Samedi 9 avril 2022 | Impression de tourner en rond… comme un poisson rouge dans son bocal

Des tours et des détours

Je comprends bien maintenant la différence entre l’amont et l’aval, entre les collines de l’Artois au Sud-ouest et la géologie différente de la plaine des Flandres au Nord-Est. Cette situation conditionne le régime hydraulique de la Lacquette.

Dans une étude sur les écoulements et les crues des eaux de la Lacquette, j’ai relevé la nécessité de faire récit pour donner une compréhension depuis l’analyse factuelle. Comme d’habitude, le point noir : Witternesse…

Dans les années 90 et 2000, des stations de mesures avaient été disposées dans le bassin : Fléchin, Enquin-les-Mines, Serny, Estrée-Blanche, Quernes, Witternesse, Aire-sur-la-Lys.

Pour construire un modèle hydraulique, le document affine ses outils, en déterminant deux grands territoires quant au fonctionnement hydraulique et aux précipitations, la partie Sud-Ouest et la partie Nord-Est ; une division en 4 grandes super-régions hydrologiques… le sous-bassin versant de la Lacquette Amont, le sous-bassin versant du Surgeon, celui du fond de Longhem et de la Lacquette Aval… Et 3 zones d’influences des précipitations sur les mesures.

Finalement, la rivière résiste à la modélisation : pendant des périodes de crues, les mesures ne semblent pas délivrer forcément des résultats attendus, semblerait qu’en amont de Witternesse, une partie des eaux contournerait le matériel de mesure… vers le « France » (je ne trouve pas sur la carte…) et ne rejoindrait la Lacquette que très en aval, au niveau du château Saint-André !

Cela corrobore le fonctionnement en réseau des cours d’eau, des zones d’expansion qui trouvent leur chemin à travers d’autres cours d’eau, nombre de fossés…

En outre, il est constaté que le débit moyen varie très fortement d’une année à l’autre, une explication simple mettrait sur le compte des états de sécheresse du sol et d’une nappe plus basse… qui absorberait une bonne partie des eaux de précipitation ; l’inverse provoquant un débit plus fort issu des écoulement direct dans la rivière. Voilà qui est entendu… on enferme pas la Lacquette comme ça dans un modèle. Tantôt j’avance, ou crois avancer, stagne ou même recule…

Courir après les chiffres ne semble pas m’apporter tant que ça une meilleure représentation de la Lacquette.

La rivière « respire »

Maintenant, il ne me faut pas considérer la rivière que dans sa partie aérienne, elle est autant souterraine qu’aérienne, en lien permanent avec le sol de son lit, ses berges… et échange avec la « nappe d’accompagnement », difficile d’ailleurs à délimiter. On nomme alors « zone hyporhéique » l’interface eaux superficielles et souterraines. Elle a une fonction très dynamique dans ses échanges, ça dépend bien entendu de la perméabilité et des pentes d’écoulements. C’est une zone de mélange entre les eaux de surfaces et les eaux souterraines, donc aussi un lieu d’échange entre le souterrain et la surface !

Il faudrait donc augmenter la rivière de son lit plus ou moins étendu, de la vallée même ! et aussi sur sa longueur, avec des variations de conditions d’échange, en fonction de l’évolution géologique… D’où mon questionnement à savoir repérer des endroits de pertes en lien avec les terrains traversés ! Et vu que le cours d’eau a été parfois détourné, canalisé pour alimenter des moulins, des portions perchées sont peut-être LES lieux de pertes ?… comme ils sont des endroits de débordement lors d’inondations.

S’entendre à étendre la rivière à des réseaux ramifiés latéralement et pas seulement aux berges, à la couche immédiate. Le phénomène d’éponge des abords devrait faire considérer que la rivière étendue se gonfle et se dégonfle en fonction de l’état des précipitations, des saisons… La nappe tend ainsi à remonter ou se vider selon…

La rivière est ainsi un objet bien différent de l’hydrologie apparente du fonctionnement d’un bassin, du phénomène qu’on perçoit de prime abord… Ce n’est qu’une partie émergée de l’iceberg. Beaucoup d’eau passe sous les ponts – c’est comme l’histoire des mycorhizes en forêt – on ne voit que la surface des choses, que ce qui est apparent : une eau de rivière-qui-coule-devant-nous, et nous, on agit d’ailleurs principalement en surface, avec les réseaux de fossés, avec la surface cultivable, sur notre socle de vie de terrestre.

Quoique, bon, d’accord, dessous… les puits, de forages, artésiens, sont d’aveugles piqûres dans la peau de la terre qui pompent l’eau des nappes… Mais ça n’enlève rien au mystère que j’éprouve, comme celui du surgissement des sources, qui sont autant de fontaines naturelles qui s’ouvrent sur le monde d’en bas.

Elysée Reclus écrivait qu’ « … il nous est facile de comprendre pourquoi les Arabes, les Espagnols, les montagnards pyrénéens et tant d’autres hommes de toute race et de tout climat ont vu dans les fontaines des « yeux » par lesquels les êtres enfermés dans les roches ténébreuses viennent un moment contempler l’espace et la verdure. Délivrée de sa prison, la nymphe joyeuse regarde le ciel bleu, les arbres, les brins d’herbes, les roseaux qui se balancent ; elle reflète la grande nature dans le clair saphir de ses eaux, et sous ce regard limpide nous nous sentons pénétrer d’une mystérieuse tendresse. » (« Histoire d’un ruisseau »)


La rivière n’est pas un long fleuve tranquille…

Elle transporte, emporte, prélève, apporte, échange avec son environnement, au fil de l’eau… C’est une zone de mélange, un fluide qui relie tout, un lien interstitiel avec ce qui environne, seulement c’est une partie visible en échange avec le milieu aérien aussi, mais ça reste minime dans le grand cycle de l’eau (de l’ordre de 16 milliards de m³ de précipitations sur le bassin Artois-Picardie*, 20 % partent en infiltration, soit 3,5 milliards de m³ et 5 % seulement en ruissellement, soit 800 millions de m³ d’eau), dans ce lieu d’interface libre, entre l’air et le sol, elle abrite une vie spécifique, aquatique avec une gradation du moins humide l’immergé, ou au temporairement immergé/émergé.

Il est vrai que je n’ai que trop regardé la Lacquette comme liquide, avec un flux, des actions mécaniques et nos interférences humaines…, pas trop la vie qu’elle abritait. Mais bon, nous sommes tellement plus habitués à regarder les petites bêtes, à pêcher les poissons ou à observer les canards… que comprendre la rivière d’un autre point de vue, justifie bien quelques détours, de remonter à la source, y compris de nos emmerdements…

Alors, je vais m’écarter encore une fois de ces chemins et me reconsidérer, moi, vivant, à l’aune de cette eau qui m’habite : je suis un porteur d’eau, je la transporte à l’intérieur de moi, me déplaçant hors de l’eau, dans l’aérien, mais bien collé au sol par la gravité ; mes réserves d’eau sont stockées, enfermées dans mon sac de peau… Je m’aventure sur terre…

Et si je retournais à l’eau ?

Changer d’air

L’idée que je pourrais échanger avec la rivière, en songeant à notre bain quotidien dans l’atmosphère terrestre : respirer, nous mouvoir, être en contact permanent, en dedans, au dehors, comme des poissons dans l’eau…

Ben voilà, « comme des poissons dans l’eau ».

Est-ce qu’entrer en contact avec la Lacquette me ferait quitter mon monde atmosphérique pour celui liquide de la rivière ?

Ma peau esquissera-t-elle une relation par osmose avec l’eau de la Lacquette ?

Déception

Paraît maintenant que, lorsque je constate les rides qui fendent mes doigts et mes orteils – la peau devenant toute fripée – ce ne serait pas l’eau qui s’infiltrerait à travers la couche de ma peau pour en gorger les cellules. Des chercheurs du laboratoire 2ai dans l’Idaho aux États-Unis en 2011 et d’autres scientifiques de l’université de Newcastle en 2013 ont découvert que ce phénomène pourrait être une réaction de notre corps qui s’adapte à un milieu humide.

Tant pis… Changer de monde ne me fera pas interagir de cette manière avec la Lacquette.

L’eau diffuse, partout, autour, dedans, qui me soutient, plus ou moins… et qui m’emporte…

Mais rien qu’en trempant mon doigt dans la rivière, changer de milieu… Hmmm.

C’est un peu changer de monde, non ?

Des vies, dedans… Devenir un peu poisson ?

Bah, quant à la faire couler en moi, la boire…

Hmmm, là, j’hésite.

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* Dans le bassin Artois Picardie, est considéré qu’en moyenne, la quantité d’eau efficace (non évaporée ou consommée par les plantes) est de 186 mm / an et par m².

Poster du n° 00 d’En suivant la Lacquette, avril 2022
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Auteur : Gilles Bruni

Gilles Bruni est né en 1959 à Nantes et vit à Clisson. Son œuvre se concentre sur le paysage, l’écologie du lieu, ses habitants et leur histoire. Gilles Bruni a longtemps collaboré avec Marc Babarit à la création d’installations paysagères, en Europe et en Amérique du Nord. S’il travaille seul aujourd’hui, c’est toujours dans la rencontre avec des lieux, des habitants.

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