Ce jour, retourner avec Amandine, médiatrice à Labanque ; elle se lance à l’aventure avec moi, tenue adéquate, prête à crapahuter…
Retour à Mississipi, suivre le dédale de fossés jusqu’au champ labouré près duquel, la veille, avec Iannis, avions arrêté l’exploration…



Remonter le dernier fossé vers ce que je suppose être la voie de la Lacquette en dérivation. Plans en main, nous interprétons et nous nous lançons…
Le fossé accompagne les dernières propriétés, il en est la frontière, l’eau s’est faite rare, sentant fortement la vase et les berges, embroussaillées…
Un bras mort ?
Nous avons quitté la ville pour les champs.


Au bout, prenons à gauche, entrons dans un champ, de l’autre côté, il est bordé par le fossé que je cherche ; l’eau est fluide : la Lacquette redevient-elle ruisseau ?…
Elle arrive tout droit de Mississipi, doit bien être alimentée par quelques résurgences pour être si limpide…
Je me prends à imaginer que ce réseau de fossés a une fonction de drainage, passant récolter les eaux d’une zone humide, au Sud d’Aire, avec des regains qui lui donnent l’énergie de traverser le marais de Langlet…
La Lacquette semble s’être ramifiée en arrivant à Aire pour entraîner et détourner des eaux qui pourraient engorger la ville.
Mississipi… un delta artificiel ?


Sur l’autre berge, enfin, au fond d’un pré, un groupe de jeunes bovins ; sont loin, ils nous observent, intimidés. Proche, les mouvements effrénés d’un oiseau, une pie ; elle attire notre attention. L’oiseau est prisonnier d’une cage ; Amadine n’y tient pas, elle voudrait la libérer…
Tentons de trouver un passage. Ça sera une vanne, un peu plus loin, à l’angle d’un petit bois.




Amandine se lance, elle me raconte ses difficultés à progresser, elle se fait agresser par les ronces et les fils barbelés de la clôture ; semblent vouloir la retenir ; elle peste, s’esclaffe, insiste… Passer dessous, entre… Et finalement, en se tortillant, déboucher dans le pré.
Prudemment, s’avancer dans cette cet espace privé, jusqu’à la cage…





Elle me la décrit : d’une forme inconnue, fonctionnerait apparemment comme une nasse. Comment cette pie est-elle entrée ?
Ne trouve pas à libérer l’animal…
Me dit qu’elle se sent épiée, de là-bas, au loin, d’une maison où elle entrevoit quelqu’un qui l’observe.
Elle s’en retourne, lentement… déçue d’avoir abandonné l’oiseau à son sort.
C’est la campagne, habitée, apparemment ouverte… mais finalement contrôlée, question de propriété.
Mais pourquoi ce piège, cet oiseau ; la pie en était-elle réellement la cible ?


Poursuivre, longer le petit bois. A travers les frondaisons, des flaques d’eau, c’est inondé, marécageux. Tout s’explique, la veille, j’avais vu atterrir un héron dans cette zone…

Comme je l’avais noté sur la carte, l’eau doit passer sous le merlon qui longe la contournante qui mène vers Isbergues, sera pas possible de continuer à suivre la dérivation…


En attendant, sur notre droite, de l’autre côté du fossé, à nouveau, des propriétés : des fonds de jardin, avec porte d’accès à l’eau… des emplacements de pompes ; l’une d’elle est en place. Aucun doute, sont là pour alimenter les jardins…



Un ouvrage de béton avec une grille marque la fin du fossé…
Le cours d’eau se poursuit, souterrain…
Mais l’heure passe, bientôt temps de reprendre la route. Décidons d’aller voir, quand même, jusqu’au rond point que nous avons aperçu à droite, il se trouve sur la RD943.



Du bord de la route, nous scrutons au loin, pour déceler un accès en voiture, voir si nous pouvons poursuivre plus avant.
Avons repéré la ligne d’arbres qui doit signaler le passage du fossé.
Mais s’engager dans cette voie va encore nous éloigner de la voiture.
Renoncer… pour aujourd’hui.

15h45. En retournant, nous apercevons quelqu’un au niveau de la grille… Semble avoir une épuisette en main, ça m’intrigue… Aller voir.
L’homme farfouille au pied de l’ouvrage… Il a un appareil photo en bandoulière. Je m’adresse à lui : pas farouche, la conversation s’engage. Il m’explique ce qu’il fait… me cause de salamandres ; elles se cacheraient le long de la berge, sous les herbes… Il cherche à savoir si elles sont présentes… mais c’est pas le meilleur moment, nous dit-il.



Avant, dans un cours d’eau d’ici, il y avait des brochets, des anguilles et même des lamproies… J’ai un peu oublié le nom du cours d’eau, vers où… Peut-être ai-je mal entendu ?…
Avec son appareil photo, il prend des clichés qu’il met dans Facebook : Balade Faune Flore des Hauts de France… si j’ai bien pris note.
L’homme est aussi curieux de ce que je cherche dans ce coin, me demande si je m’intéresse aux bêtes qui habitent dans le fossé, lui dit que je me préoccupe surtout du cours d’eau, depuis la source jusqu’à l’exutoire…
Amandine vient en renfort, parle de son rôle de médiatrice, de ma résidence, du centre d’art Labanque… Je sais mon histoire peu évidente pour nombre de gens que je croise, mais il ne s’étonne pas plus, plutôt intéressé de rencontrer quelqu’un sur son terrain d’action, de pouvoir causer de cet endroit, du cours d’eau.


Nous dit qu’il est d’ici, de Mississipi, qu’il a joué, étant gamin, dans le petit bois que nous avons longé, qu’il venait pêcher là des bestioles et jouer avec d’autres enfants, à se balancer avec une corde dans les arbres…
Bref, je suis sur son terrain d’enfance.
Avec Amandine, nous lui racontons la pie, le piège, dans le champ à côté du bois ; à la description de l’endroit, il penche pour une cage-piège où a été placé l’oiseau pour servir d’appelant. Il connait l’agriculteur, il n’est pas commode…, sait qu’il est piégeur autorisé ; il doit chercher à attirer des pies pour les éliminer.
Il attend sa femme, elle ne tarde pas à apparaître au loin… Nous rejoint et nous raconte qu’elle aussi est du coin ; ils aiment venir par là tous les deux. Sont en retraite, de jeunes retraités.
Lui, c’est Dominique, elle, Corinne. Maintenant, ils habitent La Lacque, alors je raconte ma sortie avec Iannis, que j’étais là-bas hier.
Causer cours d’eau, l’affaire devient sérieuse : pas d’accord sur les appellations… Mais finissons par trouver un terrain d’entente, tirer ça au clair : je lui délivre mes informations à partir de la carte et lui ce qu’il connait du terrain.
Nous disent que la Laque (d’après moi) ou Lacquette (d’après eux) a baissé depuis une semaine… Ça corrobore ce que nous avons vu hier avec Iannis.
Avec le plan, je leur montre le jeu d’entrelacs entre la Laque et la Lacquette (enfin, cette dérivation…), ils semblent connaître certains endroits… mais ne se repèrent pas de la sorte.
Toujours cet écart entre la carte et le terrain… Comment les accorder ? Pas le choix, faudra aller voir !


Avec leur connaissance des lieux, je leur dit que j’aimerais bien qu’on se revoit.
Sont enthousiastes, prêts à nous embarquer-voir la fin de la Laque-Lacquette à se jeter dans le canal, ou passant dessous ? Suis un peu perdu…, je ne connais pas ; c’est très bien. Peut-être plusieurs exutoires ?…
Je n’avais aucune connaissance de cet espace entre Aire-sur-la-Lys et Isbergues, il correspond à la limite Nord-Est du bassin de la Lacquette.
J’avais un peu négligé ce dernier endroit, voilà une occasion de combler une lacune !
Avant de nous séparer, prendre leurs coordonnées, sont d’accord, se promettre de faire une balade ; j’espère fin mai… Amandine souhaite aussi être de la partie ; on s’imagine déjà !
Faudra que je leur en demande un peu plus sur ce qu’ils savent de la Lacquette, ici, à Mississipi, et jusqu’à La Lacque, bien sûr !… sur ce que c’est vivre auprès d’elle : en somme, la vie ordinaire avec la rivière. Dominique avait commencé à raconter, plus qu’à reprendre le fil…
Retour à Béthune par Isbergues, plus pratique d’ici, 16h45, il est temps.
*
Cette rencontre me questionne sur mon rapport à la Lacquette, aux vivants dans la rivière, ceux qui y trouve là ressource, refuge…
Me suis intéressé à ce qu’elle est, pas au contenu, ni particulièrement au véhicule… J’ai d’abord voulu surtout l’embrasser, l’aborder toute entière, dans sa relation à ce qui l’entoure, à ce qu’elle traverse, qui la façonne et qu’elle façonne.
Le risque, en me focalisant sur les animaux et les plantes, c’est de réduire la Lacquette à un milieu, un habitat pour… La vie qui s’y trouve se débrouille très bien avec elle, crée des relations : se cacher sur les bords (comme les poules d’eaux et des petits mammifères pour ne citer qu’eux), se reproduire (des anoures, des oiseaux, des poissons, des insectes), comme s’y abreuver (ne serait-ce que les vaches…), y trouver à manger (canards, prédateurs aquatiques…), et nous bien sûr… La liste n’est pas close.
Le risque, donc, est de finir par ne plus voir l’eau pour la source, le ruisseau, la rivière, le fleuve… Notre zoocentrisme est un puissant aimant. Faut essayer de changer de point de vue, de regarder comment la vie négocie, s’arrange avec la rivière… nous compris, comme je le fais déjà depuis le début avec mes congénères… Sauf que nous, finalement, avons assez peu de considération pour les cours d’eau et notre impact est démesuré… pompant, détournant, encombrant ou canalisant, polluant insidieusement…
