Départ vers 9h30, direction Estrée Blanche, Cuhem… La tempête a fait de la casse, vu ça le long de la route… Des arbres brisés, leurs moignons ; ils ont déjà été coupés, débités, évacués… Les sols sont trempés, les cours d’eau vifs….
10:40, arrêt à Fléchin, avant d’aller chercher la « Douce Fontaine », source de la Lauvet. J’avais idée d’aller à la mairie et me laisser aller au hasard des rencontres. Raté, fermé les moments où je suis disponible. Je regarde autour sur la place et décide de tenter le café, pourrait même servir à manger le midi…

Quelques anciens sont assis, petit verre sur la table ; derrière le comptoir un homme d’une soixantaine d’année, deux personnes au bar.
C’est clair, tous le monde se connaît ici. En demandant un thé, j’interroge le patron sur les cours d’eau dans le coin ; me propose d’étaler la carte sur une table, et je me lance sur cette affaire du Puits sans Fond qui serait en fait le Surgeon…
Il ne sait pas trop me répondre mais les voisins de tables, si ! Seraient même plutôt bavards les deux anciens…
Je note l’entrée d’un nouveau personnage dans le café ; le patron a disparu de la scène et les deux hommes qui étaient accoudés au bar prennent une porte à gauche et disparaissent…
Mes deux compères, Lulu et Claude, évoquent le territoire, chacun à sa manière. Lulu est de Fléchin et Claude, de Flebvin… Lulu est le plus éloquent, connaît bien le coin et, entre leurs souvenirs et des anecdotes du coin, j’apprends quelques infos, mais c’est l’arrivée de Georges qui change la donne. C’est un ancien élu. Il finit par s’asseoir, passe commande et offre sa tournée ; pour moi, juste un autre thé… Pas le moment de prendre une bière.
Je n’avais pas remarqué, le patron a changé… C’est un homme d’une quarantaine d’année qui sert, c’est le neveu paraît-il. Par contre pour manger ici, c’est raté, ça fait déjà plusieurs années que le patron a arrêté. Une femme d’un certain âge arrive et passe derrière le bar. On nous regarde, je devine bien que je suis l’animation de la matinée. Les hommes qui étaient sortis par la porte à gauche reviennent…
Georges en connaît pas mal et ne se laisse pas tenter par les digressions de ses compères : il regarde la carte avec moi, avec assurance il pointe l’endroit au-delà duquel c’est pour lui le Surgeon, avant c’est bien le Puits sans Fond… Avec mon crayon il corrige sur la carte : le Surgeon naît de la rencontre du cours d’eau qui traverse Fléchin et du Puits sans Fond, au niveau du Pré de Boncourt, point !
Le jeune serveur nous écoute avec une certaine attention ; la femme est partie derrière, empruntant le couloir qui dessert l’espace privé du café ; les hommes qui étaient au bar finissent par partir… Tout se déroule calmement, avec l’habitude d’un scénario bien rodée, entre ceux qui vivent leur vie à table (nous) et les autres, qui passent un moment, et s’en repartent vaquer à leurs occupations.
J’en profite pour demander à Georges à quoi correspondent ces appellations dans les zones agricoles sur la carte, comme « la Campagne » ou « les Longs Buissons » du côté de Pippemont. Georges les appellent joliment les lieudits des champs. Évoquer ces ensembles de parcelles, c’est situer des lieux dans lesquels on travaille, comme l’ancien agriculteur rencontré à La Tirmande… La carte en est constellée, c’est la poétique des champs : « le Bois des Agneaux », « les Corrissets », « le Bosquet », « la Grande Pièce », « la Verte Rue », « les Prés Linettes »…
Et pour les sources ? Georges confirme que c’est bien celle du Puits sans Fond à Honninghem qui est à la source du Surgeon. Lulu me dit que l’eau qui vient de Flebvin a pu arrêter de couler, mais n’a jamais vu celle d’Honnighem tomber à sec.
L’homme qui servait derrière le comptoir quitte la scène et sort par le couloir qui mène dans la partie privée ; le bar ne reste pas désert longtemps, un homme assez jeune entre… Il s’installe et nous écoute à son tour.
Je dis au trio qu’en allant à côté au Trou sans Fond, j’ai vu une maison, paraît que c’était un lieu d’élevage de truite. Connaissent tous l’endroit, Lulu évoque la qualité de l’eau et sa fraîcheur ; Georges ajoute qu’elle est toujours à 10-11° C, les responsables de cet élevage étaient des danois, ils faisaient produire des alevins… Mais c’est fini de temps là.
Maintenant, j’annonce que je veux aller à la Douce Fontaine, c’est la source qui manque dans mes repérages, elle alimente la Lauvet.
« La Lauvet ? » Lulu corrige, la nomme la « Lauwette », sans doute dans l’ancien parlé, Ch’ti.
L’homme au comptoir entre dans la danse, Monsieur Binet, il connaît bien le coin, il est chasseur et pêcheur. Me dit qu’il va falloir des bottes, et même peut-être plus…, vu l’état des terres en ce moment ; la source est dans le Bois d’Aunes.
Derrière, dans le couloir de l’espace privé, ça s’active : tous les acteurs reviennent sur scène ; ça sent l’heure des comptes… Georges s’en va régler sa tournée et quitte la salle, s’en retourne chez lui.
Ça ne traîne pas maintenant, avant que tous le monde ne quitte les lieux, j’en profite pour demander où déjeuner dans les parages. Tous s’accordent pour m’indiquer le « Vert Dragon » à Auchy-au-Bois, un routier sympa où on mange bien, sinon, y’aurait bien Beaumetz… J’opte pour Auchy-au-Bois, m’y suis déjà arrêté avec Didier Vivien lors de notre grande virée initiatique sur le territoire.
Claude et Lulu se lèvent et s’en vont payer leur dû ; ils saluent cordialement ceux qui restent encore, et partent chez eux… A mon tour de régler, je prends congé, cet endroit était fort agréable.
*
Après ma pause du Vert Dragon, où j’ai déjeuné en compagnie de 3 autres clients, je sens le vent qui se lève, les nuages défilent sacrément vite…
Remonter sur Westrehem, sur la ligne de partage du bassin de la Lacquette, le vent chahute la voiture, elle tangue.
A Fléchin, je tourne sur Boncourt et m’enfonce résolument dans la campagne ; petite et déserte est la route… Je l’ai même prise un temps pour un chemin agricole… La carte m’indique de traverser le carrefour et de poursuivre dans la direction de Cuhem… Ça, c’est sur le papier, plus d’indications depuis un moment : le paysage qui est devenu collineux ; suis entré dans la Vallée de la Chaine, la route serpente mollement… Et le vent qui forcit, la nouvelle configuration du terrain doit faciliter la circulation des courants d’air…




Chercher des yeux un chemin sur ma droite : le bois au loin semble correspondre. 14:20, je sens que je touche au but ! Un chemin plonge vers le bois ; je m’arrête prudemment dans l’entrée et pars à pieds tester la descente ; le vent me bouscule ! Je titube, retour à la voiture… Avancer lentement avec le véhicule… Je doute… M’arrêter, tenter un demi-tour… péniblement… et pour finir : m’embourber, argh ! la voiture patine…


Après plusieurs tentatives infructueuses, remonter difficilement la pente… Surtout, ne pas s’arrêter !… et se garer prudemment à l’entrée.


Bon, il est temps de mettre les bottes et de partir à la recherche de la « Douce Fontaine ».




D’abord, retourner où j’en étais avec la voiture et commencer à fouiner, à observer les signes alentours… J’en déduis rapidement que j’entre sur le territoire des chasseurs. En bas, à gauche, un bassin récemment creusé capte l’eau de la source. Une passerelle qui fait office de barrage s’ouvre sur un espace qui a été tripoté : grillage, buses… Ils délimitent un bassin ; l’eau est toutefois limpide, un signe d’importance : suis sur la bonne voie…



Impossible de traverser ou de passer sans escalader la butte sur ma droite. Celle-ci sépare le bois des champs, elle est artificielle, mais comment l’interpréter ? Pour faire un lit à la source, un bassin ? Il est tout en longueur, semble être dans les 5 m de large voire plus.





Un chaos d’arbres fraîchement tombés me barre la route, sans doute l’effet de la tempête qui a sévi avant le week-end. Bon, rebrousser chemin, et remonter le cours de l’eau à l’aveuglette, en longeant le champ. Chercher un passage : le fossé boueux ne m’inspire pas confiance… Je note de temps en temps des coulées animales et de vieilles planches moussues faisant office de passerelles.





Finalement, je trouve un point de traversée, agrémenté d’un avertissement : « Propriété privée ». Continuer malgré tout…
Descendre un chemin peuplé de vestiges assez énigmatiques, propres à l’activité des chasseurs ; semblent à l’abandon ; j’en interprète certains comme étant des abris de nourrissages… et des cabanes… L’une d’entre elles est plus complexe, un laurier palme s’est couché dessus et, derrière : LA source !





Enfin… plutôt discrète, c’est le début de ce long fossé ; je cherche son point d’apparition… et finis par remarquer une forme d’eau bombée, la marque d’une remontée… Elle sort d’un embout métallique, comme ceux vus dans les cressonnières…

Ailleurs, je commence à repérer des taches grisâtres sur le fond plus sombre du bassin. Elles me laissent supposer d’autres points de résurgence. Quelle était la fonction de ce bassin ? Y aurait-il eut une cressonnière ici ? Dommage que le chasseur vu au café de Fléchin ne soit pas avec moi !


En suivant le mouvement de l’eau, je retombe sur le chaos d’arbres et cherche un échappatoire pour repasser le film à l’envers, par le champ labouré et retrouver le plan d’eau…

Hormis le nouveau bassin à proximité du chemin, cet endroit recèle des vestiges d’occupations, je ressens un abandon. Comme pour confirmer ce sentiment, je retrouve la vieille caravane aperçue non loin du nouveau bassin, à l’entrée du bois. Et pourtant, pour démentir cette impression, en m’approchant… je vois qu’un arbre est tombé là… a déjà été débité… C’est donc fréquenté !







Le vent semble avoir encore forci… une nuée approche, le ciel s’assombrit rapidement… Le temps de gagner la voiture et une bruine s’installe, me cinglant le visage au rythme des rafales… Des gouttes d’eau maculent la vitre, recouvrant le paysage d’un effet aquatinte. Cet épisode pluvieux clôt la quête de la source de la Lauvet, il est 16:25.


En repartant, je m’arrête à la sortie de Cuhem, l’envie de revoir le pont sous lequel coule vivement la Lauvet empressé de rejoindre le Surgeon… Suis maintenant à la limite de Fléchin ; je m’arrête au bord de la route, à l’entrée du chemin qui doit mener au champ où coule le Surgeon…



La carte confirme : j’entre dans « le Pré Warin », un fond de vallée, mais la Lauvet ne poursuit pas sa course éperdue à travers champ, elle a été contrainte de prendre un virage à 90°et de patienter un peu, avant de pouvoir se mêler au cours majeur.
Je ne peux m’empêcher d’aller jusqu’au Surgeon… voir son gabarit : il coule vivement derrière la ligne des arbres.




17H00 : je peux quitter ce cours d’eau avec lequel j’ai partagé un moment, entrant dans son monde fait de bois et de champs, pour le voir s’émouvoir, se précipiter ou s’étaler mollement…


J’ai comme l’impression de passer mon temps à détricoter le maillage que les habitants de ces lieux ont patiemment tissé, cherchant à dénouer les fils de l’eau de ce sous-bassin, en remontant leur cours, jusqu’à leur sources… levant, en quelque sorte, une partie du voile paysager qui recouvre le Surgeon et ses affluents.