Mercredi 1er juin 2022 | Revenir à Mississipi : assembler les fragments de Lacquette au sud d’Aire-sur-la-Lys

Mississipi, arriver au rendez-vous de 10 h avec Dominique, je l’avais rencontré avec Amandine le mercredi 13 avril. Il a accepté d’être mon guide ce matin.

En savoir plus sur ce quartier où il a passé sa jeunesse, sur le rapport des riverains avec l’eau des fossés, de l’eau même de la Lacquette en fait.

Vérifier son parcours : de la prise d’eau qui doit se trouver au niveau de l’ex « 3 Mousquetaires » jusqu’à l’exutoire… le canal d’Aire.
Enfin, j’imagine…
… vu les dérivations qui existent un peu partout dans ces basses terres, on ne peut être sûr de rien !

Dominique était arrivé depuis un moment, c’était levé tôt faire son tour… Je lui parle des terres agricoles au sud, le quartier les accule à la levée de terre de la contournante. Me dit qu’ici c’est marécageux, c’est le marais de Lenglet. Le quartier s’est construit dessus, la contournante est récente, elle a coupé en 2 ces terres.

Les fossés enserrent les habitations dans un dédale, je lui demande d’aller voir.

Me rends compte qu’il salue du monde, l’inverse aussi : je sens bien qu’il est chez lui ici. Quand je lui parle du rapport des habitants à l’eau, me dit qu’ils s’en servent communément pour arroser leur jardin.

Tout en marchant, me fait remarquer le canard qui niche dans le creux d’une souche, les épinoches qui s’enfuient à notre arrivée au fond d’un fossé…

C’est un passionné de nature, il est toujours avec son appareil photo…
L’eau est assez claire, plutôt vive, des plantes y vivent, c’est bon signe.

Maintenant, il reconnait des habitations, des passerelles : « elles n’ont pas changé depuis 40 ans… » Mais d’autres maisons ont été construites sur d’anciens emplacements, une rupture temporelle dans cet habitat daté.
« C’est un quartier super calme. Si je m’assieds un bon moment au bord d’une rue, je n’entendrais pas de bruits, personne à faire hurler de la musique… »

Quand il était gamin, les enfants du quartier jouaient à pêcher des petits poissons – des épinoches – mais aussi des salamandres et des grenouilles…

Des fossés à l’eau vive, d’autres sont plutôt stagnants…

Je m’y perds : des fossés à gauche à droite de la rue, ne se joignent pas, contournent une maison ou reçoivent de nouveaux fossés qui arrivent à la perpendiculaire. Certains ne semblent pas actifs, envahi d’une végétation de marais…

Quand je lui demande si les gens ont conscience que c’est l’eau de la Lacquette qui coule, me dit que certains savent parce que ce sont des pêcheurs ou qu’ils l’ont été, petits… Lui-même l’a appris en apprenant à pêcher avec son parrain.

« L’hiver aussi, quand c’était gelé, c’était notre patinoire, on roulait même en vélo ! »

En arrivant à la ferme où il venait chercher le lait – parfois du lapin, il indique l’eau qui passe sous la route, m’expliquant qu’elle longe la ferme en direction du petit bois que j’avais vu avec Amandine, le mercredi d’avril où on s’étaient rencontrés.

En remontant la rue, une voiture s’arrête : il reconnait le gars, un fils de la maison, le « ch’taupier » (piégeur de taupe accrédité), le salue, échange quelques mots avant de s’engager dans l’impasse à gauche. M’avoue qu’il n’est jamais allé par là, ne sait pas pourquoi… Il veut voir.

Au niveau d’un jardin, il pointe la ligne de maison au loin : « derrière, c’est la rue des Marronniers, on aperçoit même le château d’eau. »
Là, je me situe : « celui qui est à côté de l’ancienne piscine ? »
Il acquiesce.

De l’autre côté de la rue, montre une maison : me dit qu’étant petit, il venait chercher des légumes, l’homme, un particulier, en cultivait et les vendait pour pas grand chose, 5 fr pour 10 kg de légumes.
Se souvient bien, il y avait aussi plusieurs ferme dans le coin…

En passant un pont, s’arrête, « le barbelé a toujours été là ! »
Ces éléments de reconnaissance semblent rassurants : quelque chose du passé persiste, s’accroche encore de-ci de-là dans le quartier comme autant de repères dans l’espace et dans le temps de son enfance.

Il pointe la direction de l’eau, me disant qu’il y a d’autres fossés qui la ramène de l’ouest, viennent alimenter le réseau de Mississipi.

Je lui parle de la prise d’eau dans la Lacquette, au niveau des « 3 Mousquetaires », une dérivation doit passer sous la route pour venir dans le quartier, mais pas réussi à voir l’embranchement…

A chaque croisement, me raconte les fossés d’avant : parfois une branche abandonnée, une prise d’eau dont il ne reste qu’une buse…
« Au bout de l’allée des Maraîchers, il y avait un fossé, pas bien long, on peut en voir trace en regardant sous le pont. » 
Aller voir, apprécier…

Le quartier s’est quelque peu transformé, en toute discrétion… gardant ça et là d’anciennes maisons, en renouvelant, mais toujours dans la contrainte de la structure propre au réseau de fossés et de ses rues fort étroites…

11h20, il ne lui reste pas beaucoup de temps, m’embarque à l’entrée du Chemin de la Lacquette – non loin de l’ex « 3 Mousquetaires » – voir la prise d’eau dans le Mardyck.

Me fait un plan : m’explique qu’elle allait dans la Lacquette en passant sous le bras principal, pour se jeter dans le bras de dérivation qui file sous la route de Witternesse… Une histoire dont nous avons fait le tour le 12 avril avec Ianis lorsque nous l’avons traqué dans le parc du site des assurances Pilliots…

Mmm, décidément, je n’en finis pas avec ce coin là, alors que je croyais avoir tout vu, j’en découvre encore…

Voitures arrêtées à la patte d’oie, Dominique m’emmène à pieds au pont du Mardyck : hélas, une palissade bois masque le passage, l’eau a été empêché…

De l’autre côté, un fossé se prolonge bien en direction de la Lacquette, enfin, jusqu’à la route qui les sépare… En fouinant, nous trouvons une buse qui passerait bien sous la route, mais rien côté Lacquette !

De l’autre côté du bras de dérivation, Dominique me montre ce qui pourrait s’apparenter à un ancien ouvrage de briques : un passage ?…
Bouché !

Notre imagination cherche à reconstituer une histoire ancienne.

C’est qu’il mène lui aussi son enquête…

De fil en aiguille, Dominique m’aide à recoudre les pièces éparses d’un réseau complexe élaboré depuis les temps anciens pour protéger la cité d’inondations délétères.

Avant de quitter les lieux, nous allons à côté, au carrefour de la D943 et de l’allée des Marronniers, à l’entrée des assurances Pilliots – l’ancien »3 Mousquetaires » : essayer de repérer ce bras de dérivation de la Lacquette qui va alimenter le réseau de fossés à Mississipi.

En scrutant attentivement le fossé qui longe la route… Rien, toujours rien ! Aucune trace de prise d’eau qui traverserait sous la chaussée… Mais alors ? Se pourrait-il que le tampon près de la route ? Mmm…

Traverser, aller voir de l’autre côté : bingo ! Le long d’une maison, un fossé à l’eau vive confirme ce détournement d’une autre parti de l’eau de la Lacquette. Nous contournons pour accéder par un champ qui a été fauché ; en nous penchant dans l’axe, nous voyons une arche qui pointe dans la bonne direction…

Et hop, retourner de l’autre côté : constater la présence d’autres tampons au bord du carrefour, la prise d’eau est forcément là-dessous, mais cachée, souterraine, sous le bitume…

Avant de retourner chez lui, Dominique veut me montrer un endroit, plus bas, où la Laque se sépare en 2. Nous nous engageons sur la D943 ; au bout de quelques centaines de mètres, tournons à gauche, juste après le pont sur la Laque, et stationner au début du sentier qui s’enfonce dans le marais de Lenglet…

Là, non loin du pont, il me montre une prise d’eau qui détourne une partie du courant vers un fossé sur notre droite, le courant lèche assidument le terrain d’une habitation, au point d’endommager une clôture, penche dangereusement… J’imagine en hiver le travail de sape du cours d’eau…

Sur notre gauche, la rivière s’enfonce, entamant ses méandres.
Retourner à droite : le fossé de dérivation est bien droit, bordé de saules… Jauger, comparer…

Je reste surpris par cette division, elle devait sans doute être indiquée sur le plan que j’ai eu en possession, mais la voir sur place, c’est une prise de conscience qui découle de mon implication physique, sans quoi, elle ne resterait qu’une abstraction, un trait sur une carte.

En retournant sur le village de La Lacque, Dominique me propose de me guider vers un autre accès du Marais de Lenglet, au niveau de la rue du Portugal.
Sur la contournante, prend aussitôt à droite une petite route agricole, à un carrefour, de nouveau à droite, entrer dans un hameau, passer un premier pont puis, aussitôt, un deuxième…
Nous buttons sur un espace de stationnement : il m’explique qu’il y avait une piste de karting à côté et, en face, un terrain de tir à l’arc… Après quelques recommandations pour la poursuite de l’expédition, mon guide repart…

L’endroit est parfait, je m’installe à côté pour pique-niquer, à l’ombre d’un grand saule blanc qui surplombe la Laque. Les peupliers ont neigé leurs aigrettes cotonneuses…

Pas pu m’empêcher de me rendre au pont qui enjambe la Laque : changer de point de vue.
Et puis…, remonter dans la rue pour gagner l’autre pont : il correspond bien à la dérivation de la Lacquette qui vient de Mississipi.

Manque le bras de dérivation de la Laque, faut que je retourne…

Je commence à mieux situer : 3 cours d’eau s’écoulent, parallèles ; filent vers le canal ; semblent s’ignorer, mais je sais que c’est une illusion, faut que je les suive, que je les traque, jusqu’à l’exutoire, normalement le canal…

La Laque principale m’entraîne le long des maisons du hameau, la rivière lèche paresseusement les terrains des habitations…

A droite, le terrain de tir à l’arc : j’aperçois une ligne nette de peupliers, un indicateur ; je veux aller voir si je peux y trouver le fossé de dérivation de la Laque.

Ça commence à prend des allures de match : à ma gauche, la Laque avec ses méandres, à droite, sa dérivation, rectiligne, au flux soutenu, le fond enherbé de végétation aquatique…
Y a t’il une Laque légitime, ou tout simplement UNE Laque ?

Retourner sur mes pas, aller voir vers l’amont histoire de vérifier : méandres à droite maintenant ; à gauche, la dérivation n’est pas encore visible, trop loin, je n’apprendrai rien de plus.

Plus qu’à regagner la voiture et poursuivre mon périple en l’aval : vers le village de La Lacque, je devrais pouvoir accéder à l’exutoire… Le canal d’Aire.

Chemin du Marais de Lenglet, dans un virage, le fossé disparait sous la route… Je m’arrête : une buse amène l’eau dans la Laque « principale », en plein méandre, la rivière se reforme !

En poursuivant, je perds de vue la Lacque, et je la retrouve un peu plus loin, elle était partie faire un méandre… Déboucher à un carrefour d’importance, ça fait ville… En face c’est rue de la Rivière, de bon augure, je prends à gauche pour m’arrêter à côté d’un pont.

Suis à Lenglet, heu… à Trézennes, enfin, je ne sais plus… On dirait que la Laque fait frontière. Chaque commune rivalise de signalétique. L’endroit en est encombré…

Emprunter la rue de la Rivière : une promesse…
Impasse.
Rebrousser chemin et prendre la rue Louis Dupont, elle file, parallèle à la La Laque…

Au bout, je reconnais. La fois où je suis venu avec Ianis, le mardi 12 avril, nous avions rencontré des riverains qui avait été inondés…
C’est que la Laque et la Lacquette fricotent par ici, d’ailleurs les cours d’eau se rejoignent derrière une des maisons, au bout d’un jardin. Je ne pourrais pas voir.

Suis toujours rue Louis Dupont : interminable…
La Laque-Lacquette est derrière la ligne d’habitations, poursuit son voyage.

Au carrefour, j’arrive au village de La Lacque, je reconnais le pont et je profite d’un chemin en face, suis pas loin de l’ancien établissement l’Osmose.

Ce chemin semble se diriger vers le canal : indiqué comme le chemin du Halage de la Roupie… Mmm je commence à douter, plus de rivière en vue, trop loin, les lieux sentent l’abandon…
Insister.
Des signes d’occupation : une ancienne pesée, une ruine industrielle se profile, hangar rouillé, squelettique… Bruit lancinant d’un tracteur qui tond un terrain de sport improbable…

Je descends du véhicule pour poursuivre à pieds, plus de route…
Une barrière…

J’aperçois un homme, jeune, me dit de poursuivre sur le chemin-derrière-la-barrière, je trouverais l’eau, il est parfois allé chercher des mûres quand il vient chez son frère ; ne doit pas forcément bien connaître les lieux, tant pis…

Des rails a demi enterrés confirme l’importance du site… et, sur ma gauche, un signe, un panneau attire mon attention ; je m’approche : le canal, enfin !
Mais rien sur ma gauche.

Je mets un certain temps avant d’apercevoir un sentier ténu. J’attendais autre chose, un chemin d’importance qui longerait le canal ; a dû y avoir, mais aujourd’hui, rien, la friche…

Et puis, le sentier laisse apparaître du bitume, me fait longer l’ancien site industriel aperçu en arrivant.

Finalement, celui-ci débouche sur une petite route, visiblement peu empruntée, suis à son cul de sac… La route dessert quelques maison perdues au bord du canal.

Au bout d’une cinquantaine de mètres, au détour d’une maison, un ouvrage de béton au sol, à peine visible. Mon cours d’eau vient mourir juste là…, semblant buter contre la digue qui le sépare du canal.
C’est à la fois une déception et un soulagement de retrouver la Laque-Lacquette, finir ainsi… Mais… Ce n’est pas la fin : juste un siphon !… Le signale que le cours d’eau ne se jette pas dans le canal, mais doit poursuivre son chemin par-dessous… Un manie ici.

L’eau s’engouffre et passe sous le canal. Mon aventure de la journée s’arrête là… Je vais devoir chercher sur une carte ce qu’il advient du cours d’eau : va-t-il se perdre dans les terres basses des Flandres ? ou bien se jeter dans quelque rivière d’importance ?

La Lacquette me réserve bien des surprises.
Alors que je croyais naïvement qu’elle se jetait dans la Lys à Aire…
Tout semblait pourtant m’indiquer cette fin honorable…
Les hommes du passé ont brouillé les cartes à souhait, détournant ses eaux en des bras qui, de dérivation en dérivation, l’ont connecté à d’autres cours d’eau, les menant en des lieux parfois insoupçonnés.

La Lacquette serait-elle une fiction ?

Ici, au Sud d’Aire-sur-la-Lys, le cours d’eau passe sous le canal, poursuivant son cours méandré, semblerait-il, jusqu’à la vieille Lys qui longe la Lys actuelle, à Houleron, dessinant la frontière avec le département du Nord.