Samedi matin, 23 octobre | Estrée-Blanche, rencontre avec Johann Lefèvre, un historien local passionné.


9h20, M. le maire a repéré la voiture de l’agglo, est venu à ma rencontre… Puis au tour de Johann d’arriver : salutations, échanges entre eux, ils m’organisent des repérages…

Après les présentations de rigueur, nous voilà partis Johann et moi. Me dit qu’il est arrivé en 2004, mais est reparti d’Estrée en 2017. Passionné de généalogie, il a fait l’état civil du village de 1713 à aujourd’hui. Johann m’embarque avec un regard du passé, habitants, noms, rues, maisons… Il voit autre chose, m’entraîne, me montre.

Me raconte qu’en 44 il y a eu un bombardement malheureux sur la rue de la gare (aujourd’hui rue François Denoeu), un train de munition partait de Fléchinel… Je lui expose ma requête, la recherche de la confluence du Surgeon ; m’emmène plus haut, dans la rue, à un pont fort discret. La rencontre avec la Lacquette se fait derrière, sur un terrain privé, une friche… L’accès se fait par l’autre rue, par la maison du propriétaire, faudrait que je vois avec monsieur le maire pour me faciliter un accès. Mmm, suit un peu déçu, mais têtu, j’insiste en douceur sur mon intérêt pour les cours d’eau et là, en particulier, la confluence Surgeon / Lacquette.

Il poursuit jusqu’au coron du Mont Pouret, il est 10h. Au carrefour me dit que passait le train de Fléchinel en provenance de la mine, autant dire que je ne vois rien, aucune trace. Me montre un chemin à gauche, un chemin bien droit, régulier : le passage de l’ancien chemin de fer.

A droite, somme sur le site de l’ancienne sucrerie, elle s’est arrêtée en 1901, puis a succédé une usine chimique qui fabriquait du blanc de céruse, une activité très polluante, a fini fin 1962. Une épicerie s’est installée dans les années 80 ; sur la gauche j’aperçois le bâtiment, et maintenant, plus rien, c’est abandonné. Pas compliqué de voir que l’endroit est en souffrance, masqué par les habitations plus récentes d’une rue en voie sans issue, on ne voit rien d’autre qu’une friche au fond.

Son intérêt historique se superpose maintenant à ma quête de la confluence : Jérémie s’enfonce dans la friche, je le suis, nous quittons le village, changement de monde… Le bosquet est fréquenté, je vois des coupes récentes de bouleaux, on a dû venir chercher là des piquets, du sol affleure des gravats, de la brique…

Me parle d’une pollution de la sucrerie dont les gens au 19e siècle se plaignait déjà. Une activité industrielle, c’est jamais neutre…

J’ai l’impression que la végétation à recouvert un remblai. Johann me dit que la rivière est là, derrière. Nous ne tardons pas à entrevoir de l’eau en contrebas, la Lacquette. Je constate que le niveau du terrain est carrément plus haut que celui d’en face où dans une trouée, je vois paître des vaches : une prairie…

A droite, nous percevons une limite, arrivons à une propriété privée qui va nous barrer le passage. Un vestige de pont est surmonté d’une cabane, Johann me dit qu’on y est, pour lui le Surgeon est derrière, ça doit correspondre à la confluence. C’est devenu excitant, ça sent l’aventure à côté de chez soi, sa curiosité l’emporte, nous entreprenons d’approcher le lit de la Lacquette pour essayer de voir à travers la lumière de l’arche si on aperçoit quelque chose.

Johann me dit que ce vestige est celui du chemin de fer, la ligne a été abandonné à la fermeture de la mine au début des années 50. Effet en cascade : déclin de l’usine chimique qui perdait un transport et consécutivement le déclin d’Estrée, une perte d’habitants, est redevenue rurale, les corons se sont littéralement vidés, puis avec le temps d’autres sont venus des alentours, d’Auchel.

Prudemment, nous descendons : c’est abrupte ; d’abord moi, je trouve appui sur un bloc de pierre taillée et prend le temps d’observer et photographier : à travers la voûte j’aperçois un bouillonnement, je devine une arrivée d’eau… C’est sans conteste la confluence. A mon retour, sa curiosité est trop forte, Johann va jusqu’à l’eau faire une photo. Nous nous demandons s’il y aurait moyen d’approche, plus tard, avec des bottes… Aller jusque sous la voûte, mais après ?… Ça semble plus risqué. A voir une autre fois.

Nous rebroussons chemin et nous dirigeons vers la clôture, Johann semble reconnaître la propriété de l’autre côté… Au sortir du bois, nous revenons à la réalité du village, tombons de nouveau sur le maire, 11h05, il arrive de la maison où se trouvait la gare, ça lui appartient, nous dit aussi qu’il a fait cette cabane que nous avons aperçue. Nous confirme la confluence du Surgeon et de la Lacquette et expose la situation du site aujourd’hui, d’un devenir souhaité. Indéniablement, il y a une volonté politique de faire évoluer les choses avec les propriétaires. L’avenir nous le dira, comme il se dit…

Retournons à notre point de rencontre, Joahnn m’emmène voir les derniers aménagements dans l’église, ceux des années 50, puis veut me montrer une situation pour laquelle il n’a pas encore de réponse satisfaisante au niveau de la ferme de Rémy Hammeux. Me dit qu’avant, il y avait un château ; le château d’Estrée-Blanche était probablement là. Par les archives, il connaît la présence d’occupants, il en nomme ; pour lui la ferme aura succédé au château, mais où précisément ? On y arrive… Un peu plus loin, en bout de ferme, me dit qu’il y a là, caché par la végétation, un fossé en U dont on ne sait rien, avait-il un lien avec ce château ? Mais ça lui semble trop à l’écart, et Créminil qu’on aperçoit ? Trop loin !… Je sens que ça le taraude, je prends son histoire comme une invite à y aller voir.

11h50, avant de nous quitter, m’emmène voir encore un endroit : le chantier de la salle des fêtes… Il a le souvenir d’un cours d’eau au bout, et lui recherchera des éléments anciens de carrelage, ils auraient été vus quelque part sur le site.

Nous passons outre, l’eau ne doit pas y couler souvent, mais de vieux saules têtard attestent bien une présence d’eau. Un fossé remonte le long d’une maison, il est encore légèrement marqué…

Je me dirige vers le centre du village, j’avais repéré un lieu où me restaurer, cette exploration m’a mis en appétit. Mon objectif : poursuivre l’après-midi en remontant le Surgeon, à sa source !

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Auteur : Gilles Bruni

Gilles Bruni est né en 1959 à Nantes et vit à Clisson. Son œuvre se concentre sur le paysage, l’écologie du lieu, ses habitants et leur histoire. Gilles Bruni a longtemps collaboré avec Marc Babarit à la création d’installations paysagères, en Europe et en Amérique du Nord. S’il travaille seul aujourd’hui, c’est toujours dans la rencontre avec des lieux, des habitants.

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