Chance, la météo est correct, le soleil pointe : bel après-midi en perspective ; rendez-vous à 15:30 chez le cressiculteur de la rue des Prés. Mais avant, je veux repasser par le marais à Blessel, montrer à Fabienne, refaire des photos après les épisodes de pluie.
En passant par Witternesse, s’arrêter au pont, voir l’évolution de la Lacquette. Avec de meilleures conditions météo, nous allons pouvoir prendre le temps de regarder. L’eau a baissé.


Retrouver la cressonnière à Blessel, mais je me trompe à la sortie de Witternese, alors faut remonter sur Blessy et redescendre par la petite route sur la D 159… Pas grave, c’est tout près… Montrer l’emplacement de la cressonnière à Fabienne et filer retrouver le Madi de Blessel. S’arrêter, et observer plus attentivement les lieux que mardi, il pleuvait trop : aller voir les fossés, le pont et le Madi et, sur un des côtés, le marais qui semble tenté de redevenir marécage : roseaux et fouillis végétal.






1155 rue des Prés : on aperçoit les véhicules de l’entreprise. Je m’annonce, la dame sursaute, je l’ai visiblement surprise ; elle nous indique où retrouver son mari, il est en train de récolter dans la cressonnière.
Le soleil est radieux. Bertrand Bouclet est dans un bassin, en cuissardes. Il s’affaire à remplir des cagettes posées sur le côté. Nous nous approchons pour le saluer et le regarder faire. Je commence à lui poser des questions sur son activité : « c’est pas profond, le cresson pousse à 5-10 cm de profondeur, si je suis enfoncé, c’est la vase ; ici l’endroit s’appelle les tourbes. » Je retrouve là l’homme affable que nous avions rencontré, la parole généreuse, nous expliquant sans retenue la cressonnière.






Il se hisse hors du bassin.
« Vous n’avez pas froid dans le bassin ? »
« Non, l’eau est à 10 degré, c’est plutôt quand on sort qu’on sent le froid. »

Sommes prêt à le suivre : aller jusque dans le marais – le summum de ma curiosité – et approcher le grand fossé qui se jette dans le Mardyck, de l’autre côté, rue de Montbus.



« Vous avez des bottes », nous dit-il en regardant nos pieds, un poil dubitatif… Je réponds que je vais aller les chercher dans la voiture ; Fabienne nous assure que c’est bon pour elle, ces bottes en cuir feront l’affaire.




Bertrand nous entraîne derrière lui, il nous présente méthodiquement des arrivées d’eau, des puits artésiens, des rigoles d’évacuations. Il évoque les travaux qu’avait fait l’ancien cressiculteur : « là, c’est la sortie qui rassemble les eaux, on voit qu’ici il devait avoir un vanne, il avait sans doute construit ça pour contrôler en cas d’inondations. » Démonstratif, il nous montre, descend pour atteindre la glissière du batardeau. « Il devait utiliser une pompe pour rejeter l’eau de l’autre côté lorsque ça menaçait d’inonder. »
« Mais où part cette eau ? »
« Elle va dans le fossé qui passe derrière l’étang (on le perçoit à travers la végétation), il rejoint le Mardyck. »
Nous sommes surpris par un tel dispositif, dans les rigoles coule vivement une eau limpide, je note qu’il y a 3 bras, l’un provient du bas de l’exploitation, un autre du haut et le canal de sortie vers le fossé. Il nous explique que les eaux sont conduites sur les côtés, rassemblées et acheminées vers cette sortie. Raconte que ce n’est pas évident, il n’a qu’un dénivelé de 2 cm avec le fond de son terrain. En bas, il a été inondé récemment : « le cresson souffre de l’immersion, c’est une plante semi-aquatique. Ça et le froid, et les feuilles deviennent marron »… il nous montre.



« Et pour les semis, vous faites comment ? »
« On fait l’été, on vide l’eau des bassins, le cresson ne lève pas dans l’eau, faut 15 jours. »
Il produit ses graines, les récoltent à la main : « elles sont toutes petites, viennent dans des siliques, comme le colza, c’est une brassicacée. »



Il faut donc imaginer l’exploitation comme un ensemble de bassins savamment reliés à des rigoles souterraines d’évacuation d’eau… Là, on ne voit rien, on ne devine pas non plus au premier coup d’œil, faut l’éduquer ; après s’être fait expliqué, nous commençons à voir la cressonnière autrement.

En passant, il nous montre ses serres, une tentative pour faire pousser autrement son cresson : « il pousse trop vite, bien sûr, on peut récolter un peu vite, mais regardez, les tiges sont trop hautes, la densité est faible ; je voulais essayer, pas convainquant. » Cette fois, nous voyons l’étang par dessus le muret, c’est de là que viennent les cris moqueurs qu’on entend par moments, des canards s’égayent dans l’eau…

Je lui demande s’il y a d’autres cressiculteurs dans le marais de Blessy, il en resterait 5… Un voisin, là, à gauche, il nous montre une bâtisse. Mais il n’habite pas là. Il nous énumère et localise les producteurs, mais je ne suis plus bien, trop d’infos… L’un deux a la cressonnière à Blessel. Bertand, lui, a 5 autres lieux de production. C’est visiblement la règle, je pensais naïvement qu’il travaillait juste là. Il nous explique les cressonnières qu’il y avait dans la direction de Saint-Quentin, en direction du pont de Folie, mais elles ont été rachetées et supprimées. En d’autres endroits du marais, l’agence de l’eau en a rachetées ; ça doit remonter à une quinzaine d’année – suis plus très sûr -, les laisse évoluer librement, pour la qualité des eaux. Faut aussi considérer le marais comme un filtre naturel. Bertrand nous dit aussi que l’eau sort plus pure après être passée dans ses cressonnières… On se prend à imaginer du lagunage avec de tels bassins, mais compliqué à entretenir nous dit-il.



En limite du marais, quelques dépôts de l’exploitation et aussitôt la végétation typique des milieux humides : carex, prêles, aulnes, roseaux, chardons des marais, consoudes… Bertrand s’enfonce, on le suit, enjambant les plantes, s’enfonçant légèrement dans la tourbe. Le changement est radical, avec l’hiver, nombre de plantes sont en fin de cycle, cassées, pendantes, occupées à rejoindre l’humus… C’est le pays d’Alice ici, sensation d’avoir changé de monde ; nous devons nous frayer notre passage, frôlant des arbres, évitant des poches d’eaux.


Bertrand nous dit que ses enfants venaient jouer ici, l’un d’eux avait même entrepris de dégager et d’entretenir un bout de fossé. Nous passons une passerelle qu’il avait fait d’un bout de tôle. Notre hôte a quitté sa peau de cressonnier, pour celle d’un autochtone du marais ; on sent un plaisir indéniable à y circuler et à nous montrer l’endroit…



Nous montre parfois un ancien puis artésien, le tuyau en métal rouillé, d’où monte une eau limpide, l’un d’eux est surmonté d’une mousse abondante, lui donne des allures de petite fontaine, semble tout droit sortie d’un conte.



Bertrand file devant, tourne, zigzague ; nous le suivons plus laborieusement ; là, une branche tente un croc en jambe ; plus loin Fabienne s’exclame : s’est frottée à une ortie…


Ça monte légèrement, c’est taluté, derrière, le fossé du Mardyck. Tout ça c’est chez lui, jusqu’à l’eau. De l’autre côté, un pré, nous dit qu’au bout c’est la rue de Ham, je pense reconnaître l’endroit : des tas de bois. Nous échangeons sur ces eaux, effectivement le fossé récolte les eaux des cressonnières, je lui parle de ma confusion entre ce bras et le Mardyck qui coule a bout, le long de la rue de Montbus, pour lui c’est le Mardyck ici. Je lui sors la carte IGN sur laquelle le Mardyck est un petit cours d’eau qui s’enfonce dans la campagne entre la rue de Ham et la rue de Montbus. Bertrand est perplexe car côté importance et débit, c’est bien ce fossé qui alimente le Mardyck. Il nous dit que ce marais a été aménagé de longue date, que les anciens ont trouvé dans cette zone une belle occasion de domestiquer le marais, l’eau affleure ; on peut trouver un peu partout d’anciens forages ou ce qu’il en reste, « l’eau, ici, est à 17 mètres, même si on ne creusait pas elle remonte de toute façon ».




Il trouve que l’eau du fossé s’écoule trop lentement, manque de courant, celui-ci est trop large, trop envasé par affaissement des berges. A côté j’aperçois des thuyas , même quelques saules plantés, nous dit que c’est un jeune qui a fait ça, il vient chasser, fait remarquer qu’il a débordé de la limité de propriété, « il ne connaît pas encore bien ses limites » ; derrière, masqué par la végétation, on devine son abri de chasse… En face, nous apercevons le propriétaire du pré, il nous salue à peine. Bertrand nous raconte une histoire de branche tombée, une fâcherie des campagnes qui peut empoisonner les relations entre voisins…


A voir le marais, si sauvage, on peine à imaginer la propriété, on ne distingue pas si facilement des limites, un voisinage, et pourtant ces lieux sont utilisés, fréquentés… chasseur, cressiculteur, propriétaire d’étang pour le loisir, propriétaire d’un bosquet qui fait son bois… sans oublier les techniciens de rivière qui viennent faucarder le grand fossé.

Au retour, Fabienne montre un fossé sur notre gauche, Bertrand nous dit que c’est son fossé de décharge, il remonte et vire à droite et contourne l’étang jusqu’à l’endroit où nous avons vu sa sortie d’eau… Difficile pour nous, de nous rendre compte. Ça corrobore le fait que ce marais est truffé de rigoles et de fossés qui relient ou reliaient des cressonnières, ils se déchargent dans ce fossé central qui conduit les eaux au cours d’eau. Un énorme réseau draine les parcelles, il faudrait imaginer toutes ces résurgences, ces puits artésiens comme autant de sources qui viennent grossir le Mardyck, et font finalement le Mardyck.




Retour, on aperçoit du monde près des bassins : une dame près des cagettes, un enfant à conduire le petit tracteur ; tout ce monde s’affaire, va charger les cagettes de cresson. Nous les rejoignons, Fabienne prête main forte. Et l’enfant repart avec son chargement, il est tout jeune, c’est son dernier fils, il a 7 ans, l’âge où on jouerait plus volontiers avec une tracteur à pédale ; lui, non, il joue au cressiculteur, manœuvre avec aisance, en avant, en arrière. Nous le regardons s’éloigner, amusés et admiratif. Bertrand nous dit qu’il trouve normal qu’il aide, faut qu’il apprenne…



Va être le moment de nous quitter, je lui dis qu’à l’occasion, je reviendrais bien à la belle saison dans le marais, voir le changement.


Suis ravis d’avoir pu enfin accéder au marais ; cet endroit a dévoilé une partie de son mystère, le mariage de ces zones de basses terres, domestiquées, et leur lien avec les cours d’eau naturels, au point qu’on s’y perd tous. Tout ce monde tissent un réseau complexe aux ramifications insoupçonnées pour un œil non averti. Ici, le Mardick, le Madi de Blessel et la Lacquette règnent sur ces terres, inondant ou drainant les eaux, selon les humeurs de la météo.