Jeudi 9 décembre | A la confluence de la Lacquette et du Surgeon, le souvenir d’un moulin


Etre à l’heure… J’ai rendez-vous avec Bernard Delétré, le maire d’Estrée Blanche, il doit m’emmener chez madame Fovet, sur la route de Fléchinelle. Il m’a prévenu qu’elle aura sa fille pour nous accueillir, Marie-Thérèse est âgée, a fêté il n’y a pas longtemps ses 90 ans.

Avec monsieur Delétré, nous parlons du site que je viens voir, il connaît bien le coin, il est d’ici, il a travaillé à côté dans sa jeunesse ; au ‘Gamm Vert’, nous entrons dans la cour et me montre, étendant ses bras en l’air, l’emplacement du moulin, j’ai une image avec moi. Me dit qu’il a été démonté il n’y pas si longtemps… M’invite à m’avancer à la clôture et jeter un œil sur la Lacquette, je me rends compte que je suis tout près de la route : l’axe Thérouanne – Rely, mieux connu ici sous l’appellation de chaussée Brunehaut. En face, légèrement sur ma gauche, une passerelle et face à moi, un parement de pierre. Ce serait un vestige des aménagements du moulin.

Nous ressortons de la cour et prenons de suite à gauche la maison, celle de Marie-Thérèse. Une dame nous ouvre : sa fille, Christine. Après les salutations d’usage, nous gagnons la porte d’en bas, celle qui nous permet d’accéder directement au jardin ; je jubile : une avancée sur l’eau, comme un ponton couvert d’une toiture… J’y accède prudemment en passant par-dessus un grillage, est devenu fragile, Christine me dit que c’était l’endroit où son père, le mari de Marie-Thérèse aimait à venir s’asseoir, regarder et écouter la rivière ; il l’avait construit à cet intention, son plaisir. Avec délectation, je regarde les éléments bouillonner depuis mon poste d’observation : la Lacquette et le Surgeon se mêlent ici même…

Au-dessus, sur la pointe, un chien, une clôture ; en face de moi, j’aperçois une construction à travers le rideau d’arbres et, sur ma droite, une autre construction ; enfin, la passerelle… Tout cela paraît en friche mais, visiblement, c’était occupé.

Besoin d’explications, je sollicite mes hôtes tout en ressortant du promontoire ; suis invité à les suivre dans la maison, plus facile de causer au chaud… Bernard nous annonce qu’il va prendre congé de nous, il a un rendez-vous ; au passage je fais quelques photos…

Christine me fait avancer dans le salon. Marie-Thérèse s’est installée dans un fauteuil près la fenêtre, Christine s’assied en face de moi ; la table me sert à étaler la carte et quelques documents : une image de l’ancien moulin et des fragments du cadastre napoléonien.

Je leur fait part de ce que j’ai appris sur le coin, de ce que j’ai déjà vu du Surgeon en remontant la route de Fléchinelle… qu’il aurait été détourné… Me racontent alors un épisode d’inondation, l’église, en 99 ; Marie-Thérèse se lève, tire le rideau et me montre le terrain en face, de l’autre côté de la route. Le Surgeon y avait repris son cours à cette occasion… Je reconnais la ligne de saules que j’étais allé voir avec Johann Lefèvre. Quelqu’un d’Estrée Blanche avait loué la salle omnisports pour une fête, celle-ci avait été bien inondée, de l’eau boueuse avait tout envahi… S’en souviennent encore ici. Heureusement, ils ne sont pas trop sujets aux inondations.

Christine se joint à notre échange et elle m’explique qu’en face, la ligne de saule correspond au lit naturel du Surgeon. Je raconte que je m’étais interrogé au sujet de ce fossé en partie effacé lorsque j’étais allé là-bas en octobre avec Johann Lefèvre. Aujourd’hui, ce vestige se retrouve entre un chantier en devenir et la friche que nous voyons…

Quand j’évoque le cours d’eau qui se jette dans la Lacquette à côté du château de Créminil, celui que je vois sur la carte, j’évoque Rémy Hammeux qui m’avait dit avoir joué enfant dans un affluent, non loin du château, était-ce celui-ci ? La mère et la fille se regardent, jaugent leurs connaissances des lieux, cherchent dans leurs souvenirs : Christine penche pour le Vaudas ou les Vaudas… On voit que ça correspond au nom d’un lieudit sur la carte, mais pas de nom de cours d’eau… Parler du château ravive des souvenirs, une tante de Marie-Thérèse qui travaillait au château ; c’était à l’époque de l’ancien propriétaire, la famille Lhéritier. Les enfants de Marie-Thérèse venaient jouer là à l’occasion ; Christine se souvient bien, faisait de la barque dans les douves…

Sur le plan, nous cherchons des indices et comparons avec le cadastre napoléonien. Marie-Thérèse nous rejoint et, avec force de souvenirs, à l’examen des documents, nous parvenons à refaire une histoire possible du lieu :

Dans le jardin, nous avons bien vu d’une part, la pointe du terrain qui est à la confluence, elle semble ne pas avoir changé.

D’autre part, à droite, la passerelle et la paroi de pierre blanches qui signent bien l’emplacement du moulin ; nous devons tourner l’ancien cadastre, il n’est pas orienté au Nord, on s’y perd…

Par contre, le fossé en face, de l’autre côté de la route, correspondrait bien à l’ancien lit du Surgeon, ce qui explique qu’à l’occasion, il puisse y revenir…

Sur les anciennes cartes, on se rend bien compte qu’il y a des bras, des bras de décharges peut-être ? Côté Lacquette, sûr, pour soulager le moulin s’il y avait trop de débit. Le Surgeon a été détourné, pensent-elles, pour renforcer la Lacquette et apporter plus de puissance au moulin.

On peine à trouver un sens à tous ces bras, ont disparu, on n’a plus la mémoire… Ce qui nous semble aussi plausible : le détournement le Surgeon a pu lieu pour l’usage de la mine de Fléchinelle, un peu plus haut sur la route… Marie-Thérèse nous dit se souvenir que, quand elle était jeune, avoir vu couler noir le ruisseau de Vaudas. « Les mines lavaient le charbon, avaient besoin d’eau ». Faudra que je redemande aux habitants rencontrés en octobre, près du puits de Fléchinelle, Christian vu avec Didier Vivien et Michel Deneuféglise, lorsque je m’étais arrêté pour voir le détour du Surgeon…

Marie-Thérèse garde vif le souvenir du moulin, l’avait vu déjà il y a 80 ans, « il par la suite bien été modernisé… il faisait de la farine » ; Christine a pu le connaître encore ; puis tout s’est arrêté et la mairie a pu le démolir il y a une dizaine d’années…

Lorsque j’évoque le train qui venait de la mine, avec ce pont – un vestige sur lequel Bernard a eu un poulailler – que j’ai vu avec Johann Lefèvre, Elle me raconte que le chemin de fer passait effectivement de l’autre côté, derrière une bande de terrain, en fait derrière la cabane que j’ai aperçue en face, celle de M. et Mme Delvard, et à la pointe où j’ai vu le chien, c’était le terrain de M. Fievet. Mais elle rajoute que ce sont ses repères, aujourd’hui, ce ne sont plus les mêmes propriétaires aujourd’hui…

Maintenant, la confluence des deux cours d’eau a pris corps : le tissage des récits entendus avec les documents accumulés ont fait naître des images toujours plus précises de la circulation de Lacquette et du Surgeon à travers le village. C’est en même temps une histoire des lieux qui remonte, une histoire pas si lointaine… avec des transformations parfois récentes, une mémoire encore vive…

Christine m’indique où je vais pouvoir trouver le Vaudas, il passe d’après elle sous un pont à la sortie de Longhem, sur la route qui va à Liettres ; pour elle, c’est là que je le trouver avant qu’il ne se jette dans la Lacquette : «  le Vauda passe dans Longhem ; presqu’à la sortie, on voit le pont ». « Il passe aussi au Transvaal », rajoute Marie-Thérèse. Elle connait. Elle a habité là, son père était mineur. A la fermeture ses parents sont partis à Valencienne, c’était dans les années 50 ; pas elle, est restée là… Dit aussi que Christine est née ici, dans cette maison d’Estrée Blanche.

En repartant, j’ai la ferme intention d’aller voir ce pont. Mais avant, je contourne la rivière, je marche et remonte la route de Thérouanne, tourne à gauche dans la rue de la Lacquette, puis une impasse qui longe l’autre rive, je reconnais là où je suis allée, j’ai conscience que je teste mes nouveaux repères… Plus avant, je reconnais l’étang et le champ que je voyais de puis l’autre rive, lors de ma sortie avec Johann. Rassasié, je retourne à la voiture.

Obstinément, je suis en train de chercher, je veux trouver ce cours d’eau qui se délivre dans la Lacquette à la sortie de Longhem. A la vue du château de Liettres, je m’arrête, on le voit bien maintenant que les feuilles sont tombées ; j’ai aperçu de l’eau derrière la haie qui longe la route… Cela impose un nouvel arrêt, près d’une maison cette fois, le long de la route, pas d’autres possibilités… Traverser la route et observer par dessus la haie, en contrebas, bah, l’eau qui arrive sous la route n’est un filet, des eaux de ruissellement, une bouche d’égouts de part et d’autre de la route renforce mon appréciation. Par contre, j’aperçois un autre fossé, je ne sais pas trop quel est son statut… Pas un cours d’eau en tout cas.

En revenant à la voiture, je croise un quidam, lui demande s’il sait quelque chose : rien… n’est pas d’ici.

Me rendre un peu plus loin et là, un pont, LE pont !… je me gare où je peux. Aller examiner : c’est mon premier repérage dudit Vaudas, à trainer près du pont, à causer du ruisseau à une jeune femme qui est sortie d’une maison sise à côté, mais rien, ne connait pas, ne semble pas s’y intéresser non plus. Les gens que je croise, plutôt jeunes, ne connaissent pas, sans doute pas d’ici, pas de racines, n’ont peut-être pas tissé d’histoires avec leur lieu de vie ?

En regardant autour, je remarque un chemin entre deux maisons , je finis par m’engouffrer, c’est devenu un chemin de randonnée, bien taillé, le GR 145 Via Francigena ; à droite au bout d’un pré, le château de Liettres s’exhibe orgueilleusement, me remémorant les enluminures des très riches heures du Duc de Berry. J’arrive sur un pont, enfin je le devine plus que je ne le vois, l’ouvrage m’apparaît d’importance, il est masqué par une végétation de sous-bois, l’accumulation de litière forestière a gommé ses formes…

Une femme avec un chien se tient pas loin, je lui demande le nom du cours d’eau qui coule dessous : « ça doit être la Lacquette, faudrait descendre, il doit y avoir une pancarte près du pont. »

Rien !… Par contre, des traces bien visibles du débordement récent : une clôture semi immergée, avec des laisses de crue, pendantes. Je déplie ma carte, j’en conclus que ce ne peut être que la Lacquette.

Je suis sous le charme de l’endroit, c’était inattendu ; je me rends compte que je peux poursuivre mon exploration : longer, une clôture ouverte, trouver en autre un plus loin, elle a été piétinée… Des pêcheurs ?

Joie : j’arrive à la confluence du ruisseau et de la rivière… J’aperçois des maisons, les jardins vont jusqu’à la rivière ; celles-ci doivent être le long de la route… Derrière moi, la plaine, le fond de vallée de la Lacquette, des saules bordent les prés… Tout près, des saules spectaculaires, creux, semblent bien vieux. Je vais les saluer : les approcher, tourner autour ; je suis rester un moment à jauger l’endroit, à apprécier… Au loin à gauche, on devine le château de Créminil. Tout doucement, j’augmente mon parcours des rives de la Lacquette et la connaissance de ses affluents, toujours plus nombreux…

A mon prochain séjour, je chercherai en apprendre plus sur ce ruisseau : remonter le Vaudas. Si Christine l’a nommé ainsi, d’autres l’appelle-t-il pareillement ? Sur la carte IGN, rien… Le statut des cours d’eau n’est jamais évident ; s’arrêter aux ruisseaux et à la rivière ne me suffit pas, de nombreux bras alimentent la Lacquette ; qu’il soient irréguliers ou temporaires, de simples fossés ou des ruisselets, peu m’importe, c’est la bassin tout entier qui fait ce cours d’eau.

Temps de poursuivre ma route, je dois rentrer à Béthune, doit être 16:30, le jour a bien baissé. C’est ma dernière sortie d’exploration de l’année, je reviendrais début janvier 2020…

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Auteur : Gilles Bruni

Gilles Bruni est né en 1959 à Nantes et vit à Clisson. Son œuvre se concentre sur le paysage, l’écologie du lieu, ses habitants et leur histoire. Gilles Bruni a longtemps collaboré avec Marc Babarit à la création d’installations paysagères, en Europe et en Amérique du Nord. S’il travaille seul aujourd’hui, c’est toujours dans la rencontre avec des lieux, des habitants.

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