C’est confirmé, je vais retrouver vers 10h monsieur Duru au château de Créminil…
A mon arrivée, à l’entrée de l’allée, je descends du véhicule pour ouvrir le passage : défaire la chaîne, remonter, avancer, refermer et laisser la voiture glisser en douceur… Monsieur Duru m’attend, s’avance près du bâtiment avant la grille d’entrée du château. L’accueil est aimable, j’expose mon affaire, lui rappelle ma visite en 18 août 2021, nous étions venus avec Samia et Émilie.

Pause dans la cour, près du muret qui surplombe la douve qui ceint le château. Hum, ça commence à me rappeler Greenaway…
Assis, nous vivons le rythme alternant soleil et nuages, chaleur et fraîcheur. Monsieur Duru m’explique le fonctionnement des douves, c’est ce qui m’importe : l’eau, si proche de la Lacquette, mais distincte, tout du moins en apparence… Où j’apprends qu’au niveau de la statue, il y a avait une buse qui reliait, non pas la Lacquette, mais la source que j’avais aperçu de l’autre côté de la rivière. Ce dispositif était une sécurité pour garantir un niveau dans les douves. Aujourd’hui caduque.
Mais alors, les douves ?
Et bien, il y a des résurgences au fond des douves qui les alimentent… Ici, nous sommes dans un fond de vallée. L’eau affleure. A des endroits, il faut aussi pouvoir l’évacuer. Les fossés d’ici vont sur Liettres.
Pour avoir le cœur net, reste plus qu’à aller voir… Sortir de la cour et contourner le château. Au passage, il pointe la douve extérieure : mal en point, le niveau d’eau est faible, il n’y a visiblement pas de résurgence, pour cela qu’il avait une canalisation qui la reliait à la douve intérieure, mais elle est bouchée, sans doute effondrée. Une tache à effectuer. Essayer de curer pour la remettre en eau…
Nous longeons la Lacquette, dans le sens du courant. Arrêt devant l’endroit d’où on peut voir la source arriver, nul trace d’un conduit… En me retournant, dans l’axe du château, la statue, j’espère voir quelque chose : ça ressemble à une buse d’un assez petit calibre, est ce une trace de cet ancien système de régulation ? Possible, mais monsieur Duru ne peut pas l’attester.



Le terrain d’où provient la source est en friche, il lui appartient, il avait été acheté en même temps que le château, il y a une quarantaine d’année, justement en prévision de cette alimentation de la douve.
Tout à côté, la maison de l’ancien maire ; après la propriété, un autre terrain qui lui appartient aussi.
En fait, il me dit qu’il y a 3 sources : la deuxième, est un peu plus loin.
En continuant notre chemin, nous fouillons des yeux la végétation fort exubérante, mais elle est à peine visible, on remarque tout de même un petit quelque chose, un petit mouvement d’eau, peut-être un son ? Il évoque une passerelle, à une époque où monsieur Ammeux père faisait passer ses vaches pour aller paître et nettoyer le terrain. Plus rien.



La 3ème, se cache plus loin à côté des vestiges d’une ancienne vanne de submersion de terres de la vallée. Monsieur Duru l’avait déjà évoquée, cette fois je vois m’ouvrage. Autrefois, on inondait les terres, une façon de les engraisser d’alluvions déposées par la Lacquette…




En retournant, il me présente le circuit d’évacuation des eaux de son terrain aux abords du châteaux, il est vite engorgé – sans doute d’origine marécageuse.
Je note que c’est le principal soucis de l’endroit, des fossés drainent les eaux et les transportent vers les jardins, enfin, les traversent jusqu’à rejoindre le grand fossé qui part sur la droite, à 90° ; il se lit aisément dans la vallée, ponctué de saules blancs anciens, il file droit jusqu’à Liettres, y rejoindre la Lacquette.


Rien n’est simple ici, au sens où rien ne va directement et simplement à un exutoire ; ça me rappelle les basses terres de la région d’Aire-sur-la-Lys ; le labyrinthique fait loi, héritage des temps anciens où on a cherché à habiter ces terres en régulant les eaux : inonder et drainer ne sont que les deux faces d’une même pièce.
D’ailleurs, monsieur Duru l’a appris à ses dépend, lorsque un jour, mal lui en a pris, de creuser un passage pour relier la Lacquette au fossé d’évacuation ; il pensait se débarrasser des eaux qui engorgent ses terres, mais à l’hiver, les eaux de la Lacquette les ont envahies, jusqu’à encrasser de boues ses douves… Il m’a avoué avoir été pourtant averti par l’ancien propriétaire. Mon hôte n’a cessé de me faire comprendre qu’à Créminil, les réseaux ont une utilité qu’il s’agit de comprendre pour en maitriser le bon usage. Il s’y emploie.



Avant de repartir, pour clore cet échange fructueux : un temps de délassement avec mon hôte, en retrouvant la table dans la cour… Mais le temps passant, il a fallu se résoudre à partir pique-niquer dans les jardins afin d’être à l’heure au 2ème rendez-vous !

14h, arrivé près de la cour de la ferme de Rémy Ammeux, éleveur de mouton que j’avais rencontré avec Jérémie Duval et Émilie de Labanque le jeudi 21 octobre 2021. Suis sur l’autre rive de la Lacquette. Rémy m’invite à me rendre près de l’ancienne maison du maire rue de Longhem que je voyais depuis chez Monsieur Duru ; il va m’y rejoindre, après avoir déposé son jeune apprentis, les brebis commencent à agneler…

A son arrivée, il est 14h20, il me fait comprendre que je me trompe d’entrée, pas le champ avant la maison, mais après, dans le tout fouillis…
Avec Rémy, nous avions convenu d’aller à la source de son enfance, il m’en avait parlé lors de notre première rencontre et j’avais toujours eu dans l’idée de l’amener à m’y conduire… Le jour est arrivé !

J’avais imaginé que ça correspondrait à la 1ère source que j’avais vu la fois précédente, le 11 avril 2022, raté… J’essaie désespérément de me souvenir ce que m’a raconté ce matin monsieur Duru, mais les fils sont déjà emmêlés… Ces lieux me sont déjà devenus confus, pris dans les friches…
Si Rémy ne semble pas hésiter, il m’avoue combien l’endroit à changé, d’enherbé et ouvert, il s’est fermé, encombré de végétation… Me dit qu’à l’époque, la source était dans la pâture, il avait une dizaine d’année et venait avec ses frères et ses cousins. Gamins, ils allaient jouer dans le parc du château, au bord des douves, à pêcher des têtards, ou peut-être des œufs de grenouilles… « On était de tous les âges, les plus grands veillaient sur les plus jeunes. »


« On était de tous les âges, les plus grands veillaient sur les plus jeunes. On allait à la source, elle était assez imposante à l’époque ; on pouvait marcher dedans, on buvait l’eau. » La source a toujours été intrigante parce qu’elle était claire et potable lors que la Lacquette était plutôt trouble.
Mais avant d’y arriver, c’est le parcours dans la jungle, on ne voit rien à distance, Rémy couche des orties qui sont presque aussi hautes que moi. Par moment j’ai l’impression de le voir exécuter une danse étrange, grand corps svelte aux mouvements amples, évitant les griffes des ronces et les piquants des orties tout en surveillant sa progression.

Et puis, comme il me l’avait promis, à travers la végétation, nous devinons de l’eau, celle d’une grande mare dont il garde le souvenir boueux, au sol instable, nous la contournons, prudemment… Me dit qu’elle est alimentée par une autre source (encore une !). « Tous ces buissons n’existaient pas, c’était de l’herbe ; ça fait un fossé qui se déverse dans la rivière. On est venu là maintes et maintes fois. »

A gauche, me dit que c’est la rivière : j’avance, couche les herbes et la trouve en contrebas, au-delà, j’aperçois l’arrière du château avec la statue. Suis donc en face… enfin, en face de là où je me tenais ce matin : sensation d’être passé du monde policé du château à l’espace du sauvage, à ce qu’il m’était impossible de voir à travers les frondaisons. Et par renversement, devenir les yeux de la forêt…



Tout à coup, sans crier gare, la source !

Elle s’était faite désirée : elle est là, ouverte au ciel, au creux d’un puits de lumière dans la végétation arborée, claire, transparente. Pas farouche sur son lit de graves calcaires : sommes campés dedans à apprécier l’entour. Rémy la jauge, se baisse et plonge sa main comme pour se souvenir, et la retrouve. Me dit que ça sourçait un peu partout, dans les pâtures se souvient d’une petite au pieds d’un arbre, elle a disparu tout comme l’arbre.
Le régime de ces eaux résurgentes change, parfois une source se tarit, puis revient, ou elle change de place, remonte ou descend, selon… Mais il a toujours connu de l’eau dans ce coin. « Je suis content d’être revenu, on soulevait des cailloux, voir les bêtes qui vivaient là… »



Nous restons là un moment à échanger dans cet endroit improbable, est finalement propice à causer de notre rapport à la nature, du comment on a vécu l’enfance à courir dans la campagne, à se forger une façon d’être au monde ; lui, il avait aussi la ferme comme terrain d’expérience ; il a transmis tout ça à ses filles.

Rémy regarde au-dessus et me dit que ça serait aussi bien de passer en remontant vers la route, à longer… On la devine juste derrière la haie, elle l’accompagne. Plus haut, de l’autre côté de la route, je sais qu’on trouve les terres pentues de la Tirmande. Le ruisseau de la cavée de la Tirmande arrive un peu plus loin, à Longhem.


Le retour se fait plus aisé, le terrain, relativement plat, est moins encombré de végétation… Il est temps de se séparer après ce beau moment où le temps s’est trouvé suspendu, tout proche du monde habité et pourtant loin, très loin, à la saveur d’un retour aux territoires de l’enfance.
