnée, bien taillé, le GR 145 Via Francigena ; à droite au bout d’un pré, le château de Liettres s’exhibe orgueilleusement, me remémorant les enluminures des très riches heures du Duc de Berry. J’arrive sur un pont, enfin je le devine plus que je ne le vois, l’ouvrage m’apparaît d’importance, il est masqué par une végétation de sous-bois, l’accumulation de litière forestière a gommé ses formes…

Une femme avec un chien se tient pas loin, je lui demande le nom du cours d’eau qui coule dessous : « ça doit être la Lacquette, faudrait descendre, il doit y avoir une pancarte près du pont. »

Rien !… Par contre, des traces bien visibles du débordement récent : une clôture semi immergée, avec des laisses de crue, pendantes. Je déplie ma carte, j’en conclus que ce ne peut être que la Lacquette.

Je suis sous le charme de l’endroit, c’était inattendu ; je me rends compte que je peux poursuivre mon exploration : longer, une clôture ouverte, trouver en autre un plus loin, elle a été piétinée… Des pêcheurs ?

Joie : j’arrive à la confluence du ruisseau et de la rivière… J’aperçois des maisons, les jardins vont jusqu’à la rivière ; celles-ci doivent être le long de la route… Derrière moi, la plaine, le fond de vallée de la Lacquette, des saules bordent les prés… Tout près, des saules spectaculaires, creux, semblent bien vieux. Je vais les saluer : les approcher, tourner autour ; je suis rester un moment à jauger l’endroit, à apprécier… Au loin à gauche, on devine le château de Créminil. Tout doucement, j’augmente mon parcours des rives de la Lacquette et la connaissance de ses affluents, toujours plus nombreux…

A mon prochain séjour, je chercherai en apprendre plus sur ce ruisseau : remonter le Vaudas. Si Christine l’a nommé ainsi, d’autres l’appelle-t-il pareillement ? Sur la carte IGN, rien… Le statut des cours d’eau n’est jamais évident ; s’arrêter aux ruisseaux et à la rivière ne me suffit pas, de nombreux bras alimentent la Lacquette ; qu’il soient irréguliers ou temporaires, de simples fossés ou des ruisselets, peu m’importe, c’est la bassin tout entier qui fait ce cours d’eau.

Temps de poursuivre ma route, je dois rentrer à Béthune, doit être 16:30, le jour a bien baissé. C’est ma dernière sortie d’exploration de l’année, je reviendrais début janvier 2020…